Bas-fonds de haut vol

21246_2Ça, c’est du roman-feuilleton !

C’est bourré de retournements de situation, c’est à la limite du mélo, les points de suspension succèdent aux points d’exclamation.

Mais ça palpite !…

Un page turner, diraient les anglophones : vite, à la page suivante, pour découvrir le prochain rebondissement !

Heureusement, Les Bas-fonds de Paris, d’Aristide Bruant, durent 2400 pages ! De quoi haleter…

Roman-feuilleton, roman populaire, roman d’action et de sentiments, c’est aussi un portrait de Paris, des Parisiens, de leurs journaux et petits plaisirs, de la façon dont on peut basculer – et en tirer une morale. Et c’est bien écrit !

Le décor est brossé :

  • « Il fait un froid noir, mortel. La-haut, scintillant autour de la lune d’argent, des myriades d’étoiles piquent le ciel comme des perles de glace. La bise souffle aiguë, implacable… Cette nuit, il gèlera à pierre fendre.
    Le bourgeois s’est calfeutré au coin de son feu avec une égoïste volupté… Paris qui travaille, qui peine et qui souffre, s’endort dans un long frisson avec l’âpre angoisse du lendemain…
    Dans la rue, les sans-logis et les sans-feu refilent la triste comète… Ils marchent, juifs-errants de l’éternelle misère, ils marchent courbés sous le vent qui leur mord la chair, qui leur brûle les yeux.
    C’est le grand hiver!…
    Les prisons regorgent ; plus de lits dans les hôpitaux; le fatal écriteau : Complet, s’étale lugubre, à la porte close de tous les asiles de nuit.
    La Seine elle-même est prise et sa muraille de glace ferme le dernier refuge aux désespérés !…
    Et, cependant, les viveurs, les soupeurs, le Tout-Paris de la nuit et de la noce s’apprête pour la fête ! »

L’action s’amorce :

  • « Ce soir-là, des individus à l’œil louche, à la face patibulaire quoique bourgeoisement mis, s’étaient entassés de bonne heure dans le poste de police de la rue Bochard-de-Saron, sorte de caverne creusée dans les bâtiments du collège Rollin : c’était Monsieur Jules au grand complet, c’est-à-dire la brigade des mœurs, mobilisée à la requête de quelque sénateur pudibond et ami de ses aises. On allait jeter un grand coup de filet, ceinturer, poisser, rafler (arrêter et emprisonner) tout le gibier marécageux, grues et poissons : chasse à courre et pêche miraculeuse, à coup sûr !…»
  • « Car c’est la lutte pour le trottoir… Le grand boulevard donne l’assaut à l’autre… à l’extérieur, pour cause d’art, de snobisme… ou pour toute autre chose. Et les agents battent la charge, à coups de poing et de botte, en faveur des gens chics, des rupins… (des riches). On va nettoyer ça, messieurs : vous pourrez circuler !… Tant pis pour les innocentes ou les malheureuses : On ramasse tout en tas…»

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(tentative de) Résumé (du début)

  • C’est Noël. Rafle de la brigade des mœurs boulevard Rochechouart. Le patron d’un cabaret évite au dernier moment à une fille-mère de se faire embarquer. Celle-ci s’évanouit en voyant arriver le comte Roger en compagnie d’une des reines de Paris, Suzanne Damour, danseuse aux Folies-Bergères.
  • Valentine Clément, la fille-mère, est enceinte du comte Roger, mais ignorait qu’il fût à présent marié. Il l’avait séduite lorsqu’elle était dame de compagnie de sa tante, qui l’avait recueillie orpheline.
  • Elle gîte rue Ramey, au fond du quartier Clignancourt, « presque sur les fortifs, parmi les miséreux avachis » et « se sentait tirée par en bas, vers des choses inconnues et monstrueuses… l’abîme louche et glauque des bas-fonds dont on ne se relève jamais ! »
  • Elle vient accoucher chez le comte Roger, dont la femme Adrienne vient de donner naissance à un enfant qui n’est pas de lui, car son mariage avait été « une affaire ». Le père de la fille d’Adrienne est l’architecte Jean Rollin, parti en Amérique.
  • « Non!… Deux accouchements dans la même soirée, dans la maison familiale, celui de sa femme légitime et celui de sa maîtresse!… Il y avait, là, de quoi sombrer à. tout jamais dans le ridicule et le scandale ! »
  • Roger organise la substitution des enfants, afin de garder le sien, celui qu’il a eu avec Valentine, auprès de lui, et il se débarrasse de l’autre, moyennant cinquante mille francs, en le donnant à une gouape nommée Raquedalle.
  • Qui s’en débarrasse à son tour auprès des Chopin, un couple d’ivrognes. Mais le père Chopin se prend de bec avec la police et se voit condamner à 6 mois. Et Raquedalle, qui a tout compris, fait chanter Roger. Puis en fait son complice en le faisant entrer dans des conseils d’administrations de sociétés destinées à gruger les épargnants honnêtes. Mais Raquedalle se fait prendre à tricher au jeu et va lui aussi en prison.
  • Le Comte de Charmeuses envoie sa fille en province, sa femme chez son père.
  • La famille Chopin se fait expulser de son galetas et trouve refuge en banlieue dans un wagon désaffecté.
  • Raquedalle force le comte à l’aider à s’évader, et passe en Angleterre.
  • L’architecte Jean Rollin, le vrai père de la fille de la comtesse de Charmeuses, revient en France, après être devenu milliardaire en Amérique. Il retrouve Adrienne, et se fait provoquer en duel par le Comte.
  • Geneviève est morte. Valentine avoue la substitution à Adrienne. Celle-ci force le comte, à qui elle annonce qu’elle sait tout, à s’excuser auprès de Jean Rollin, d’éviter le duel, et de préférer ainsi le déshonneur au bagne.
  • Un soir, le comte assassine une enfant, mais n’est pas inquiété par la police, qui classe l’affaire. Il se cache à Belleville sous le nom de Jules Blanchon, se met en ménage avec une nommée Nini, qu’il ne tarde pas à mettre sur le trottoir, et sombre dans l’alcoolisme.
  • Jean Rollin fait rechercher Raquedalle pour le forcer à dire ce qu’il a fait de son enfant…

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Un portrait de Paris et des Parisiens :
Les Bas-Fonds mettent en scène tant les prolétaires que les riches banquiers truands : tous les deux sont de la même sorte.

  • « Paris, c’est-à-dire ce milieu tout à fait spécial qui n’est ni celui du commerce ni celui des travailleurs, milieu aux élégances fausses, aux honorabilités louches, si souvent ; et dans lequel des hommes d’une impeccable probité, d’une respectabilité reconnue coudoient des aventuriers aux antécédents bizarres, des joueurs de métier, des journalistes sans talent, — et même sans journal, — des professionnels du chantage, des souteneurs de lettres ou d’autre chose. »

Un portrait de leurs journaux :

  • « C’était un ragoût assez affriolant à mettre sous la dent des abonnés de l’Oriflamme, tous gens conservateurs, religieux, bien pensants, mais dont les, sensations émoussées, les goûts blasés, les tendances quelque peu perverses s’accommodaient de certains plats savamment relevés, comme Lourmon en cuisinait…
    Pas de pornographie! Non, jamais ! pas même de choses lestes…
    On est chaste dans le monde de Tartufe, de Basile, voire de M. le sénateur Bérenger…
    On fait ses petits coups en sourdine, et la consigne est de ne jamais ; en parler ; péché caché, péché pardonné ! »

Les petits plaisirs de la vie quotidienne :

  • « Et puis, il y avait des petits extras, des chatteries : J.-B. Chopin s’en souvenait avec une émotion rétrospective ! On achetait un sou de fromage d’Italie ou de pâté de foie, un sou de gelée de groseilles ou plutôt de gélatine rougie ; mais quand on voulait se payer des confitures de cerises, — rien que ça! — il fallait s’associer à deux arpettes, car l’épicier n’en donnait que pour deux sous à la fois ; par contre, il consentait à délivrer à sa jeune clientèle un sou de raisiné en deux parts !
    On se cotisait aussi pour la salade : une botte de cresson et cinq centimes d’assaisonnement (sel, poivre, huile et vinaigre), ce qui faisait quelque peu renauder l’épicemard ; mais comme on prenait chez lui les fournitures de la patronne, il était obligé de faire des concessions, cet homme. »

Comment on peut – très vite – basculer :

  • « Dans la majeure partie des cas, les choses se passent ainsi : un individu quelconque est arrêté pour un fait sans gravité, — insultes aux agents ou soulographie, — on le gerbe (on le juge) et on le sape (on le condamne).
    Bien ! Il a perdu son travail, il n’a plus de références à donner ; il est à l’index et à l’œil. Le voilà sans gîte et sans pain : dans la rue !
    Illico et dare dare on le repoisse (on le ramasse) de nouveau, pour vagabondage, et ainsi de suite jusqu’à plus soif.
    Il est récidiviste : gare la sauce !
    En prison, au tas, il se corrompt par la contagion de l’exemple; il apprend la théorie du vol, et, une fois en liberté, il passe à la pratique.
    C’est un être perdu, il roulera de prison en centrale pendant le restant de ses jours. Et il échouera finalement à la Nouvelle ou à l’Abbaye de Cinq-Pierres dit Monte-à-Regret (l’échafaud).
    Voilà comment on commence et comment on finit : c’est la loi physique et fatale d’accélération de la chute des corps… et des êtres ! »21146f

Y-a-t-il une Morale à l’histoire ?

  • « Tant il est vrai, qu’ici-bas, le succès arrange, explique, excuse et couronne tout,, même le crime ! »
  • « Les dégénérescences de la noblesse actuelle, vendue aux rois de la Bourse et servilement aplatie devant le Veau d’or. »
  • « Paris se déroulait au loin, dans la fantasmagorie de ses milliers de lumières, avec son grondement de vie intense à cette heure de nuit où la ville immense et superbe réalise des rêves de splendeur et des cauchemars de misère !… »
  • « Combien de voleurs faut-il pour faire un banquier ? »
  • « Ce qu’on appelle le grand monde est un étrange pot-pourri, pourri de toutes les façons !…»

Un dictionnaire d’argot :

Bruant s’est très tôt passionné pour l’argot. Il fait œuvre pédagogique en assurant la traduction simultanée.

  • – V’là les pestailles de la renâcle qui radinent (les mouchards qui arrivent)
  • – V’là tes fringues (tes vêtements)… Aboule le pèze (donne l’argent) et s’il n’y a qu’nib (rien) dans ton morlingue (porte-monnaie)… c’est peau, dalle et niente, avec mézigotte (il n’y a rien à faire avec moi), oh ! ji... trois fois ji (oui, trois fois oui)… Tu peux virer du figne et rebondir à la lune (tourner le dos et déguerpir)… Est-ce que t’entraves ? (comprends-tu?)
  • – Y’a qu’tout le monde était secoué (gris), et comme y’avait du gauche avec les cognes (du mauvais avec la rousse), moi, j’m’ai « tiré des flûtes » après les avoir « arrangés en vache » (donner un coup traître). Et me v’là : j’suis garé et paré (tiré d’affaire), mais les autres sont à l’hosto (au clou).

L’auteur se met en scène :
Bruant se met en scène : au chapitre I, par exemple, c’est lui qui sauve la jeune fille de la rafle. On le reconnaît au fait que le vendredi, la bière est à 100 sous, et à sa façon, debout sur une table, d’eng… les bourgeois. Ainsi qu’aux injures débitées aux client(e)s : Oh ! la la ! C’tte gueul’, ctte binette, Oh ! la la ! C’tte gueul’ qu’elle a !

Il intègre aussi certaines de ses chansons à son roman :

Va, mon vieux, pouss’-toi d’ la ballade
En attendant l’ jour d’aujourd’hui,
Va donc, ya qu’ quand on est malade
Qu’on a besoin d’ pioncer la nuit ;
Tu t’ portes ben, toi, t’as d’ la chance,
Tu t’ fous d’ la chaud, tu t’ fous d’ la froid,
Va, mon vieux, fais pas d’ rouspétance,
T’es dans la ru’, va, t’es chez toi.

Un long roman idéal pour les longues soirées d’hiver…

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21246_1BRUANT Aristide

Les Bas-fonds de Paris. Complet en 2 volumes

Paris, Jules Rouff, 1897 [date BNF].
Deux volumes 27 x 18 cms. 2404 pages (numérotation continue sur les deux volumes). Illustrations in et hors texte.
Demi percaline rouge, dos lisses à filets dorés.
Pages de garde du tome I rapportées. Mors du tome II fendu, sur 4 cms. Papier un peu jauni, surtout en marge. Quelques taches par-ci par là, plus ou moins fortes, mais bon état global.

120 €

Poésie méchante, ou méchante poésie ?

Si tu veux être rebuté,
Malade d’un spectacle infâme,
Et jusque dans le fond de l’âme,
Un jour te sentir insulté ;

Si tu veux voir quelle guenille
Peut devenir l’esprit humain ;
Si tu veux faire un peu chemin
Avec le porc et le gorille ;

Si tu veux voir l’affreuse mort
Créant à sa façon la vie,
Grouillante, infecte, inassouvie
Des fanges sans nom qu’elle mord :

Ouvre ces livres où s’étalent
Les pestes qui nous font mourir :
Tu sauras quels parfums exhalent
Les peuples en train de pourrir.

Les Poètes.

Journaliste et écrivain polémique intransigeant, au service du catholicisme le plus traditionnel, Louis Veuillot [1813-1883] met toutes les formes littéraires au service de son combat : articles de presse, essais, pamphlets, romans, et même poésie.

Son recueil Les Couleuvres, paru en 1869, lui vaudra cette appréciation, attribuée à De Boissière: « M. Veuillot, qui est chrétien, a baptisé ses vers du nom symbolique de couleuvres ; il a raison, ils rampent et ne mordent pas. » Mais le pourquoi du titre choisi reste obscur.

Louis Veuillot, dans son volume, s’en prend à trois principaux ennemis : les Hommes de Lettres, Paris, le Peuple.

1) Les Hommes de Lettres, regroupés en un « Temple »

Notre temple est ouvert aux dieux les plus risqués,
Simon, Renan, Quinet y seront expliqués ;
Jean Reynaud y viendra pour la métempsychose,
Mahomet et Luther y mènent les houris,
Platon, Calvin et Bèze y sont pour autre chose,
Sainte-Beuve et Fourier en ornent le pourpris,
Et le commode About est portier, non sans gloire ;
Tous les mérites ont leur prix.

La Matière, ballade.

Ceci pour une raison simple :

Ô poète ! Ainsi fait, quoique ta rage en dise,
Cet Atlas tout divin que tu hais tant : l’Église !

Défense du Mont Atlas

2) Paris

T’oserai-je quitter, cher Paris, la grand’ville !
Et quels autres climats trouverai-je meilleurs ?
Où s’épanouit mieux la fleur du vaudeville ?
Où sont plus de bavards, de vantards, de hurleurs ?

Sur plus d’alignement quel monde plus servile
Prend sa loi des journaux, des filles, des tailleurs ?
Quel pavé voit grouiller populace plus vile ?
Je ne saurai jamais tant m’ennuyer ailleurs !

Ô Paris, entrepôt de choses éculées,
Vieux terrain des recueils, des charniers, des égouts,
Bazar de lieux communs pour tous les hideux goûts !

Chez toi se vend la mort en robes maculées ;
Chez toi le mépris règne et n’est point exigu ;
Chez toi l’ennui devient chronique et reste aigu.

Quitter Paris !

3) Le Peuple

… Ce fantôme
Qu’on nomme Peuple souverain.
Fantôme et maître véritable,
À la fois monstre et fiction,
Géant vainqueur, nain pitoyable
Qu’on nomme aussi l’Opinion.
C’est là le maître ! Son caprice
Seul est la loi, seul la justice ;
La règle est l’erreur qui lui plaît.

Les Mercenaires.

De telles attaques aident à comprendre pourquoi Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire, quitte – ce qui est rarissime – sa neutralité habituelle dans l’article qu’il consacre à Veuillot :

« Il nous semble superflu de porter un jugement sur M. Veuillot, devenu le chef reconnu des catholiques de France. […]
Sans instruction, sans idées, sans aucune force d’esprit, il a conquis le rang qu’il occupe par son zèle dévorant et par son talent de polémiste.
Toutefois ce talent, si on l’examine de près, consiste surtout dans des raffinements de méchanceté. Sa préoccupation est de rendre l’injure aussi outrageante que possible, et comme il n’a aucune finesse de goût et n’est retenu par aucune des considérations qui arrêtent les hommes bien élevés, il tombe dans des grossièretés inouïes. Il reproche aux gens leur âge, leurs infirmités, leur tournure, leur laideur. Il entre dans leur vie privée ; il ne lui suffit pas d’assassiner, il faut qu’il souille, qu’il déshonore.
Quant à son style, il a de la verve, de l’éclat, d’heureuses trouvailles de mots, mais il tend de plus en plus à tomber dans l’afféterie, dans la recherche, et il abonde en incorrections d’autant plus frappantes que M. Veuillot parle des lettrés en cuistre et en pédant. […]
Ajoutons, en terminant, que nul homme de ce temps-ci n’a rendu plus de services à la libre pensée que le rédacteur de l’Univers. En exposant incessamment le divorce complet qui existe entre l’Église et la société moderne ; en s’attachant à prouver que le catholicisme condamne absolument les idées de liberté, de justice et de tolérance admises par toutes les nations civilisées ; que les peuples doivent retourner au moyen âge, se courber sous l’omnipotence papale et prendre pour règle unique le Syllabus ; enfin, en affirmant que « rien n’est plus naturel et plus nécessaire que de livrer au bras séculier et de punir de mort l’hérétique » M. Veuillot a déchiré tous les voiles, rendu toute illusion impossible et fourni à la libre pensée un de ses arguments les plus forts contre les doctrines romaines. »

Alors oui, poésie méchante et méchante poésie à la fois, mais dont l’outrance rafraîchit…

Ces païens enragés que l’on voit par essaims
S’envoler tous les ans de l’École Normale ;
Ces grands adorateurs de Vénus animale,
Qui parlent de reins forts et de robustes seins,

Regardez-les un peu : la plupart sont malsains.
Cuirassés de flanelle anti-rhumatismale,
Ils vont en Grèce avec des onguents dans leur malle,
Et ne peuvent s’asseoir que sur certains coussins.

Nos Païens.

Le poison coule comme un fleuve
De mainte fleur, de maint fruit mûr ;
Mais l’alambic de Sainte-Beuve
Distille un venin bien plus sûr.

Tout compte fait.

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21320_121320_2VEUILLOT Louis

Les Couleuvres.

Paris, Victor Palmé, 1869.
Un volume 18 x 11 cms. III-204 pages.
Demi reliure, dos à 4 nerfs soulignés de filets dorés. Bon état.

15 € + port

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Du même auteur :

VEUILLOT Louis

06168Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires. Deuxième série, 6/6.

Paris, Gaume et Duprey, 1859 à 1861.
Six volumes 22 x 15 cms. IV-580 + 620 + 559 + 598 + 627 + XL-331 pages.
Demi reliure. Dos lisses à faux nerfs, titres tomaisons et fleurs dorés. Reliures un peu frottées. Des rousseurs.

150 € + port

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VEUILLOT Louis

07340_207340_1Les Odeurs de Paris. Édition Originale

Paris, Palmé, 1867.
Un volume 21 x 14 cms. XVI-498 pages.
Demi reliure toile de bibliothèque , avec étiquette papier.
Reliure très frottée, plats abîmés. Texte très frais.

15 € + port

Un guide touristique de 1611

La France en 1611

  • « Persuadé qu’il était de sa politique de rester le chef du parti protestant en Europe, afin d’opposer une barrière à la puissance de la Maison d’Autriche, Henri IV allait commencer la guerre avec cette dernière lorsqu’il est assassiné à Paris par le fanatique Ravaillac.
    Louis XIII, son fils aîné, est âgé de moins de neuf ans.
    Le règne de ce 65e roi de France (1610-43) commence sous de tristes auspices. La régence étant déférée par le parlement à Marie de Médicis, que son époux venait de faire couronner à Saint-Denis, le pays est livré pour longtemps aux factions qu’entretiendront les princes de sang, toujours prêts à pousser l’opposition jusqu’à la révolte.
    La régente, sous laquelle le sage Sully perd toute influence, se laisse gouverner par un favori italien, Concini, et par sa femme Éléonore Galigaï dont elle ne sait pas se passer.
    Changement complet de politique : le parti espagnol, qui est aussi le parti de Rome, l’emporte. Marie, d’ailleurs, ne tardera pas à vider le trésor que son mari avait laissé bien fourni. »
    (
    Jean-Henri Schnitzler. Atlas historique et pittoresque, ou Histoire Universelle disposée en tableaux synoptiques embrassant à la fois les faits politiques, religieux, littéraires et artistiques, et illustrée de cartes et de planches. Strasbourg, Simon, 1860)

carte france 1610

Description de la France en 1611

02747aC’est cette année-là que paraît l’ouvrage Les Antiquitez, fondations et singularitez des plus célèbres Villes, Châteaux, places remarquables, Églises, forts, forteresses du Royaume de France ; avec les choses plus mémorables advenues en iceluy ; revues, corrigées, et augmentées de nouveau, avec une addition de la Chronologie des Roys de France

  • Chaumont : « Cette ville est située sur un rocher ; laquelle anciennement n’était qu’un Bourg jusqu’en l’an mil cinq cent, que l’on commença de la fortifier sous le règne de Louis douzième et l’armer de murailles, avec quelques tours & bouleuers, que le Roy François I continua, et puis Henri II les réduit à quelque perfection.
    À Chaumont y a un donjon ou Château enclos et fermé de murailles, hautes tours & fossés, lequel est aussi fort ancien, et se nomme de Hautefeuille, dans icelui y a une belle & grande salle qui sert de Parquet aux gens du Roy, & à tenir les assemblées de la noblesse du pays au ban & arrière-ban.
    Il y a baillage & siège présidial à Chaumont, & d’autant que cette ville est de grand rapport, il y a aussi un grenier à sel, les Officiers du Roy pour le Magasin & gabelle, un bureau pour la Justice des passages & forains ; des Lieutenants particuliers ès sièges des eaux et des forêts, avec les Officiers royaux pour icelles.
    En outre est le Consulat, pour le fait de la marchandise, qui est principalement de draps & toiles, aussi les drapiers et tisserands y tiennent le premier rang entre les marchands. »

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  • Le Bois de la Trahison : « Chose admirable à voir à une lieue de Saint-Germain-en-Laye ou environ : C’est qu’il y a un bois taillis, presque tout de chesnes qu’on appelle le bois de la trahison, duquel si on prend quelque rameau ou brâche, & qu’on le jette en la rivière de Seine, voisine de là, il va tout droict au fonds ainsi qu’une pierre. Quelques uns tiennent qu’en ce bois fut brassé le monopole de ceux qui avec Gannelon sieur de Hautefeuille, trahirent la maison des Ardennes, & les Pairs de France, les plus braves capitaines de la suite de Charles-le-Grand (laquelle histoire est très véritable) & qu’en horreur d’une si maudite menée, Dieu a voulu monstrer combien elle lui fut déplaisante. Ce bois n’ayant depuis porté aucun fruict & à mesure qu’on le coupe il demeure sans germer, ni produire, quoy que le chesne peuple assez de son naturel la terre où il est enraciné. »

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Un ouvrage de Jacques de Fonteny ?

Ce guide est communément attribué à un certain Jacques de Fonteny, « poète, auteur dramatique et faiseur d’anagrammes – Céramiste », d’après la notice de la BNF, qui le situe en 157?-165?, mais ne répertorie qu’une édition de 1614 des Antiquitez…, postérieure donc de trois ans à celle que nous évoquons.
La notice de la Bibliothèque du Congrès à Washington le déclare « actif » de 1587 à 1648.
Brunet, dans son Manuel du libraire, ne cite pas les Antiquitez… parmi les ouvrages de Fonteny.
Quérard, dans sa France littéraire, est muet sur Fonteny, mais il est vrai qu’il traite surtout des écrivains postérieurs.
Vapereau, dans son Dictionnaire des littératures est circonspect : « On a sous son nom [souligné par nous] Antiquitez…(Paris, 1611, in-12).»
Barbier, dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes, l’attribue à Fonteny (et décode la signature I.D.F.P. en « Jacques de Fonteny, parisien »), sans préciser que la signature I. de Fonteny figure en troisième page de l’Épitre qui ouvre l’ouvrage, et tout en ne donnant comme date de parution que 1614 (et non 1611) chez le même éditeur J. Bessin en in-12.
Il fait cependant, sans autre commentaire, précéder cette notice d’une autre :
« Antiquités (les), fondations et singularités des plus célébres villes, châteaux… de France. Seconde édition (par François des Rues). Constances [Il s’agit en fait de Coutances], J. Le Cartel, 1608, in-12, 10ff. lim. y compris le titre gravé, 559 pp. et 3 ff. de table. L’auteur signe l’épitre. Le titre gravé porte la date de 1605. »

Ou bien un ouvrage de François Desrues ?

« François Desrues, né à La Lande-d’Airou en 1554, mort aux environs de 1620, est un historien et un écrivain de la Manche.
Il est, comme historien, l’auteur d‘Antiquités des plus célèbres villes de France, et, comme littérateur, de plusieurs ouvrages, dont Les Marguerites françaises.
François Desrues peut être considéré comme l’auteur du premier guide touristique. En 1605, le grand imprimeur coutançais Jean Le Cartel publie en effet un des ses ouvrages intitulé « Les antiquités, fondations et singularités des plus célèbres villes, chasteaux et places remarquables du royaume de France avec les choses plus mémorables advenues en iceluy ». Ce « guide » eut des rééditions à travers tout le pays et suscita  bien des vocations de voyageurs. Il y décrivait tous les « délices » des provinces de France. »
(L. Morin, Essai bibliographique sur F. Desrues, Troyes, 1925)  

La notice BNF donne comme dates de vie, pour Desrues, 1575?-1633.

Il est aussi à noter que le nom de Desrues ne figure pas en page de titre de son ouvrage, mais se trouve simplement dans une dédicace qui lui est adressée

Plutôt un plagiat de la part de Fonteny

Une comparaison entre une édition de 1608 de l’ouvrage de Desrues, et notre exemplaire de 1611 signé Fonteny donne les résultats suivants :

  • Le texte est identique, mais a été recomposé : les lettres sont un petit peu plus serrées, quelques lettrines ont été supprimées, ainsi que parfois des notes italiques en marge, comme certaines concernant Chartres ou Orléans.
  • Si le texte a été recomposé, il n’a pas été totalement revu : ainsi, Fonteny, en 1611, continue, comme Desrues à parler d’Henri IV, pourtant assassiné l’année précédente, au présent : « Le Palais des Tuileries… a été continué par le Roy Henri de Bourbon 4 du nom, où il fait encore travailler tous les jours, avec toutes les magnificences possibles. »
  • Une des seules mises à jour faites par Fonteny est l’ajout, au chapitre introductif De l’excellence de la France & des victoires des François, de quatre vers latins d’un certain Baptiste Mantua (?).
  • Une autre se situe aux deux dernières pages : Là où Desrues conclut que la France avec ses « trente-deux mille clochers ou paroisses, et des trois millions cinq cents mille familles ou maisons, douze Pairies, douze Généralités, soixante-dix mille fiefs, est régie par Henri IV, soixante-troisième roi » ; Fonteny, tout en reprenant exactement les mêmes chiffres, ajoute que « ce beau & incompréhensible Royaume est parcouru de cent quatre vingt trois tant fleuves que rivières, qui apportent infinies commodités et richesses dedans les villes connues en son étendue, et où l’on trouve tout ce que l’humain visage saurait désirer. […] Louis XIII, 64e Roy de France, la conservera dans la même tranquillité et réputation qui la rend bien heureuse et redoutable à toutes les nations de l’univers. »

Ce n’est donc pas le tact qui étouffe Fonteny quand, dans son Épitre dédicatoire au Conseiller du Roy, il ose écrire : « Ce petit livre est augmenté de plusieurs choses qui lui manquaient pour sa perfection. […] Ce livre sortant de la main de son premier auteur [qu’il ne daigne pas nommer] ressemblait à l’or qui n’a pas reçu toutes ses façons, ni son dernier affinage, mais par une seconde diligence et redoublé travail, je l’ai fait monter de manière à ce qui rien ne lui deffaut à présent. »

Ce qu’il a surtout fait, c’est de rajouter quelques suppléments, ainsi que le montre ce tableau.

Desrues-Fonteny
L’Avertissement au lecteur, signé par un secrétaire du Roi, mérite d’être relevé :
« Le Libraire ayant demandé à Monsieur le Chancelier d’imprimer ce livre, [celui-ci] n’a pas voulu signer ledit privilège que quelques erreurs y étant ne fussent corrigées, à savoir entre autres : p. 21, où il est dit que Philippe Auguste entreprit le voyage de Jérusalem, car ledit Roy n’y fut jamais […] p. 119, il parle d’une grande allée Royale qu’il dit être derrière le château de Chambord ; mais la vérité est qu’elle est derrière le château de Blois. […] page 449, il dit que la Dordogne se rend dans un bras de mer, au dessous de Liborne, mais c’est dans la rivière appelée Gironde. »

Toutes ces erreurs proviennent de Desrues, n’ont pas été rectifiées dans le texte de Fonteny, qui considéra sans doute que cet Avertissement serait suffisant comme errata….

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02747_2 - copieFONTENY Jacques de

Les Antiquitez, fondations et singularitez des plus célèbres Villes, Châteaux, places remarquables, Églises, forts, forteresses du Royaume de France ; avec les choses plus mémorables advenues en iceluy ; revues, corrigées, et augmentées de nouveau, avec une addition de la Chronologie des Roys de France    

Paris, Jacques Bessin, 1611.

Un volume 15 x 9 cms. [XXII]-626-[IX] pages. Plein vélin du temps. Dos lisse marqué « La Description de la France ». Un cahier (page 99) presque débroché, sinon bon état.

 300 €

Une Maternelle à Ménilmontant en 1904

Titulaire d’une licence de Lettres, Rose est éduquée. Mais quand son père meurt et que son fiancé l’abandonne après avoir découvert qu’elle ne se révélait pas l’héritière espérée, il ne lui reste plus qu’à travailler comme femme de service dans une école maternelle de Ménilmontant.

Ses notes, prises tout au long d’une année scolaire, nous font entrer dans le monde des classes populaires au début du siècle dernier et de leur école, quand il y avait 60 enfants par classe.

menilmontant1bLE DÉCOR

« L’école est dans une rue pauvre d’un quartier pauvre assez différent d’un quartier ouvrier proprement dit.
Voici le paysage : les ruisseaux ont une maladie noire ; la chaussée, de la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n’est pas nettoyée par la pluie ; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.
Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée d’éclaboussures ; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces chiffonnières, cendrées, avec des traînées de larmes couleur de café ; les fenêtres étroites, malsaines, n’ont que de la friperie à laisser voir. Des lanternes interlopes, ça et là, dépassent seules de l’alignement.
Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours à la vieillesse du sol et des immeubles.
Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vins et quatre de brocanteurs. Il y a le vins-restaurant, le vin-épicerie, la fruiterie et vins, le vins-crêmier, le vins-tabac, le vins-concert et bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand comptoir et, pour chaque débit, un hôtel meublé.
La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les fiacres y sont rares et les passants peu variés : la majorité des gens apparaissent en savates et nu-tête ; des journées entières peuvent s’écouler sans que l’on rencontre un pardessus ou un chapeau de haute forme. Cependant l’animation ne manque pas. Des quantités d’affaires se traitent en dehors  avec de grands éclats de voix, et comportent l’appoint de solides horions. Quand l’école n’est pas ouverte, des déballages considérables d’enfants jonchent le trottoir et la chaussée.
Un drapeau éteint signale de loin un local d’utilité publique. De près, on reconnaît une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée, à boiseries jaune foncé et à l’architecture de pierres de taille agrémentée, dans le bas, d’affiches officielles et d’inscriptions scabreuses charbonnées par les gamins. Devant cette façade, le pavé en bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures. »

LE TRAVAIL

21223_2« La femme de service est priée d’arriver strictement à six heures du matin, pour l’allumage des feux, en hiver, pour l’arrosage de la cour et l’aération des classes, en été. À partir de sept heures, en été, et de huit heures, en hiver, elle doit être continuellement à la disposition de la directrice et des adjointes pour tous les soins matériels nécessaires aux enfants et notamment pour la conduite aux cabinets et aux lavabos, à 9 heures, avant l’entrée en classe et à une heure, après le déjeuner. Le matin, pendant la classe, c’est-à-dire de neuf heures et quart à onze heures et demie, elle entretient les feux, prépare les paniers et les tables de réfection, répond à tous les appels, en cas d’accident malpropre, et garde les élèves si la directrice ou une maîtresse a besoin de s’absenter. Ensuite, elle habille ceux qui vont prendre leur repas dans la famille, elle sert le déjeuner, sous la surveillance d’une maîtresse et aide les tout petits à manger.
Après le repas et le service de la cour, il faut dégraisser les tables et le parquet. À quatre heures, distribution des paniers, habillage et organisation de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage minutieux des classes évacuées, et, seulement après le départ du dernier enfant, balayage du préau. Dans les temps froids, l’on monte de la cave environ dix seaux de charbon de terre. En somme, la journée est à peu près terminée à septe heures en hiver, et à huit en été.
Je m’inclinais en grande satisfaction. Je n’entrevoyais pas plus de treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre vingts francs par mois et je me disais : il n’y a encore rien de tel que l’administration. »

LA CLASSE

« Et j’ai un plaisir grave à compter, en face de la maîtresse, cinq rangées de douze enfants : les garçons tondus, les filles, aux cheveux noués d’un bout de ruban. L’ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, grâce au large éclairage de serre, un aspect vivant, printanier, prometteur, se découvre aussi. Tous reflètent et absorbent la maîtresse, les uns avec vibration, les autres avec un abandon végétatif. »
« La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les enfants toussent comme ils rient, par contagion ; mais certains rauquements véritables me cognent dans l’estomac ; les rangées grises de marmots figurent des ballots de marchandise avariée ; ça et là, quelques enfants de commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir davantage la moisissure du stock. »

LA TEMPÉRATURE

« Le préau et les classes ne s’attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu’il faut aérer à chaque sortie des classes, quelle que soit la température. »

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LES ENFANTS

« Quelle lamentable espèce d’enfants ! J’en compte ça et là une quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur possible, ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des brutalités depuis leur naissance ! Car la chair reprend sa forme après une torgnole, le sourire renait après les pleurs, en a-t-il fallu des réitérations pour que les coins de visage restent de travers, pour que les joues gardent l’air giflé, pour que l’apparence de renifler des larmes s’installe définitivement, même quand l’enfant rit !
Mais il y a pis que les déformations accidentelles ! Cette enfance pèche par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte de strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique. Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent : nous possédons toute une collection de coxalgies ; nous recélons trois boiteux, sans compter Vidal, le bossu ; quant aux rachitiques, aux noués, aux scrofuleux, on ne les distingue même pas : autant prendre l’effectif entier, à un degré près. »

LE REPAS

« Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leurs boisson. Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin ; très peu ont du dessert. »

LES RÉSULTATS

21223_1« Je note l’assouplissement de la discipline, de la mécanisation ; certes, les rangs manœuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets, pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de la turbulence, de l’impétuosité, de la vivacité, semblent avoir porté leurs fruits… Je me demande si l’école n’a pas pour principal effet de rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale ? […]
Qu’est-ce que l’école peut changer à la destinée des enfants préparée par l’hérédité et par le milieu ? Adam est moins turbulent, tant pis. Gillon a la bêtise plus administrative ; Ducret semble plus rampant et Bonvalot plus aigri ; les visages pointus ne gagnent aucune force ; la même fatalité accable Julia Kasen. Et Richard, et Vidal, ne sont pas moins affreux. Irma Guépin rit toujours trop bonnement. »

DOUTES

« Ah ça ! est-ce que les bienfaits de l’école ne seraient que théoriques et apparents ? est-ce que l’enseignement commettrait cette erreur prodigieuse de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur du convenu, sans souci du vrai ? […]  « Vous devez obéissance à vos parents – vous devez suivre l’exemple de vos parents. » Oui, les devoirs envers la famille, devoirs de soumission et de  conformisme, c’est la leçon de tous les jours, c’est l’anneau de départ qui commande l’enchaînement du reste. Mais non ! les parents ne sont pas parfaits, bien au contraire ; ce qu’ils font est rarement bien fait ; il ne faut pas que les enfants les imitent… Eh mais, alors… »

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21223_3FRAPIÉ Léon

La Maternelle. Édition Originale. Couverture illustrée par Steinlen

Paris, Librairie Universelle, 1904. Un volume 18,5 x 12,5 cms. 305 pages. Demi reliure, dos lisse à filets dorés. Couverture originale conservée (1er et 4e de couverture). Bon état.

30 € + port

Une rare plaquette de Balzac

21142bUne rue de Paris et son habitant est le début d’un important roman inédit de Balzac, interrompu et repris plusieurs fois, mais resté inachevé.

Ces pages auraient dû faire partie du recueil Le Diable à Paris, publié en 1845 par Hetzel, mais ne furent publiées que dans le journal Le Siècle.

Ce n’est que le début d’un roman, mais c’est du grand Balzac :

« Paris a des rues courbes, des rues qui serpentent ; mais peut-être ne compte-t-il que la rue Boudreau, dans la Chaussée d’Antin, et, près du Luxembourg, la rue Duguay-Trouin, qui figurent exactement une équerre.

La rue Duguay-Trouin étend une de ses deux branches sur la rue d’Assas, et l’autre sur la rue de Fleurus.

En 1827, la rue Duguay-Trouin n’était pavée ni d’un côté ni de l’autre ; elle n’était éclairée ni à son angle rentrant ni à ses bouts. Peut-être encore aujourd’hui n’est-elle ni pavée ni éclairée. À la vérité, cette rue a si peu de maisons, ou les maisons ont tant de modestie, qu’on ne les aperçoit point ; l’oubli de la ville s’explique alors par le peu d’importance des propriétés.

Un défaut de solidité dans le terrain explique cet état de choses. La rue est située sur un point si dangereux des catacombes que, naguère, une certaine portion de la chaussée a disparu, laissant une excavation aux yeux étonnés de quelques habitants de ce coin de Paris.

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On fit beaucoup de bruit dans les journaux à ce propos. L’administration reboucha le fontis – tel est le nom de cette banqueroute territoriale, – et les jardins qui bordent cette rue sans passants se rassurèrent d’autant mieux que les articles ne les atteignirent point.

La branche de cette rue qui débouche sur la rue de Fleurus est entièrement occupée, à gauche, par un mur au chaperon duquel brillent des ronds de bouteilles et des pointes de fer prises dans le plâtre, espèce d’avis donné aux mains des amants et des voleurs.

Dans ce mur, il existe une porte perdue, la fameuse petite porte de jardin, si nécessaire dans les drames, dans les romans, et qui commence à disparaitre de Paris.

Cette porte, peinte en gros vert, à serrure invisible, et sur laquelle le contrôleur des contributions n’avait pas encore fait peindre de numéro ; ce mur, le long duquel croissaient des orties et des herbes à épis barbus ; cette rue à ornières ; les autres murailles grises et lézardées, couronnées par des feuillages, là tout est en harmonie avec le silence qui règne dans le Luxembourg, dans le couvent des Carmes, dans les jardins de la rue de Fleurus.

Si vous alliez là, vous vous demanderiez : « Qui est-ce qui peut demeurer ici ? »

Qui ?… vous allez voir. »

L’illustrateur est à la hauteur : François Courboin [1865-1926], graveur et conservateur au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, qui illustra les grands auteurs du XIXe siècle de sa patte originale.

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BALZAC

Une rue de Paris et son habitant
Avant-propos par Spoelberch de Lovenjoul, Illustrations de François Courboin.
Édition originale numérotée avec suite sur Chine.

Paris, Rouquette, 1899.

Un volume broché 26 x 16,5 cms à couverture rempliée. VI-32 pages.
Illustrations en couleur dans le texte, suite en noir et blanc sur Chine en fin de volume.
Exemplaire n° 60/125.

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Couverture insolée. Intérieur très frais.

350 €

Paris et ses organes au XIXe siècle

Portrait de Maxime du Camp

Si Maxime du Camp (1822-1894) n’a pas totalement sombré dans l’oubli, c’est pour trois raisons :
Avoir été l’ami de Flaubert ;
S’être illustré dans la photographie ;
Avoir laissé des Souvenirs Littéraires.

1. L’Ami de Flaubert

Du Camp et Flaubert sont intimes dans leur jeunesse. Ils parcourent ensemble la Bretagne à pied pendant 3 mois en 1847, et en rapportent un récit de voyage (Par les champs et par les grèves) dont l’un a écrit les chapitres pairs, l’autre les chapitres impairs.

De 1849 à 1851, ils voyagent ensemble en Orient : Égypte, Liban, Terre Sainte, Turquie, Grèce, Italie. C’est en Égypte que Du Camp réalisera son travail de photographe.

Leur amitié se gâte au retour de ce voyage : Du Camp veut « arriver », Flaubert veut se consacrer hautainement à la Littérature, et commence la rédaction de Madame Bovary. Même si c’est la Revue de Paris, dont Du Camp est un des dirigeants, qui publie ce roman, leurs relations resteront distendues jusqu’à la mort de Flaubert en 1880, quoiqu’en prétende Du Camp dans ses Mémoires.

C’est dans cet ouvrage qu’il révèlera que Flaubert était épileptique, s’attirant en retour la protestation de Maupassant, qui publiera une vieille lettre de Du Camp suggérant à Flaubert de nombreuses coupures dans Madame Bovary.
« Gigantesque ! » avait écrit Flaubert en marge…

2. Le Photographe

Passionné par cette nouvelle technique, Du Camp emmène en Égypte tout le matériel nécessaire à la réalisation du premier reportage photographique sur ce pays. Il tirera 214 négatifs, qui seront publiés à son retour, et lui vaudront la Légion d’Honneur.

Photographier en plein air était à l’époque très compliqué. Un article très documenté de Nicolas Le Guern décrit les conditions de réalisation de ces clichés, et tente de déterminer le procédé utilisé.

Ces photographies sont visibles sur Gallica

Le Sphinx et les Pyramides

Souvenirs Littéraires, de Maxime du Camp

3. Le Mémorialiste

Parus en 1882 et 1883, les Souvenirs Littéraires, bien qu’un peu gâchés par la prétention de Du Camp à toujours se mettre en scène, bien entendu dans le beau rôle, méritent un petit détour. On y croise bien sûr Flaubert, mais aussi Baudelaire, Poe, Théophile Gautier et tout le milieu de la presse littéraire de l’époque. Réédités, ils ont été précédés d’une lumineuse préface de Daniel Oster.

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Le reste de l’oeuvre de Du Camp mérite peu d’attention.

Que ce soient ses poèmes :
« Seigneur, votre arc-en-ciel brille sur les nuages ;
Il s’étend dans les airs comme un grand pont de feu.
La pluie en frissonnant s’égoutte des feuillages,
Et le soleil voilé cherche un coin de ciel bleu ! »
Les Chants modernes (1855)

Que ce soient ses romans, dont les seuls titres incitent à la fuite (L’Homme au bracelet d’or ; Le Chevalier au coeur saignant ; Les Buveurs de cendre), ou ses oeuvres en partie autobiographiques (Les Forces perdues ; Mémoires d’un suicidé)

Que ce soit sa violente charge anti-communarde, Les Convulsions de Paris, qui fit du bruit.
Commentaire de Flaubert : « L’Histoire de la Commune de Du Camp vient de faire condamner un homme aux galères. C’est une histoire horrible. – J’aime mieux qu’elle soit sur sa conscience que sur la mienne. J’en ai été malade, toute la journée d’hier. Mon vieil ami a maintenant une triste réputation – une vraie tache ! – S’il avait aimé le style, au lieu d’aimer le bruit, il n’en serait pas là. » À sa nièce Caroline. [10 septembre 1878].

Paris, ses organes, sa fonction et sa vie

Mais il est une oeuvre de Du Camp qui mérite grandement mieux que l’oubli où elle a sombré : son reportage en six volumes, intitulé Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Il s’est expliqué sur ses intentions dans son Introduction : « Je n’ai point l’intention de faire une monographie de Paris, encore moins d’écrire son histoire. […] Paris étant un grand corps, j’ai essayé d’en faire l’anatomie. Toute mon ambition est d’apprendre au Parisien comment il vit et en vertu de quelles lois physiques fonctionnent les organes administratifs dont il se sert à chaque minute, sans avoir jamais pensé à étudier les différents rouages d’un si vaste, d’un si ingénieux mécanisme. »

La Table des Matières permet de mesurer l’ampleur du sujet, et l’angle d’attaque adopté :
La Poste aux lettres. Le Télégraphe. Les Voitures publiques. Les Chemins de fer. La Seine à Paris. L’Alimentation. Le Pain, la viande et le vin. Les Halles centrales. Le Tabac. La Monnaie. La Banque de France. Les Malfaiteurs. La Police. La Cour d’Assises. Les Prisons. La Guillotine. La Prostitution. La Mendicité. L’Assistance publique. Les Hôpitaux. Les Enfants trouvés. La Vieillesse. Les Aliénés. Le Mont-de-piété. L’Enseignement. Les Sourds-muets. Les Jeunes-aveugles. Le Service des eaux. L’Éclairage. Les Égouts. La Fortune de Paris. L’État-civil. Les Cimetières. Les Organes accessoires. Le Parisien.

Comme Zola le fera plus tard, il se documente sur place. Mais l’intention est tout autre : Zola visite les Halles pour situer l’intrigue du Ventre de Paris dans un décor vrai. Pour Du Camp, les Halles sont le personnage. Il s’agit de le décrire, et d’expliquer son fonctionnement.

Du Camp vient d’inventer le grand reportage.

« Paris m’apparut tout à coup comme un corps immense, dont chaque fonction était mise en œuvre par des organes spéciaux, surveillés, et de singulière précision. […] J’étais décidé à étudier un à un tous les rouages qui donnent le mouvement à l’existence de Paris. […] J’ai été stupéfait du bien-être que je ressentis lorsque, au lieu des conceptions nuageuses des vers et du roman, je saisis quelque chose de résistant sur quoi je pouvais m’appuyer, dont je dégageais l’inconnue, dont chaque point touché était une révélation qui […] me maintenait dans une réalité dont les ressources me remplissaient d’admiration. […] Cela prouve, me dira-t-on, que je n’étais ni poète ni romancier ; je le sais bien. » (Souvenirs littéraires).

Il faudrait d’ailleurs, en adoptant le même point de vue, décrire le Paris actuel…

Ce travail de Du Camp sur Paris a été étudié en détail par Alain Corbin dans un article de la revue Sociétés et Représentations, dont le texte est en ligne.

Paris, ses organes, sa fonction et sa vie

Nous vous proposons la cinquième édition de cet ouvrage :

DU CAMP Maxime
Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle. 6/6
Paris, Hachette, 1875, cinquième édition.
Six volumes 18,5 x 12,5 cms. 394 + 372 + 424 + 437 + 399 + 462 pages.
Pleines reliures faux vélin beige. Dos lisses ornés d’un fleuron à froid et de filets dorés. Pièces de titre. Pages non rognées. Dos un peu insolé, sinon bon état. Sans rousseurs.
200 €

Autres ouvrages de Maxime du Camp disponibles :
Mémoires d’un suicidé. Paris, Marpon et Flammarion, sans date (1890). Un volume broché 17 x 11 cms. VIII-311 pages. Bon état. 15 €
Les Forces perdues. Paris, Michel Lévy Frères, 1867, édition originale. Un volume broché 18,5 x 12 cms. 313 pages + 36 pages du catalogue Mars 1867. Bon état. 35 €
Les Convulsions de Paris. 4/4. Paris, Hachette, 1878 à 1880, deuxième édition. 4 volumes 21 x 13 cms. 543 + 506 + 515 + 542 pages. Demi reliure rouge. Dos à 4 nerfs avec importants manques et étiquettes de bibliothèque. Coiffes, coins, bords et plats frottés. Texte frais, rares rousseurs. Tampons de bibliothèque de garnison.125 €