La bibliothèque souterraine de Daraya (Syrie)

200 mètres carrés à plusieurs mètres sous terre ; 11.000 volumes en provenance de librairies et d’habitants de cette ville de Syrie qui compta un jour 250.000 habitants ; 20.000 inscrits pour le prêt ; ouverture de 11 h à 17 h : c’est la bibliothèque souterraine de Daraya, ville réputée hostile au régime de Bachar El-Assad, et qui fut le théâtre en 2012 d’un des plus sanglants massacres de la guerre.

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images : agence EFE (Espagne)

Préhistoire de la numérisation livresque

60012_1« Il est peut-être utile de donner ici une description rapide de la manière dont la production du Dictionnaire Électronique de l’Ancien Français [paru en 1971] est automatisée.

La rédaction elle-même est tout à fait traditionnelle, facilitée simplement par une liste de mots compilée par l’ordinateur sur la base de glossaires et de textes.

Dans les articles dactylographiés, on codifie les différentes catégories de mots qui doivent figurer dans l’index (dérivés, variantes, étymons, mots appartenant aux différentes langues, scriptae et patois, etc.), et la maison de production s’occupe de tout le reste : le texte est perforé sur bande avec les codes requis pour déterminer le type de caractère à utiliser pour chaque mot (de même les majuscules et les minuscules, les accents, etc., que l’ordinateur ignore), les espaces, les mots à mettre en index, etc., etc.

Les codes susceptibles de s’accumuler devant un seul mot peuvent atteindre le nombre de huit ! Après chaque unité d’information (mot, majuscule, étymologie, etc.), il faut donner d’autres codes pour annuler les premiers. Grâce à ces codes, l’ordinateur « sait » comment faire les index, les dictionnaires abrégés, les dictionnaires onomasiologique et inverse.

Ces données sont contrôlées et mises sur un ruban magnétique qui commande l’appareil de photo-composition. Chaque lettre, qui se trouve emmagasinée sur un deuxième ruban magnétique, est appelée par le premier et projetée sous forme de rayon cathodique à travers une lentille sur un papier photographique (positif), et cela à la raison de trois mille caractères à la seconde. La justification des colonnes et des pages, la pagination et la division des mots en fin de ligne se font automatiquement.

En raison de la rapidité de la machine, il est inutile de garder en mémoire la composition, de sorte qu’après une correction, qu’on a joute une seule lettre ou 10 pages, le tout est recomposé.

La qualité de l’impression est exceptionnelle. Une correction faite sur l’épreuve ne cause jamais d’autres erreurs, comme c’est souvent le cas de la composition traditionnelle. Il est d’ailleurs possible de faire imprimer par ce procédé des travaux faits sur n’importe quel ordinateur (listes, index, etc.) sans que cela ait été prévu à l’avance. »

Frankwalt Möhren (Université du Québec), Le Dictionnaire Étymologique de l’Ancien Français.
in
Kurt Baldinger, Introduction aux dictionnaires les plus importants pour l’histoire du français, Paris, Klincksieck, 1974.

La lecture comme pratique désespérée

4.12 – Strictement j’envisage, écartés vos folios d’études, rubriques, parchemin, la lecture comme une pratique désespérée. Ainsi toute industrie a-t-elle failli à la fabrication du bonheur, que l’agencement ne s’en trouve à portée : je connais des instants où quoi que ce soit, au nom d’une disposition secrète, ne doit satisfaire.
Autre chose… ce semble que l’épars frémissement d’une page ne veuille sinon surseoir ou palpite d’impatience, à la possibilité d’autre chose.

4.15 – Le livre, expansion totale de la lettre, doit d’elle tirer, directement, une mobilité et spacieux, par correspondances, instituer un jeu, on ne sait, qui confirme la fiction. […]

4.16 – Le pliage est, vis-à-vis de la feuille imprimée grande, un indice, quasi religieux ; qui ne frappe pas autant que son tassement, en épaisseur, offrant le minuscule tombeau, certes, de l’âme. […] Cette extraordinaire, comme un vol recueilli mais prêt à s’élargir, intervention du pliage ou le rythme, initiale cause qu’une feuille fermée, contienne un secret, le silence y demeure, précieux et des signes évocatoires se succèdent, pour l’esprit, à tout littérairement aboli.

4.17 – Le Livre, où vit l’esprit satisfait, en cas de malentendu, un obligé par quelque pureté d’ébat à secouer le gros du moment. Impersonnifié, le volume, autant qu’on s’en sépare comme auteur, ne réclame approche de lecteur. Tel, sache, entre les accessoires humains, il a lieu tout seul : fait, étant. Le sens enseveli se meut et dispose, en chœur, des feuillets.

4.21 – Le volume, je désigne celui de récits ou le genre, contradictoirement évite la lassitude donnée par une fréquentation directe d’autrui et multiplie le soin qu’on ne se trouve vis-à-vis ou près de soi-même : attentif au danger double.

Stéphane Mallarmé. Écrits sur le livre.
Éditions de l’Éclat, 1985.

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Six livres en un

La Bibliothèque Nationale de Suède présente sur son compte Flickr (ici) ce livre, imprimé à Dresde la fin du 16e siècle, qui contient six textes différents :

  • 1. Huberinus, Caspar Betbüchlein und kurzer Auszug aus der heiligen Schrifft … Dresden, 1577
  • 2. Leonhart Werner, Der Seelen Schatz. Franckfurt an der Oder, (1558 ?)
  • 3. [Luther, Martin], Der kleine Catechismus. Dresden, 1579
  • 4. Morgen unnd Abendts Gebete sampt einem Vater unser… . Dresden, 1553
  • 5. Betbüchlein für allerley gemein anligen… Franckfurt an der Oder (sans date)
  • 6. Passio unseres Herrn Jhesu Christi… . Franckfurt an der Oder, 1573

La reliure est réalisée de telle sorte que le lecteur peut les lire chacun séparément.

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Merci à Mr F-X

Les mauvais effets des livres

« Les mauvais effets qu’on peut imputer aux livres, c’est qu’ils emploient trop de notre temps et de notre attention, qu’ils engagent notre esprit à des choses qui ne tournent nullement à l’utilité publique, et qu’ils nous inspirent de la répugnance pour les actions et le train ordinaire de la vie civile ; qu’ils rendent paresseux et empêchent de faire usage des talents que l’on peut avoir pour acquérir par soi-même certaines connaissances, en nous fournissant à tout moment des choses inventées par les autres ; qu’ils étouffent nos propres lumières, en nous faisant voir par d’autres que par nous-mêmes.

Les caractères mauvais peuvent y puiser tous les moyens d’infecter le monde d’irréligion, de superstition, de corruption dans les mœurs, dont on est toujours beaucoup plus avide que des leçons de sagesse & de vertu.

On peut ajouter encore bien des choses contre l’inutilité des livres ; les erreurs, les fables, les folies dont ils sont remplis, leur multitude excessive, le peu de certitude qu’on en tire, sont telles, qu’il paraît plus aisé de découvrir la vérité dans la nature et la raison des choses, que dans l’incertitude et les contradictions des livres.

D’ailleurs les livres ont fait négliger les autres moyens de parvenir à la connaissance des choses, comme les observations, les expériences, etc. sans lesquelles les sciences naturelles ne peuvent être cultivées avec succès. Dans les Mathématiques, par exemple, les livres ont tellement abattu l’exercice de l’invention, que la plupart des Mathématiciens se contentent de résoudre un problème par ce qu’en ont dit les autres, et non par eux-mêmes, s’écartant ainsi du but principal de leur science, puisque ce qui est contenu dans les livres de Mathématiques n’est seulement que l’histoire des Mathématiques, et non l’art ou la science de résoudre des questions, chose qu’on doit apprendre de la nature et de la réflexion, et qu’on ne peut acquérir facilement par la simple lecture. »

De qui ces fortes paroles ?

De… L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, à l’article Livre, attribué au Chevalier de Jaucourt. Lequel fut sans doute le premier Turc Mécanique de l’histoire, puisqu’il en écrivit des centaines, voire des milliers d’articles.  De Jaucourt était visiblement fatigué ce soir-là…

Deux remarques :

– Remplacez livre par internet ou par Facebook, et vous disposez d’une critique clé en main.

– De Jaucourt a fait un lapsus sans doute révélateur car « ajouter des choses contre l’inutilité des livres » ne signifie-t-il pas : ajouter des choses en faveur de leur utilité ?

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Alain Nadaud, l’Ivre de livres

Nous venons de perdre un quasi-homonyme : Alain Nadaud, décédé le 12 juin.

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Y eut-il jamais plus bel hymne au livre, plus belle Déclaration – même si l’Amant n’est pas toujours dupe – que son Ivre de livres  ?

Le matériau du livre

« Un livre, ça n’a l’air de rien ; et c’est en effet peu de chose.
Ça tient dans la main, on en fait ce qu’on veut, cela ne s’oppose ni ne résiste. On peut même le lancer au loin, par-dessus le mur ou prendre le parti de le glisser dans sa poche, en attendant.
Et pourtant, tout bien considéré, il n’est en aucune façon réductible à cet objet inerte qu’il donne l’impression d’être. Il suffit de l’entrouvrir pour s’apercevoir que, semblable à un nid d’insectes, et sous la forme de minuscules caractères typographiques, la vie grouille à l’intérieur. »

La matière du livre

« Malgré son identité singulière, et même s’il émane de lui une présence qui peut aller jusqu’à lui conférer l’apparence d’une personne, le livre ne s’appartient pas.
Il n’a pas en effet le pouvoir de se refuser à qui souhaite en user. Il n’est pour cela nul besoin d’exiger. Il suffit de tendre la main et de s’en emparer. D’une pichenette de l’ongle, comme on pousserait une porte, on pénètre aussitôt, et sans même d’effraction, dans son intimité, dans ce qu’il a de plus secret. Il n’a guère les moyens de se préserver, chacun pouvant y aller et venir à son gré, avec sans-gêne ou désinvolture, quitte à lire de travers, à multiplier les contresens et à à se livrer sans témoin à toute espèce de dégradation. »

L’appropriation du livre

« Le rapport que nous avons au livre n’est d’ailleurs pas très éloigné de celui qu’entretenait Aladin avec le génie captif de la lampe merveilleuse : quiconque l’a entre les mains, non pas en frottant l’objet mais par ce mouvement tout aussi hypnotique qui consiste à tourner les pages, et sans le secours d’autre formule que ce pouvoir magique en quoi consiste l’art de savoir lire, peut faire se lever d’entre les lignes d’étranges fantasmagories. Elles n’auront cependant de réalité que pour lui seul. »

L’accumulation des livres

« La bibliothèque est un être vivant. Semblable à un navire, elle a ses « œuvres vives », qui lui donnent son assise et, pas toujours visible, son centre de gravité : ce par quoi elle tient. Et puis ses « œuvres mortes », très en hauteur, ses points faibles, ses zones d’ombre.
Mais quelle que soit cette répartition, la bibliothèque forme un ensemble dont toutes les parties sont solidaires, ce qui lui donne son identité, sa stature, son « profil ». De ce point de vue donc, et avec un risque de déséquilibre, chaque livre ne peut être manié qu’avec beaucoup de précaution.
En vertu du droit qui lui aurait été conféré un jour de prendre place sur l’une des étagères, il croit bénéficier d’une sorte d’immunité. Comme s’il avait changé de statut, comme si sa substance n’était plus la même.

Deux sortes de livres

Certes, il faut bien reconnaître qu’il y a deux sortes de livres : ceux qu’on croit dignes de faire partie de sa bibliothèque, et les autres, au sort plus précaire, qui traînent un peu partout, empilés à même le sol.
Aussi, dès que l’un d’entre eux réussit à y prendre pied, il s’attribue d’office une concession dont la durée, si on le laissait faire, serait illimitée. Il y a là comme la constitution d’une caste aux privilèges presque aristocratiques. Leurs membres ont décidé de ne plus obéir à la justice commune. Et l’autorisation d’en soustraire un seul à la compagne de ses semblables ne peut s’obtenir qu’après de brèves mais intenses négociations. Seuls ses pairs, à la faveur d’une espèce d’unanimité implicite, ont assez d’autorité pour intervenir en sa faveur ou, au contraire, le juger indigne et décider de le bannir à jamais. »

Jeter un livre ?

« Tout plutôt que jeter, car alors on se hisserait par cet acte à la hauteur de l’irrémédiable. Non pas qu’il y ait sacrilège ; seulement, par ce geste en apparence anodin, on contribuera à ne plus pouvoir se faire refermer la plaie. Tôt ou tard, on aura à regretter ce qu’il eut à la fois de banal et d’inconsidéré. On aura beau faire semblant de chercher partout ; on n’éliminera pas comme cela le vide laissé par ce livre auquel, si on l’avait gardé, on n’aurait d’ailleurs plus pensé. Celui qu’on avait cru pouvoir, de manière un peu expéditive, et comme on frappe quelqu’un par derrière, plonger dans l’oubli, ne manque jamais un jour ou l’autre de rappeler sa présence. Il a le don de resurgir à la mémoire avec cette insistance si particulière que manifestent les noyés, lorsqu’ils ont décidé qu’il était l’heure pour eux de remonter à la surface. […]
Ainsi qu’alluvions accumulés au fil du temps, les livres contiennent tous une parcelle d’existence qui y a été mise « en dépôt ». Jeter un livre reviendrait à profaner une tombe, en soulever la dalle, disperser les ossements qui s’y trouvent.
Lire, c’est faire, idéellement, l’archéologie de cette histoire perdue ; c’est refaire en penser le trajet qui nous a conduit là où nous sommes et qui fut effectué par des hommes semblables à nous, dont ne restent plus que les voix muettes auxquelles, par le lecture justement, nous nous efforçons de prêter nos yeux, peut-être notre bouche, pour leur redonner corps. »

Le livre et nous ; nous et le livre

«  Chaque volume contient en fossile l’être même que nous étions à l’époque où nous l’avons lu, même s’il n’évoque pas, en raccourci, ce que l’on a soi-même vécu. Rien de tel que d’en articuler les titres pour passer en revue sa propre existence passée, puisque chacun a laissé en nous sa marque, encore vivace. Étapes parfois imperceptibles de ce vers quoi nous nous sommes acheminés : ce que nous nous imaginions être à l’instant. Nous nous contemplons en eux sans même qu’il soit besoin de les ouvrir ou de les relire. Ils ont gardé de nous cette lueur intacte, à proportion de la souffrance et de la joie, de la révélation à laquelle ils nous ont permis d’accéder. […]
La façon dont on traite les livres est à l’image du respect que l’on se porte, n’est pas sans rapport avec ce que l’on est. »

En deux mots

« La Lettre d’un livre, c’est son Esprit . »


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Ce qu’en disait la presse

Dictionnaire Bibliophilosophique, typologique, iconophilesque, bibliopégique et bibliotechnique à l’usage des Bibliognostes, des Bibliomanes et des Bibliophilistins, par Octave Uzanne, polybibliographe et philologue : le retour

Octave Uzanne (1851-1931) était un bibliophile total.

Qui n’a eu que peu de descendance.

Nous avons déjà partagé quelques-un de ses textes :

  • Le Vieux bouquin, essai monochrome (ici)
  • La Fin des livres ()

En 1896, ce ci-devant Président-Fondateur et Dissociateur des Cent-Soixante Bibliophiles Contemporains, publie à 176 exemplaires [pour qui étaient donc les seize autres ?] le Dictionnaire Bibliophilosophique, typologique, iconophilesque, bibliopégique et bibliotechnique à l’usage des Bibliognostes, des Bibliomanes et des Bibliophilistins

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C’est cette œuvre introuvable que notre confrère Bertrand Hugonnard-Roche, détenteur incontesté du titre de PAMOU (Premier Admirateur Mondial d’Octave Uzanne), a la bonne idée de réimprimer à l’identique, à 200 exemplaires [tiens, 24 de plus !]

Tous les détails sont ici.

En attendant cette prochaine parution, voici de quoi se mettre en appétit :

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