Un bréviaire tibétain

Robert Dodsley [1704-1764] gagnerait à être mieux connu.

Dodsley attributed to Edward Alcock, 1760Il débuta dans la vie comme laquais, mais eut la chance d’être remarqué par le célèbre poète et satiriste Alexander Pope, qui l’incita à se lancer dans les Lettres.
Dodsley suivit ce conseil, et même au-delà.
D’abord littérateur et fabuliste, il devint un libraire, imprimeur et éditeur renommé. Avec une conception très particulière de son métier : pour son édition des Fables d’Ésope, il n’hésita pas à payer de sa personne et inclut benoîtement des morceaux de son cru. Sans doute de l’humour anglais…

C’est à Dodsley qu’est généralement attribué L’élixir de la morale indienne, ou Œconomie de la vie humaine, composé par un ancien Bramine, & publié en Langue Chinoise par un fameux Bonze de Pékin ; avec une Lettre écrite par un Genthilhomme Anglois, demeurant actuellement à la Chine, contenant la manière dont le Manuscrit de cet ouvrage a été trouvé. Le tout traduit de l’Anglois. (ouf, quel titre !)

Ce recueil de Maximes parut à Londres en 1750, chez les éditeurs Dodsley & Cooper. Une édition bilingue, textes anglais et français en regard,  baptisée « sixième édition » fut publiée l’année suivante, toujours chez Dodsley & Cooper. On peut se demander pour quel public, car ce livre ne franchit la Manche qu’en 1860, lorsqu’il fut publié chez Ganeau.

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Le titre est explicite,  l’Avertissement brode autour, et développe cette histoire à dormir debout, mélangeant allégrement le Dalaï-Lama, Confucius, Lao-Tseu et le Tao Tö King

Cet artifice devait sembler à Dodsley un bon moyen d’éveiller l’intérêt pour ce texte, soit-disant tibétain mais visiblement composé par lui-même, dont la crédibilité « orientale » diminue au fur et à mesure que progresse la lecture. Surtout quand il est question d’amandes, de chênes, de palmiers, de crocodiles, et d’un Conseil du Roi…

La référence à l’Orient permet aussi de faire accepter plus facilement des sentences souvent en (léger) décalage avec l’esprit du temps.

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Par exemple, dans le chapitre  Du Riche et du Pauvre :
• « L’homme à qui Dieu a donné des richesses […] regarde son opulence avec une vraie satisfaction, parce qu’elle lui procure les moyens de faire du bien. »
• « Il protège le pauvre à qui on a fait du tort, et il ne souffre pas que le puissant opprime le faible. »
•« Il regarde le superflu de sa table comme le patrimoine des pauvres. »

Ou dans la longue Partie consacrée à la Femme :
• « Souviens-toi que tu es la compagne raisonnable de l’homme, et non l’esclave de sa passion. Ta destination n’est pas seulement de satisfaire ses appétits grossiers, mais de l’assister dans les travaux de la vie, de le flatter par ton tendre attachement, et de récompenser ses soins par tes caresses. »
• « L’obéissance et la soumission sont les leçons de la vie ; la paix et la félicité sont sa récompense. »
• « Elle préside à la maison, et la paix y règne ; elle commande avec jugement, et est obéie. »
•  Il insiste : « Sa parole est pour eux [ses enfants] une loi ; son regard ordonne l’obéissance. […] Elle parle, et les Domestiques courent : elle marque le moindre désir, et la chose est exécutée ; car l’amour remplit leurs cœurs ; et sa bienfaisance donne des ailes à leurs pieds. »

Mais les lieux communs ne sont pas oubliés :
• « Exécute promptement ce que tu as résolu, et ne diffère pas jusqu’au soir ce qui peut s’accomplir le matin. »
• « Le premier pas vers la Sagesse, c’est de connaître son ignorance. »
• « Mets un frein sur ta langue. »

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À cette époque, toute publication était soumise à l’autorisation préalable des Autorités, chargées de vérifier qu’il n’était fait atteinte ni aux Bonnes Mœurs, ni à la Religion. L’Imprimatur fut obtenue, car de fait toutes les religions auraient pu se reconnaître dans les maximes concernant Dieu :

• « Tout vient de Dieu. Sa puissance n’a point de bornes. Sa sagesse est éternelle et sa bonté est infiniment patiente. »
• « Il touche du doigt les étoiles, et elles continuent leur course avec joie. »
• «  La voix de la sagesse éclate hautement dans tous ses ouvrages ; mais l’intelligence humaine ne la comprend pas. »

06340_406340_5Ce qui est particulièrement attachant dans cet exemplaire, c’est son format, et son état.
14 centimètres sur 8 : de la taille d’un bréviaire, il a visiblement été utilisé comme tel : la reliure est frottée, ou plutôt blanchie sous le harnais, à force d’un usage apparemment quotidien. Il a été compulsé d’innombrables fois. En témoigne le léger décalage de nombreuses pages, et le fait que la page de titre soit non pas déchirée, mais simplement détachée, à force d’avoir été tournée.

Nous aurions pu le faire réparer, voire restaurer. Mais cela aurait été occulter son histoire.

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rise of robert dodsley

Quasiment inconnu en France, Robert Dodsley a fait l’objet d’une imposante biographie par Harry M. Salomon, dont le sous-titre ne manque pas d’être alléchant : The Rise of Robert Dodsley : creating the New Age of Print. Un chapitre est disponible en ligne ici

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Sa Correspondance a également été publiée en langue anglaise.

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[DODSLEY Robert]
L’élixir de la morale indienne, ou Œconomie de la vie humaine, composé par un ancien Bramine, & publié en Langue Chinoise par un fameux Bonze de Pékin ; avec une Lettre écrite par un Genthilhomme Anglois, demeurant actuellement à la Chine, contenant la manière dont le Manuscrit de cet ouvrage a été trouvé.
Paris, Ganeau, 1760. Un volume 14 x 8 cms, 24-142 pages. Pleine reliure du temps bien frottée. Page de titre détachée, certaines pages légèrement décalées. Bon état du texte. Dans son jus.
50 Euros

Conrad le corsaire

timbre byron grècePassionné et hautain, fougueux, excessif dans la haine et dans l’amour, champion du faible contre le fort, d’une fierté intraitable, mélancolique devenu misanthrope, Byron [1788-1824] poussa à l’extrême le paroxysme des sentiments, et devint ainsi le père des romantiques de 1830.

Dans son poème en trois chants Le Corsaire, publié en 1814, il met en scène Conrad, « homme de solitude et de mystère, que l’on ne voit presque jamais sourire et plus rarement soupirer ; dont le nom seul intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés d’une couleur plus pâle, sait gouverner leurs âmes avec cet art du commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages vulgaires. […] Les lignes profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient naître parfois dans ceux qui l’approchaient un inexplicable embarras, comme si, dans la sombre profondeur de cette âme, eussent été renfermés des sentiments redoutables et indéfinis. »

Conrad quitte l’île qui lui sert de repaire, malgré les prières de Médora, sa compagne. Il veut déjouer la prochaine attaque du Sultan Seyd, en le surprenant dans sa capitale. Déguisé en derviche, il est introduit près du Sultan, tandis que sa troupe incendie ses navires et son palais.

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D’abord victorieux, les pirates sauvent des flammes les pensionnaires du harem, Conrad se chargeant de Gulnare, la favorite du Sultan ; mais il est finalement capturé.

Promis à la torture, il ne lui reste qu’à regretter Médora : « Il serait inutile de peindre les sentiments qu’il éprouve ; — il serait même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un chaos dans l’âme : c’est lorsque tous ses éléments sont en convulsions, — sont confondus, — qu’ils se heurtent avec une sombre et puissante énergie, en grinçant les dents d’un impénitent remords, ce démon décevant — qui n’avait pas encore élevé la voix, — mais qui crie maintenant : « Je t’avais averti ! » lorsque l’œuvre est consommée. Voix inutile ! l’âme qui se consume sans être domptée peut se tordre, – se révolter , — le faible seul se repent ! même à cette heure solitaire, lorsque les sentiments se foulent, et que l’âme se révèle à elle-même ! avec tous les souvenirs du passé, — sans qu’aucune passion , aucune pensée dominante s’empare souverainement d’elle, en lui dérobant les autres. Mais la sombre et déserte perspective de l’âme qui passe en revue ses souvenirs du passé, — souvenirs qui se précipitent à travers mille issues ; les rêves expirants de l’ambition, les regrets de l’amour, la gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée ; les joies non goûtées, le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de misères ; le passé sans espérance, l’avenir qui s’avance avec trop de rapidité pour penser à l’enfer ou au ciel ; les actions, les pensées, les paroles peut-être jamais rappelées d’une manière si aiguë jusqu’à cet instant, bien que jamais oubliées ; choses légères ou charmantes dans leur temps, mais maintenant offertes comme des crimes à l’austère réflexion ; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins dévorant pour avoir été plus caché ; tout, en un mot, tout ce qui peut faire reculer d’effroi, ce sépulcre ouvert, le cœur mis à nu,  où sont ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères , jusqu’à ce que l’orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l’âme — et le brise. »

Mais Conrad reçoit dans sa prison la visite de Gulnare, qui lui avoue son amour. Elle promet de le faire évader, s’il assassine le Sultan. Conrad refusant de s’attaquer à un ennemi endormi, c’est Gulnare qui le tue pendant son sommeil : « Sur le front de Gulnare – inconnue par elle – oubliée – sa main précipitée a laissé – une tache légère. […] Cette goutte de sang, cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes de cette beauté ! Le sang qu’il a vu, – il aurait pu le voir couler sans émotions ; – mais alors c’eût été dans le combat, ou versé par une main d’homme ! »

Corsaire3De retour dans son île, Conrad découvre que Médora, le croyant perdu, s’était donné la mort : « Le cœur de Conrad était formé pour la douceur , — mais il fut emporté violemment dans l’inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop longtemps, ses sentiments les plus purs, – comme les gouttes d’eau qui tombent et se durcissent dans la grotte, s’étaient durcis de même, moins clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace ; si son cœur est semblable, il s’est brisé sous le choc de la foudre. »

Alors il disparaît.

« C’est un torrent qui bouillonne, mais que des rocs endiguent. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses voyages, à peine transformés et arrangés, que Byron met dans ses vers. Il n’invente pas, il observe ; il ne crée pas, il transcrit. » a observé fort justement Hyppolite Taine.

Homme des tempêtes et de la Grèce (il y a dans Le Corsaire une tempête digne de Victor Hugo et un lever de soleil éblouissant sur Athènes), Byron aurait sans nul doute voulu vivre la vie de Conrad, même et y compris sa fin.

Écrit en vers, Le Corsaire est ici traduit en prose scandée par Paul Laurencin (sans que son nom n’apparaisse).

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21182_1Corsaire2BYRON

Le Corsaire – Lara. Illustrations de Gambard et Mittis.

Paris, Dentu, Petite Collection Guillaume, 1892. Un volume 13,5 x 7,5 cms. 222 pages. Illustrations in et hors texte.
Demi reliure plus récente, dos lisse et pièce de titre. Signet. L’ensemble est comme neuf.

30 € + port

L’Écossais Antoine Hamilton, « quintessence de l’esprit français »

Antoine HamiltonQui est donc Antoine Hamilton, celui que Voltaire louait ainsi :

Le vif Hamilton,
Toujours armé d’un trait qui blesse,
Médisait de l’humaine espèce,
Et même d’un peu mieux, dit-on.

Celui que La Harpe qualifiait d’« esprit léger et fin, accoutumé, dans la corruption des cours, à ne connaître d’autre vice que le ridicule, à couvrir les plus mauvaises mœurs d’un vernis d’élégance, à rapporter tout au plaisir et à la gaieté. »

Et Sainte-Beuve d’« incarnation de l’esprit français, avant la déclamation qui s’ouvre avec Rousseau, et avant la propagande qui va prendre feu avec Voltaire », avec « sa raillerie perpétuelle et presque insensible, ironie qui glisse et n’insiste pas, médisance achevée. »
Et d’ajouter : « L’Angleterre, qui avait pris Saint-Evremond à la France, le lui restitua en la personne d’Hamilton, et il y avait de quoi la consoler. »

Antoine (Anthony) Hamilton [1646-1720] est né en Irlande d’une ancienne Maison d’Écosse. Exilé en France avec sa famille après la mort de Charles Ier, il retourne en Angleterre à la Restauration, puis émigre à nouveau avec Jacques II, en 1688, et s’installe auprès de lui au château de Saint-Germain.
Il y mène une vie mondaine, et se distrait en écrivant.

Les Mémoires du Comte de Grammont.

Parues en 1713, ces Mémoires eurent un grand succès, dont témoigne L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « L’on vit dans la Princesse de Clèves des peintures véritables et des aventures naturelles décrites avec grâce. Le Comte d’Hamilton eut l’art de les tourner dans le goût agréable et plaisant qui n’est pas le burlesque de Scarron. »

Voltaire ne fut pas en reste : « Les Mémoires du Comte de Grammont sont de tous les livres celui où le fond le plus mince est paré du style le plus gai, le plus vif et le plus agréable. C’est le modèle d’une conversation enjouée, plus que le modèle d’un livre. » (Le Siècle de Louis XIV)

Philibert de GramontPhilibert de Gramont est le beau-frère d’Hamilton, mort six ans avant la parution de ces Mémoires. Une légende dit que le mariage de Grammont avec la sœur d’Hamilton, célébré après l’intervention un peu musclée des frères de la jeune fille, inspira à Molière son Mariage forcé.

Grammont était, dit Sainte-Beuve « l’homme le plus à la mode de son temps, l’idéal du courtisan français à une époque où la Cour était tout, le type de ce personnage léger, brillant, souple, alerte, infatigable, réparant toutes les fautes et les folies par un coup d’épée ou par un bon mot. »

Mais c’était aussi un filou, « un escroc avec impudence et fripon au jeu à visage découvert » selon Saint-Simon. Ce qu’Hamilton traduit ainsi : « Il jouait gros jeu et ne perdait que rarement. »

Écrites dans la langue claire et ramassée du XVIIIe siècle, qui ne peut se lire en diagonale : « [Mon domestique] fit un grand signe de croix, et n’eut aucun égard à ceux que je lui faisais de sortir. », ces Mémoires ne couvrent qu’en partie la vie de Grammont, et sont ordonnées selon le bon plaisir de l’auteur : 

« Je déclare que l’ordre des temps, ou la disposition des faits, qui coûtent plus à l’écrivain qu’ils ne divertissent le lecteur, ne m’embarrasseront guère dans l’arrangement de ces Mémoires. […] Qu’importe, après tout, par où l’on commence un portrait, pourvu que l’assemblage des parties forme un tout qui rende parfaitement l’original ? »

Memoires GrammontLessivé au jeu à Lyon, Grammont participe au siège de Turin, et s’y installe quelques temps après la victoire. Il devient le chevalier servant d’une belle dame, après avoir neutralisé le mari : « il fallait commencer par endormir le dragon avant de posséder le trésor ».

Il s’approprie la la maîtresse de son ami Matta, lequel, un peu rustre, avait déclaré : « Si j’étais marié, j’aimerais mieux m’informer du véritable père de mes enfants que de savoir quels sont les grand-pères de ma femme. »

Rentré en France, il se met au service de Condé, avant de refaire allégeance à la Cour. Mais il résiste à Mazarin : « il se laissait agréablement flatter d’avoir seul osé conserver quelque espèce de liberté dans une servitude générale. Mais ce fut peut-être l’impunité de cette insulte au cardinal qui lui attira depuis quelques inconvénients sur des témérités moins heureusement hasardées. »

Plus tard (il y a une ellipse temporelle d’une petite vingtaine d’années), il est  banni de la Cour pour s’être intéressé à une demoiselle objet de l’attention de Louis XIV, et passe en Angleterre, où la royauté a été rétablie après l’épisode Cromwell.

Mais « il ne lui paraissait pas qu’il eût changé de pays. ». Il se lie avec Saint-Évremond (dont nous avons parlé ici), se met à aimer Mlle Hamilton, mais doit se garder des nombreuses intrigues amoureuses à la Cour d’Angleterre.

Ce qui nous vaut de nombreux portraits :

  • Le duc de Buckingham : « Il faisait les plus beaux bâtiments de cartes qu’on pût voir, chantait agréablement, était le père et la mère de la médisance ; il faisait des vaudevilles, inventait des contes de vieille. Mais son talent particulier était d’attraper le ridicule et les discours des gens, et de les contrefaire en leur présence sans qu’ils s’en aperçussent. »
  • Mlle Wells : « C’était une grande fille faite à peindre, qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse, et dont le visage frais comme ceux qui plaisent le plus était un de ceux qui plaisent le moins. Le ciel y avait répandu certain air d’incertitude qui lui donnait la physionomie d’un mouton qui rêve. Cela donnait mauvaise opinion de son esprit ; et, par malheur, son esprit faisait bon sur tout ce qu’on en croyait. »

À la fin de ces Mémoires, se croyant pardonné et rappelé à la Cour de France, Grammont s’aperçoit que la lettre lui annonçant la nouvelle était fausse. Il retourne donc à Londres, où tout le monde finit par se marier (« la plupart tout de travers. »)

Fleur d’épine.

Fleur d'épinePiqué par le succès qu’avaient les contes merveilleux, et en particulier les Mille et une nuits, auxquels il se réfère explicitement, Hamilton décida de démontrer qu’ils étaient faciles à composer. Non destinés à la publication, ces Contes, Histoire de Fleur d’épine, Le Bélier, Les Quatre Facardins ne furent recueillis en volume qu’en 1730, après avoir circulé sous forme manuscrite.

L’Histoire de Fleur d’épine est, comme le veut le genre, un récit en forme de poupées russes, où les histoires s’emboîtent les unes dans les autres. Tarare surmonte toutes les épreuves – dragons, maléfices, traîtrises – pour arracher Fleur d’Épine à la Sorcière qui la tient prisonnière, afin de tenir le serment fait au Calife du Cachemire, qui lui a promis pour récompense la main de sa fille Luisante, dont les yeux sont si vifs et brillants qu’ils rendent aveugles ceux qui l’approchent de trop près.

Mais Tarare n’avait pas encore vu Fleur d’épine… :

« Je ne sais, dit-il, quelle heureuse influence avait disposé le premier penchant de la princesse en ma faveur, mais je sentis bientôt que je n’en étais pas digne par les agréments de ma personne, et que je le méritais encore moins par les sentiments de mon cœur ; car je ne me suis que trop aperçu depuis que l’amour que je croyais avoir pour elle n’était tout au plus que de l’admiration. Chaque instant qui m’en éloignait effaçait insensiblement son idée de mon souvenir, et dès les premiers moments que je vous ai vue, je ne m’en suis plus souvenu du tout. »
Il se tut, et la belle Fleur d’Épine, au lieu de parler, se laissa doucement aller vers lui comme auparavant, et appuya ses mains sur celles qu’il remit autour d’elle pour la soutenir. »

De nombreuses épreuves les attendent encore, mais évidemment tout finit bien, et ni l’auteur ni le lecteur ne sont dupes : « Oh ! Que les enchantements sont d’un grand secours pour le dénouement d’une intrigue et la fin d’un conte ! »

Tous les auteurs de Contes au XVIIIe siècle s’inspireront d’Hamilton, qui précède Candide d’une cinquantaine d’années.

Chansons et Poésies

Hamilton a laissé également de nombreuses chansons et poésies, dans lesquelles il brosse l’air du temps :

Nos auteurs font nouveaux Ouvrages
Où le bon sens a peu de part,
Et nos beautés ont des visages
Qui doivent quelque chose à l’art,
Et ne tiennent rien de leurs âges ;
On voit toujours briller ici
Le luxe et la magnificence,
Quoiqu’il en coûte à l’innocence :
Et chez le Sexe adouci
Les rigueurs ni l’indifférence
N’accablent point l’amant trahi
Et l’on s’y moque de l’absence.

et cherche une forme de renouveau littéraire :

Rongé mes ongles bien et beau,
Pour en style macaronique
Tirer encore de mon cerveau
Quelque vieux rébus prophétique ;
Mais plutôt ferais-je un Rondeau,
Ou même un Poème épique,
Qu’un obscur et triste Lambeau
D’une figure allégorique.
Reprenons donc style nouveau,
Laissons la langue marotique,
Bouquins, Bouquins, rentrez dans le tombeau,
Rébus sont morts, adieu la Muse antique !

De facture plus classique, cette Chanson pour Mademoiselle B.

D’un nom fameux pour les Beautés
Vous soutenez la gloire ;
La vôtre va de tous côtés
De victoire en victoire :
Si vous alliez vous mettre en train
De faire des conquêtes,
Dieu ! que vous feriez de chemin
Dans l’état où vous êtes.

Dans cet aimable ajustement,
Qui peut suivre vos traces !
Votre taille et votre agrément
Sont l’ouvrage des grâces ;
La liberté se défend mal,
En vain l’on prend la fuite,
Quand mille appas sont à cheval
Et l’amour à leur suite.

Ce serait parfait, s’il n’y en avait pas d’autres de la même veine dédiées à Mlle S., à  Mme Bi, à Mlle H., à la Comtesse de ***, à Mlle la Cadette, etc…

Mais il aurait rejeté ce reproche : « Pourvu que la raison conserve son empire, tout est permis ; c’est la manière d’user des plaisirs qui fait la volupté ou la débauche ; la volupté est l’art d’user des plaisirs avec délicatesse et de les goûter avec sentiment. »

Notons qu’Hamilton avait un bon éditeur pour ses Oeuvres : « Les endroits où l’Auteur semble s’être un peu négligé offrent, en conséquence de ces négligences mêmes, des beautés qu’un Auteur trop scrupuleusement exact aurait sans doute manquées. » (Avis du Libraire, au tome IV)

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Oeuvres d'HamiltonHAMILTON Antoine

Œuvres. 6/6

Sans lieu, 1760 (2 tomes) et 1762 (4 tomes).
Six volumes 14 x 8 cms. XXXIV-315 +340 + 318 + XXVI-335 + 318 + 383 pages.

Pleine reliure du temps. Dos lisse à motifs dorés, pièces de titre et de tomaison. Tranches rouges. Ex-libris.
Reliures frottées avec petits manques en coiffe. Un mors fragile. Inversion de cahiers de préface à la reliure de deux volumes. Texte très frais.

Contient : Mémoires de Grammont – Fleur d’épine, conte ; Chansons – Le Bélier, conte ; Poésies – Les Quatre Facardins, conte – Lettres et Épitres ; Zeneide.

150 €

Minuscule Macbeth

Presque aussi anciens que l’imprimerie, les livres minuscules ont toujours  attiré les artisans désireux de relever un défi technique. Une exposition en a rassemblé près de 400 à Lyon il y a quelques années.

Le premier minuscule imprimé date de 1486 et mesure 7,5 x 5 cms. Il s’agit d’un Officium Beatae Virginis Maria, publié à Naples.

Au XVIe siècle, les livres minuscules ne sont plus seulement des ouvrages religieux, et une course à la miniaturisation s’engage. Amsterdam décroche le record (11 x 9 mm) en 1674, et le garde plus de deux siècles.

Aujourd’hui, ce sont les japonais qui ont fait encore plus fort, avec un Zodiaque chinois mesurant 0,95 x 0,95 mm. Mais un objet qu’on ne peut lire est-il encore un livre ?

Ce Macbeth, lui, est parfaitement lisible…

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Macbeth, format minuscule[Minuscule] SHAKESPEARE

Macbeth, carefully edited and compared with the best texts by J. Talfourd Blair

Glasgow, David Bryce and Son, 1904.

Un volume 5 x 3,5 cms. 314 pages. Une gravure en frontispice. Tranches dorées. Pleine reliure cuir. Titre doré. Motif à froid sur le premier plat. Bon état.

40 €

Souvenir d’amitié

 Les Anglais s’en offraient pour les fêtes de fin d’année.

« Doit traîner sur la table d’un salon » enjoignait dans son Dictionnaire des idées reçues Flaubert , qui en décrit longuement un spécimen dans Madame Bovary.

Le keepsake est un livre-album, élégamment présenté, comportant des poésies, des fragments de prose, et illustré de très fines gravures.

Son nom vient du verbe to keep, garder, et de sake, égard, amitié,  désignant ainsi un présent qui perpétue le souvenir de la personne qui l’a offert. Il n’a pas trouvé d’équivalent en français.

Le keepsake connut son apogée à ‘époque romantique : parti de Londres en 1820, il atteint la France une dizaine d’années plus tard et se répand dans la bonne société.

Les textes mélangent illustres inconnus et (parfois) pièces d’auteurs célèbres. Ils sont liés entre eux et aux gravures qui les accompagnent par un lien le plus souvent assez ténu.

Le keepsake que nous présentons aujourd’hui en est une illustration parfaite.

Bilingue, il groupe au recto des textes en français à la gloire de pays et de villes du monde, illustrés de gravures idéalisant leurs habitantes ; et au verso des textes en anglais célébrant différentes sortes de pierres précieuses.

Faut-il en déduire que l’Angleterre est un diamant, la Pologne un rubis, ou la France une améthyste ?

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BLESSINGTON, PARRIS

L’Écrin, recueil de douze gravures anglaises accompagnées d’un texte en vers français par divers auteurs – Gems of Beauty, displayed in a series of twelve highly finished engravings, from design by E.T. Parris, Esq., with fanciful illustrations, in verse, by the Countess of Blessingtion

Paris, Delloye, Desmé et Cie ; Londres, Longman, Rees, Orme, Brown, Green and Longman, 1837.
Un volume 35 x 27,5 cms. 24 pages de texte et 12 gravures. Les textes anglais sont imprimés au verso des textes français.
Faux titre illustré daté de 1836. Demi reliure à coins. Dos muet à 5 nerfs. Rousseurs aux marges de gravures, sinon bon état.

Contient : Angleterre, par le Baron Creuzé de Lesser / The Diamond, par la Comtesse de Blessington – Pologne, par A. de Beauchesne / The Ruby, par la Comtesse de Blessington – Irlande, par Édouard Turquety / The Emerald, par la Comtesse de Blessington – Helvétie, par Élise Moreau / The Sapphire, par la Comtesse de Blessington – Perse, par E. Theaulon / The Opal, par la Comtesse de Blessington – Inde, par Louise Colet / The Pearl, par la Comtesse de Blessington – Constantinople, par Romand / The Turquoise, par la Comtesse de Blessington – Espagne, par Jules de Saint-Félix / The Topaz, par la Comtesse de Blessington – France, par Alissan de Chazet /The Amethyst, par la Comtesse de Blessington – Les Deux Italies, par Émile Deschamps / The Sardonyx, par la Comtesse de Blessington – Venise, par Amable Tastu / The Aquamarine, par la Comtesse de Blessington – Écosse, par B. D’Altenheym (Gabrielle Soumet) / The Cairngohrm, par la Comtesse de Blessington.

50 € + port

Robert Burton : Anatomy of Melancholy, la première encyclopédie psychiatrique (1/2)

Burton - Anatomy of Melancholy - Édition de 1651

« Il est avéré que le monde entier est mélancolique, ou fou, qu’il est idiot, tout comme chacun des membres qui le composent. »

Robert Burton (1576-1639) surnommé parfois le Montaigne anglais, fut bibliothécaire au collège Christ Church à Oxford.

Il consacra la plus grande partie de son existence à la composition, puis à l’amélioration de son grand-oeuvre : L’Anatomie de la Mélancolie, dont la première édition parut en 1621.
Cinq éditions parurent, la dernière, posthume, en 1651, avec un texte, revu de sa main, augmenté de plus de 30 %.

Célèbre pour son frontispice – sur lequel nous reviendrons –, célèbre par les plans très détaillés de chacune de ses parties,  célèbre par la très longue introduction de l’auteur au lecteur, L’Anatomie de la Mélancolie est autant un ouvrage didactique sur les différentes formes de ce que nous appelons maintenant la dépression, qu’une thérapie pour l’auteur (« J’écris sur la mélancolie pour éviter la mélancolie« ).

Il fut très tardivement traduit en français. Une traduction intégrale par Bernard Hoepffner et Catherine Gofaux a paru chez José Corti en 2000. Un choix d’extraits par Gisèle Venet (un quart de l’édition de 1638) a été publié en Folio Classique. Aucune de ces deux éditions n’a malheureusement traduit le plan.

La renommée de l’Anatomie de la Mélancolie avait traversé la Manche. Voici ce qu’en disait le Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse à la fin du XIXe siècle :

Anatomy of Melancholy. Synopsis de la première partie

« Robert Burton était un solitaire ecclésiastique de l’Université, d’une érudition et d’une mémoire inépuisables, auquel Sterne n’a point craint de faire d’audacieux emprunts lorsqu’il composa son Tristram Shandy.
L’Anatomie de la Mélancolie
parut en 1621, sous le pseudonyme de Democritus Junior.
Le sujet est traité selon les règles de l’école. C’est un traité aussi régulier que la Somme de saint Thomas, un ouvrage entièrement didactique, où règne un ordre admirable ; et si l’auteur a pris pour sujet son propre état d’esprit, nul n’a mieux mis en pratique le précepte grec : « Connais-toi toi-même ».
Cette immense érudition, parfaitement élaborée dans un cerveau puissant, se subdivise, en rameaux conduits, pour ainsi dire, géométriquement.

Au commencement de chaque section, comme l’auteur appelle lui-même les divisions de son livre, on aperçoit un tableau à la fois synoptique et analytique avec toutes les subdivisions et les conséquences logiquement déduites les unes des autres : De la maladie en général, et en particulier ; de son essence, de son siège, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes ; des moyens de les reconnaître ; des différentes manières de la guérir par les moyens reconnus ou non.
Burton descend du général au particulier, et, suivant cette méthode d’analyse, il case et numérote, pour ainsi dire, chaque émotion, chaque sentiment, même le plus fugitif.

Anatomy of Melancholy. Synopsis de la troisième partie

Dans ce cadre fourni par le moyen âge, dit M. Taine, il entasse tout, en homme de la Renaissance : la peinture littéraire des passions et la description médicale de l’aliénation mentale, les détails d’hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes d’apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l’amour avec l’histoire des évacuations.
Le triage des idées n’a pas encore été fait : médecin et poète, lettré et savant, Burton se montre sous toutes ses faces ; faute de digues, les idées viennent, comme des liqueurs différentes, se déverser dans la même cuve avec des pétillements et des bouillonnements étranges, avec une odeur déplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est pleine, et de ce mélange naissent des composés puissants que nul âge n’avait encore connus.
Car dans ce mélange il y a un ferment efficace, le sentiment poétique qui remue et anime l’érudition énorme, qui refuse de s’en tenir aux secs catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y devine une âme mystérieuse, et trouble tout l’homme en lui présentant, comme une énigme grandiose, le monde qui s’agite en lui et hors de lui. »

Imprimé par Henry Cripps en 1651

Titre de L'Anatomie de la Mélancolie

[BURTON Robert]
The Anatomy of Melancholy ; What it is…
Sixth Edition, corrected and augmented by the Author.
Oxford, printed for Henry Cripps, 1651.
Un volume 29 x 19,5 cms. [VI]-723-[IX] pages.
Page de titre ornée de 11 vignettes.
Pleine reliure plus récente. Dos à 5 petits nerfs, pièce de titre, date en queue. Motifs à froid aux plats.
Reliure un peu frottée au dos et au dernier plat.
Intérieur bien frais, quelques rares rousseurs à l’extrémité de certaines marges.
Ex-Libris.
900 €