Librairies imaginaires (4) – La librairie des polars

Rue du Cardinal-Lemoine. Une librairie à l’ancienne. Rien à voir avec les espaces fluorescents des grands magasins spécialisés. On était à dans l’artisanat, parquet ciré, étagères de bois verni, échelles en aluminium brossé, lumières tamisées.

L’atmosphère avait ce quelque chose de calme et d’impressionnant qui fait instinctivement baisser la voix. Qui donne un avant-goût d’éternité.

Près de la porte, un présentoir de revue spécialisées, au centre une table chargée de livres de toutes dimensions. Au premier coup d’œil, l’ensemble donnait une impression poussiéreuse et désordonnée, mais un regard plus attentif montrait que l’ensemble était tenu avec soin et répondait à sa propre logique. Sur la droite, tous les livres présentaient une tranche d’un jaune vif, plus loin, de l’autre côté, s’alignait la collection, sans doute intégrale, de la Série Noire.

On pénétrait ici moins dans une librairie que dans une culture. Passé la porte, on était dans l’antre des spécialistes, quelque chose à mi-chemin du cloître et de la secte.

La boutique était vide à leur entrée. Le grelot de la porte d’entrée fit bientôt apparaître, comme sortant de nulle part, un homme grand, la quarantaine, au visage sérieux, presque soucieux, en pantalon et gilet bleus, sans élégance, lunettes minces. L’homme respirait une assurance vaguement satisfaite. « Je suis sur mon terrain, semblait dire sa silhouette longiligne. Je suis le maître des lieux. Je suis un spécialiste. »

Pierre Lemaitre. Travail soigné. Éditions du Masque, 2006.

librairie polars

Librairies imaginaires (3) – Pierre de Gondol (suite)

Cette famille, les douze mètres carrés de la librairie suffisaient pour la rassembler autour de moi. Librairie au sens où l’entendait Montaigne :

Ma librerie, qui est des belles entre les libreries de village, est assise à un coin de ma maison ; s’il me tombe en fantaisie chose que j’y veuille aller chercher ou escrire, de peur qu’elle ne m’eschappe en traversant seulement ma court, il faut que je la donne en garde à quelqu’autre.

Librairie qui qui est une partie de ma bibliothèque, même s’il m’arrive d’y vendre des livres. Ceux que j’accepte de céder à certains clients, ce sont mes doubles, ou plutôt mes triples : un exemplaire à mon domicile, rue de Birague, souvent un deuxième ici et, à côté de lui, les autres, ceux que je peux vendre. Du neuf et de l’occasion. Je vends les livres que j’aime et j’aime les livres que je vends. […]

– Bonjour, monsieur Gondol. Avez-vous Koenigsmark, de Pierre Benoit ?

Je ne l’avais pas entendu entrer. Nulle sonnette ou clochette n’annonce l’arrivée d’un client : mes Douze Maîtres au Carré n’ont pas d’angle mort et, si je m’y trouve, l’exiguïté de la pièce rend immédiatement sensible le moindre déplacement d’air.


54 - 1Le libraire-détective Pierre de Gondol résoudra-t-il l’énigme du 11 et du 53 ? S’il tient une ligne oblique, peut-être lui aurait-il fallu un adjoint comme Hugo Vernier…
Car les principaux suspects sont Perec et Pierre Benoît. Avec, comme complices potentiels les Atlandiades, Platon, sans oublier Claude François.

Réponse dans Le Cinquante quatrième jour, de Roland Brasseur (qui a dû bien se gondoler en l’écrivant).

Roman lisible et téléchargeable librement ici

Librairies imaginaires (2) – La librairie des ouvrages défectueux

Mon exemplaire est en si mauvais état que je ne parviens pas à savoir si l’aspect calamiteux du livre est imputable à la malchance de son premier propriétaire ou aux turpitudes du temps.

Le libraire chez qui je l’ai acheté tient une librairie spécialisée dans les ouvrages défectueux. Son magasin est assez petit, mais il contient un extraordinaire cortège de livres fautés, boiteux ou borgnes, dont personne a priori ne voudrait. À y regarder de plus près, c’est une cohorte de grands blessés de l’édition, un hommage aux coups de massicots de biais, aux pages mal cousues, aux erreurs en tous genres, y compris les plus inattendues. Ainsi cette édition des Caligrammes d’Apollinaire imprimée en caractères d’imprimerie, dont celui qui l’a composée, certainement peu au fait de l’œuvre du poète, a défait la disposition graphique du texte pour lui rendre une apparence traditionnelle, tout en préservant par ailleurs la typographie manuscrite.

J’y ai vu également plusieurs exemplaires du Petit Livre rouge sous couverture bleue et un très bel exemplaire de La vie de Fibel, de Jean Paul, illustré d’un cahier hors-texte de photographies de Fidel Castro. Enfin, je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter un exemplaire dépareillé des œuvres de Mauriac qui contient en réalité une anthologie des poèmes de Prévert.


 CorpsLibrairesVincent Puente
Le Corps des libraires. Histoire de quelques librairies remarquables & autres choses.
Éditions La Bibliothèque, 124 pages, cinq illustrations – ISBN : 782909 688718 – 12€

Le Corps des libraires est à la fois un livre d’histoire(s) et un guide. On y rencontre des revenants, des livres providentiels, des labyrinthes et des libraires héroïques, quelques personnages pathétiques et bien d’autres anecdotes curieuses. Il lève le voile sur certaines librairies choisies, que les amateurs de livres fréquentent sans tapage comme d’autres visitent des coins à champignons.

Librairies imaginaires (1) – Pierre de Gondol

Je me suis assis à ma petite table qui me prend au moins un bon mètre carré sur les douze dont je dispose. Il paraît que je suis le plus petit libraire de Paris. C’est au moins un titre. C’est déjà ça. On a les mythes qu’on peut. […]

Généralement, entre deux clients, il y a bien une ou deux heures. C’est pas la Fnac, ici. C’est difficile à trouver et quand on est parvenu à entrer, il faut mesurer ses abattis, ne pas faire de gestes inconsidérés, ne pas faire choir une pile d’incunables. Mes clients : des amoureux pervers polymorphes du livre et de l’écrit en général. Une race en voie de disparition, disent les gazettes. Le dernier carré. Mais de tels dingues que pour les abattre, il faudrait envoyer l’armée.

J’en ai même un qui n’est pas vraiment bibliophile, mais qui est intimement persuadé qu’en lisant un livre déjà lu par quelqu’un d’autre, eh bien il va recueillir les pensées secrètes de ce premier lecteur, des trucs inavouables, des fantasmes restés au chaud entre les lignes, comme des marque-pages mentaux. Alors il achète n’importe quoi, pourvu que ça soit corné.

Jean-Bernard Pouy. 1280 âmes. Éditions Baleine-Le Seuil, 2000.
(également disponible dans la collection Points)


1280-amesExtrait du 4e de couverture :
Si Pierre de Gondol est le plus petit libraire de Paris, sa connaissance de la littérature tout azimut est considérable. C’est ainsi qu’un matin, l’un de ses clients, dérouté par le lecture d’un célèbre roman de Jim Thompson, vient lui demander où sont passées les cinq personnes oubliées dans la traduction de ce texte qui, en anglais, se nomme Pop. 1280 et, en français. 1275 âmes. Pierre va alors se transformer en détective littéraire, pour retrouver, dans d’autres livres, la trace de ces étranges disparus.