Bibliothèques imaginaires (15) – Une bibliothèque sur la planète Solaria

– Pensez-vous que je puisse dénicher un roman microfilmé en ces lieux ?

– Je me permets de vous suggérer d’appeler le robot chargé de la bibliothèque, répondit suavement Daneel.

De se sentir obligé d’avoir à faire avec un robot mit Baley de méchante humeur. Il aurait bien préféré feuilleter à loisir.

***

– Non, non, dit-il, pas de classiques ! Des petits romans quelconques traitant de la vie courante sur Solaria, telle qu’elle se passe actuellement. Et sortez-m’en une demi-douzaine.

Le robot obéit (bien obligé) mais, tout en manipulant les contrôles voulus pour sortir de leurs casiers les micro-films demandés, les amener dans l’extracteur, puis les remettre dans les mains de Baley, il continuait de réciter, d’un ton respectueux, toutes les autres rubriques de son catalogue.

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Bibliothèques imaginaires (14) – La « librairie » (presque) imaginaire de Montaigne

Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie, […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues ; tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici.
Elle est au troisième étage d’une tour. […] La figure en est ronde et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siège, et vient m’offrant en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés à cinq degrés tout à l’environ. […]

Montaigne, La Librairie (Essais III, 2)

L’Université de Tours a tenté une reconstitution de la « Librairie » de Montaigne.

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Bibliothèques imaginaires (13) – Une bibliothèque virgilienne – Alain Nadaud

J’avais commencé par la bibliothèque qui est située à l’intérieur de la médina. Une ancienne caserne turque, qui date de la conquête ottomane, juste en-dessous de la mosquée de la Zitouma. Il y a là de véritables trésors, en éditions rares comme en manuscrits anciens.

De plain-pied de chaque côté de la cour intérieure s’ouvraient les réserves. Les magasins débordaient de livres, on ne savait plus où les mettre. Pour gagner de la place sur les rayonnages, ça faisait un bout de temps déjà qu’on s’était résigné à les classer, non plus par matières, mais par formats : la salle des in-octavo, des in-quarto, des in-folio…

Les étagères en bois, qui montaient jusque sous les voûtes, étaient si rapprochées qu’on avait quelque peine à circuler dans les travées ! Avec l’apparition des premières auréoles dans les plafonds, il avait fallu se rendre à l’évidence : il était devenu urgent de déménager. Lire la suite

Bibliothèques imaginaires (12) – La Bibliothèque dans Ruy Blas

Don César

Il se rassied sur le fauteuil, baille, puis se relève presque aussitôt.

Ah ça, mais – je m’ennuie horriblement ici !

Avisant une petite armoire, dans le mur, à gauche, qui fait le coin en plan coupe

Voyons, ceci m’a l’air d’une bibliothèque.

Il y va et l’ouvre. C’est un garde manger bien rempli.

Justement – Un pâté, du vin, une pastèque.
C’est un en-cas complet. Six flacons bien rangés !
Diable ! sur ce logis j’avais des préjugés.

Examinant les flacons l’un après l’autre

C’est d’un bon choix. – Allons, l’armoire est honorable.

Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l’apporte sur le devant et la charge joyeusement de tout ce que contient le garde manger, bouteille, plats, etc ; il ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc. – Puis il prend une des bouteilles

Lisons d’abord ceci.

Il emplit le verre, et boit d’un trait             

C’est une œuvre admirable
De ce fameux poète appelé le soleil !
Xerès-des-Chevaliers n’a rien de plus vermeil.

Il s’assied, se verse un second verre et boit

Quel livre vaut cela ? Trouvez moi quelque chose
De plus spiritueux !

Il boit

Ah Dieu, cela repose !

Victor Hugo. Ruy Blas. Acte IV, scène II.

Cosinus

Christophe. L’idée fixe du Savant Cosinus.

Bibliothèques imaginaires (11) : Le marketing sensoriel dans les bibliothèques

Il est, dit-on, mauvais pour la santé de s’énerver le matin de bonne heure. Aussi est-ce sans commentaires que nous reproduisons un article paru dans Le Monde des Livres d’aujourd’hui, qui propose un dossier sur l’évolution des bibliothèques.


Des usages à révolutionner

Marketing sensoriel : technique consistant à stimuler les sens du consommateur afin d’accroître son bien-être dans un magasin. Qui l’eût cru ? Ce concept commercial bien connu des grandes enseignes et de la grande distribution fait petit à petit son chemin dans les bibliothèques. L’évoquer seulement avait valeur d’insulte il y a encore dix ans. Voilà l’expression revendiquée par tous ceux qui militent pour une révolution des usages dans ces espaces longtemps consacrés à la seule lecture. En témoigne Veiller au confort des lecteurs. Du bon usage des cinq sens en bibliothèque, un ouvrage collectif dirigé par Marielle de Miribel, chargée de mission à la Ville de Paris et cofondatrice d’une section « marketing et management » à la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et institutions.

« Comment faire en sorte que les publics de toute sorte se sentent bien à la bibliothèque et aient envie d’y revenir (…) à l’heure d’Internet, où l’on trouve quasiment toutes les informations dont on peut avoir besoin sans sortir de chez soi ? », s’interroge-t-elle en préface de cet ensemble traitant de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher et du goût, « adaptés » en bibliothèque.

Parce que les usagers peuvent avoir des besoins très différents, l’ouvrage prône notamment la création d’espaces aux fonctions spécifiques : des grands plateaux qui favoriseront la convivialité, des zones réservées aux conversations, des salles de travail silencieuses ou encore des petits carrés individuels. Une bibliothèque « confortable » veillera également à multiplier les sources lumineuses – artificielles et naturelles –, afin de répondre au problème de l’ombre portée sur le livre, sujet abondamment traité par l’architecte finlandais Alvar Aalto (1898-1976).

A hauteur d’œil

Le choix des couleurs ne devra pas être négligé non plus. Les sections jeunesse ont longtemps eu le privilège des coloris les plus gais. Du vert anis, du bleu ciel, du rose fuchsia apparaissent désormais dans les espaces pour adultes. Espaces où les étagères hautes de 2  mètres sont en voie de disparition. La mode est aux rayonnages à hauteur d’œil et aux présentoirs pouvant montrer de face la couverture des livres, comme dans les librairies, afin de « donner envie ».

Quant à la fameuse classification décimale de Dewey – qui ordonne un fonds documentaire en 10  classes, 100  divisions et 1000  sections –, elle a du plomb dans l’aile. De plus en plus de bibliothécaires créent leur propre classification par thématique, en y mélangeant d’ailleurs allégrement les supports (livres, presse, CD, DVD).

Que dire enfin de l’architecture des bâtiments les plus récents ? Longtemps proscrits parce qu’ils ne favorisent pas le rangement, les angles aigus et les murs en biais y ont maintenant droit de cité. « Il faut créer de l’espace. Les gens ont besoin que leur œil puisse aller loin », explique Marielle de Miribel. « Une bibliothèque, c’est un des plus beaux paysages du monde », disait le romancier Jacques Sternberg.

F.  P.

© Le Monde

Veiller au confort des lecteurs. Du bon usage des cinq sens en bibliothèque.
Sous la direction de Mariele de Miribel.

Éditions de Cercle de la librairie. « Bibliothèques ».
334 pages. 42 €
St

Une bibliothèque sans Marketing Sensoriel

Bibliothèques imaginaires (10) : Le Manuel de la Civilisation – Fondation du Long Maintenant

ManualForCivilizationLogoSource1L’Horloge du Long Maintenant est un projet de la Fondation du même nom, qui consiste à construire une horloge susceptible de sonner tous les millénaires, afin de favoriser la réflexion sur le long terme.

Mais l’horloge elle-même est surtout un dispositif symbolique. Autour de celle-ci doit se construire une Bibliothèque regroupant toutes les connaissances humaines. Et au sein de cette Bibliothèque, doit se trouver un livre bien particulier, le Manuel de la civilisation.


Une bibliothèque de graines

L’idée est née en même temps que celle de l’horloge, en 1999. L’impulsion originale a été donnée par James Lovelock, le père de l’hypothèse Gaïa qui essayait d’imaginer un ouvrage contenant tout ce qui est nécessaire pour bâtir une civilisation, partant de la domestication du feu, continuant avec l’agriculture, et se poursuivant jusqu’aux technologies les plus modernes.

L’idée de Lovelock retrouve une autre thèse, celle émise par Kevin Kelly sur la création d’une « Bibliothèque de l’utilité ». Ici encore, il est question de créer un ensemble de textes susceptible de « rebooter la civilisation » en cas de catastrophe majeure ou de déclin irréversible. Cette Bibliothèque, affirme Kelly, ne contiendrait « ni la grande littérature mondiale, ni des témoignages historiques, ni des connaissance profondes sur des merveilles ethniques, ni des spéculations sur le futur. Elle ne posséderait pas de journaux du passé, pas de livres pour enfants, pas de volumes de philosophie. Elle ne contiendrait que des graines. »

Ces graines consisteraient essentiellement en informations pratiques. On pourrait avec leur aide réapprendre « l’art de l’impression, de la forge, de la fabrication du plastique, du contre-plaqué, ou des disques laser ». De telles informations, note Kelly, se trouvent rarement réunies sous la forme de livres. Même sur le Web, il est difficile de les trouver en format texte. La plupart de ces instructions se retrouvent sur YouTube en vidéo, regrette-t-il, mais ce qui est gagné par l’image animée en facilité de compréhension est souvent perdu en richesse et complétude de l’information.

Quels livres pour relancer la civilisation ?

Aujourd’hui, le Manuel et la Bibliothèque ont fusionné. Plus question d’un seul ouvrage, mais plutôt d’une liste de livres indispensables. En revanche, la Bibliothèque d’aujourd’hui est plus large que celle envisagée par Kevin Kelly : elle ne contient pas seulement des spécifications techniques, mais également des considérations historiques et culturelles sur la nature de la civilisation, et donc de la grande littérature, des spéculations futuristes et des témoignages historiques. Les ouvrages se divisent en gros en quatre grandes catégories :

Le canon culturel : les grands livres de l’histoire de l’humanité ;
Les mécaniques de la civilisation : l’ensemble des connaissances techniques et des méthodes de fabrication ;
La science-fiction rigoureuse, qui nous informe sur le futur ;
La pensée au long terme, le futurisme, et les livres historiques.

livre ouvert

De nombreux auteurs connus ont participé à la mise en place du Manuel, en proposant une série de livres à inclure. Pour l’instant, sont déjà parues les propositions de Brian Eno, Stewart Brand, Kevin Kelly, Violet Blue (dont la liste traite d’un des principaux raffinements de la civilisation : le sexe), Megan et Rick Prelinger, un couple d’« archivistes guerrilleros » de San Francisco (ne me demandez pas ce que cela signifie)

D’autres auteurs vont bientôt voir leurs contribution publiées : au premier rang desquels les auteurs de science-fiction Neal Stephenson et Neil Gaiman, ou Daniel Hillis, le concepteur de l’horloge. Les lecteurs du blog peuvent également envoyer leur suggestions, à condition toutefois de devenir donateurs !

Du Prince… à La Chimie pour les nuls

C’est Stewart Brand qui conseille le plus de livres historiques et de réflexions sur la civilisation en tant que telle. C’est également celui qui inclut le plus de classiques, notamment gréco-romains, concernant l’histoire et la politique. Figurent dans sa liste, entre autres les œuvres de Thucydide, d’Hérodote, Le Prince de Machiavel ou les Méditations de Marc Aurèle.

La liste de Kevin Kelly est la plus proche de la « Bibliothèque de l’utilité » qu’il avait envisagée. Au sommet de sa liste de 200 ouvrages, il place ainsi Practical bamboos, un traité sur les 50 meilleures variétés de ce bois propice à toutes les constructions. Également au menu Caveman Chemistry : 28 Projects, from the Creation of Fire to the Production of Plastics (la « Chimie pour homme des cavernes ») ainsi que The Backyard Blacksmith (« Le Forgeron dans son jardin ») et même un manuel nous expliquant comment élever des lapins… Bref, la liste de Kelly est une encyclopédie du DIY (Do It Yourself), mais pas seulement.

On y trouve aussi des ouvrages très futuristes (qui devaient être bannis de la « Bibliothèque de l’utilité »), comme l’étrange et fascinant ouvrage de 1994 de Marshall Savage, The Millennial Project : Colonizing the Galaxy in Eight Easy Steps (« Le projet du Millénaire : coloniser la galaxie en huit étapes faciles »). Rick et Megan Prelinger conseillent aussi beaucoup de livres pratiques, mais aussi des traités concernant des fabrications plus industrielles, comme les transports ferroviaires ou des bulletins de la NASA.

Intéressant de noter aussi les livres « champions », qui sont appréciés par plusieurs des bibliothécaires. Ainsi, le livre de Christopher Alexander, A pattern language, est recommandé tant par Brand que par Kelly. Alexander est un architecte qui s’est rebellé contre les dogmes de l’architecture moderniste et postmoderniste. Il affirme qu’il existe une structure profonde à notre perception de la beauté, liée à la nature même de l’espace, reconnue par la plupart des architectures traditionnelles et oubliée depuis. A noter que ces structures architecturales, ces design patterns, ont depuis quitté le domaine de l’architecture pour devenir une méthode de programmation logicielle.

La longue durée de Braudel

Pour les Français, Fernand Braudel est cité par Eno et Brand. Il aurait été très injuste que le père de la « nouvelle histoire » ne figure pas au panthéon d’une bibliothèque consacrée à la pensée à long terme ! En revanche pas trace de Victor Hugo ou d’autres grands écrivains classiques de langue française, à l’exception de La Fontaine, conseillé par les Prelinger… Mais la bibliothèque est loin d’être terminée !

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Foire du livre de Francfort en 2012 (Roger Murmann/Flickr/CC)

Science-fiction au menu

Question « science-fiction rigoureuse », Brand semble avoir une tendresse particulière pour le Cycle de la Culture de Iain M. Banks. Cette série d’ouvrages se singularise par l’originalité de la civilisation future qu’elle décrit ; un monde où coexistent pacifiquement IA superintelligentes, humains et aliens sans que se pose la question tant rebattue du remplacement de l’être humain par une création artificielle. C’est également une société anarchiste et probablement communiste, puisque la propriété semble y être inexistante, la richesse étant telle qu’il n’existe aucune raison de ne pas partager équitablement les ressources. Un « anarchisme technologique » qui ne peut que plaire à celui qui est passé de la contre-culture à la cyberculture ! Et qui laisse à penser qu’il ne s’est peut être pas autant converti qu’on le dit à la pensée libérale-capitaliste…

Brand conseille aussi la série des Fondations d’Asimov, qui est bien en phase avec les réflexions sur le long terme. il recommande également Créateur d’étoiles d’Olaf Stapledon. Ce texte de science-fiction philosophique, qui date de 1937, est l’un des premiers grands livres explorant une forme de spiritualité de l’âge spatial, qui influencera grandement des auteurs comme Arthur C. Clarke. Les Prelinger, eux, conseillent La Trilogie martienne de Kim Stanley Robinson, qui raconte avec moult détails la terraformation de la planète Mars.

Le long terme, entre passé et futur

A la lecture des livres conseillés, on voit se dégager une forme de pensée particulière, qui était d’ailleurs déjà celle de Stewart Brand à l’époque du Whole Earth Catalog : un mélange de néoprimitivisme et de technologie très sophistiquée. Les livres sur la colonisation de l’espace sont voisins des manuels de bricolage aux limites du « survivalisme ».

L’intérêt pour Biosphère 2 est d’ailleurs très représentatif de ce courant. Ce mélange de passé et de futur est au cœur même du projet du Long Maintenant, puisque la fameuse horloge conçue par Daniel Hillis n’est constituée que de pièces mécaniques. En effet, un appareillage électronique ne saurait rester intact pendant des millénaires, surtout en cas de disparition de la civilisation…

Et il va sans dire que la Bibliothèque sera avant tout constituée de livres papier : le seul support à la pérennité garantie. Les concepteurs du Long Now envisagent cependant d’en créer une version numérique sur Archive.org. Ce qui devrait d’ailleurs poser des questions intéressantes au plan du copyright !

On peut bien sûr s’interroger sur le côté « catastrophiste » sous-jacent à un tel projet. Mais cependant, l’intérêt du Manuel de la civilisation tient moins à sa valeur en cas de destruction massive qu’à la réflexion demandée par l’exercice. Qu’est-ce qui, dans l’ensemble de la culture mondiale, compte réellement ? Et quel est le poids de toutes nos philosophies face à une encyclopédie… du bricolage ?

Adapté de l’article de Remi Sussan,
paru initialement sur InternetActu,
et repris par Rue89

Article paru sous licence Creative Commons
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Bibliothèques imaginaires (9) : La bibliothèque de Pococuranté – Voltaire

On se mit à table, et après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque.

Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son bon goût.

– Voilà, dit- il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.

– Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococuranté ; on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces Dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point, tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture. Tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’Antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce.

– Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide.

– Je conviens, dit Pococuranté, que le second, le quatrième et le sixième livre de son Énéide sont excellents ; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.

– Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand plaisir à lire Horace ?

– Il y a des maximes, dit Pococuranté, dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire. Mais je me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et de la querelle des crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus, dont les paroles, dit-il, étaient pleines de pus, et un autre dont les paroles étaient du vinaigre. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorcières ; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son ami Mæcenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi ; je n’aime que ce qui est à mon usage. 

Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait ; et Martin trouvait la façon de penser de Pococuranté assez raisonnable.

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– Oh ! voici un Cicéron, dit Candide ; pour ce grand homme-là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire ?

– Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? J’ai bien assez des procès que je juge ; je me serais mieux accommodé de ses œuvres philosophiques ; mais, quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant.

– Ah ! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une Académie des Sciences, s’écria Martin ; il se peut qu’il y ait là du bon.

  –Il y en aurait, dit Pococuranté, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art de faire des épingles ; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains systèmes et pas une seule chose utile.

– Que de pièces de théâtre je vois là ! dit Candide ; en italien, en espagnol, en français !

– Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi ni personne. 

Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais.

– Je crois, dit-il, qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages, écrits si librement.

– Oui, répondit Pococuranté, il est beau d’écrire ce qu’on pense ; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense pas ; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies anglais si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable. 

Candide, apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet auteur comme un grand homme.

– Qui ? dit Pococuranté, ce barbare qui fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèse en dix livres de vers durs ? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse représente l’Être éternel produisant le monde par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son ouvrage ? Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse ; qui déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée ; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes discours ; qui le fait disputer sur la théologie ; qui, en imitant sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables ? Ni moi, ni personne en Italie, n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le mariage du péché et de la mort et les couleuvres dont le péché accouche font vomir tout homme qui a le goût un peu délicat, et sa longue description d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poème obscur, bizarre et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance ; je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains. Au reste, je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les autres pensent comme moi. 

Candide était affligé de ces discours ; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. – Hélas ! dit-il tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands.

  –Il n’y aurait pas grand mal à cela, dit Martin.

– Oh, quel homme supérieur ! disait encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce Pococuranté ! rien ne peut lui plaire. »

Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés.

– Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître : nous n’avons ici que des colifichets ; mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble. 

Quand les deux curieux eurent pris congé de Son Excellence : – Or çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède.

– Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède ? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.

– Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés ?

– C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir ?

– Oh bien ! dit Candide, il n’y a donc d’heureux que moi, quand je reverrai Mlle Cunégonde.

– C’est toujours bien fait d’espérer, dit Martin.

Voltaire. Candide, ou l’Optimisme