À nouveau Saint-Evremond – mais il le mérite !

Nous avons déjà évoqué Saint-Evremond [1616-1703], à propos d’une édition moderne de ses œuvres. (ici)

Celle que nous présentons aujourd’hui peut être qualifiée d’édition de référence.

21324cSaint-Evremond ne se voulait pas écrivain. Il écrivait, certes, mais destinait ses compositions à ses amis, à qui il adressait également des lettres-fleuve, sur tous les sujets qui préoccupaient à l’époque les lettrés.

La qualité de ses textes, la pratique courante de la copie, le peu de scrupule des Libraires, tout cela fit que ses textes circulèrent, et commencèrent d’être imprimés, mais mutilés. De faux recueils, des contrefaçons se répandirent. L’Avertissement  du tome I en donne une description détaillée, savoureuse, et très instructive quant aux mœurs éditoriales de l’époque.

Trois ans après la mort de Saint-Evremond, ses amis Pierre Silvestre et Pierre des Maizeaux donnèrent en 1705 à Londres la première édition sérieuse de ses Œuvres, établie sur les manuscrits. Elle fut suivie d’une seconde parue en Hollande l’année suivante, d’une troisième à Paris en 1711, d’une quatrième à Londres en 1725, et de celle qui nous occupe aujourd’hui, la cinquième, parue à Amsterdam en 1739.

  • « Je l’ai revue sur les Manuscrits de Mr de Saint-Evremond, et sur les corrections qu’il avait faites à diverses reprises dans mon exemplaire d’une vieille impression. Cette révision m’a donné lieu de rétablir quelques passages qui avaient été omis. On y trouvera aussi quatre ou cinq petits Ouvrages qui n’étaient pas dans les éditions précédentes. Le plus considérable, c’est une lettre à Mylord Gallwway. J’ai déplacé quelques Pièces, pour leur donner un ordre plus conforme au temps qu’elles ont été composées. Enfin j’ai corrigé les Notes, et y ai fait entrer plusieurs nouveaux éclaircissements. » explique De Maizeaux dans l’Avertissement.

C’est une édition de référence pour plusieurs raisons :

  • C’est la dernière qui se veut « complète ». Une autre, parue en 1743, n’en est que la recomposition typographique. Ne suivront plus que des Œuvres choisies (1804 ; 1852 ; 1878) ou des Œuvres mêlées (1865 ; 1909-1912).
  • Elle comprend la version définitive – en 326 pages… – de la Vie de Saint-Evremond par De Maizeaux : « Je l’ai remaniée d’un bout à l’autre et je me flatte de l’avoir rendue beaucoup plus supportable qu’elle n’était. […] J’ai éclairci de nombreux endroits par des Remarques. »
  • Qualifiée de« parfois absolument nécessaire pour entrer dans la pensée de Mr de Saint-Evremond, pleine d’allusions », l’annotation est abondante, précise, et de grande qualité.
  • Ce qui est intitulé Table des Matières est en réalité un index analytique très détaillé, mais malheureusement établi volume par volume.

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Le parti pris éditorial est chronologique : « Cette méthode a tant d’avantage, qu’il est surprenant qu’elle ait été si négligée. Les Pièces composées dans le même temps, se trouvant ainsi près les unes des autres, se servent, pour ainsi dire, de commentaire. Cet ordre chronologique nous donne une espèce d’Histoire de la vie d’un Auteur, et des changements qui sont arrivés dans son humeur, dans ses sentiments et dans son style. »

Le parti pris éditorial est aussi l’exhaustivité : « Ces petites Pièces de Mr de Saint-Evremond le montrent dans son naturel, sans étude et sans préparation. Elles nous font connaître ses Amis et ses Amies. […] C’est une représentation de ce qui se passe dans le commerce du monde. Si les Anciens nous avaient laissé de pareils Ouvrages, avec quel plaisir ne les lirait-on pas ? »

Une édition de référence, que Brunet, dans son Manuel du Libraire, qualifiait d’édition préférée, mais sans expliquer pourquoi.

L’ordre chronologique, mêlant des pièces de toutes sortes et sur tous les sujets, nous permet de découvrir un des esprits les plus fins de son siècle, sous toutes ses facettes.

Contemporain de Corneille, Molière, Racine, Pierre Bayle, Saint-Evremont est un fin lettré, et lire ses textes au fil de leur composition est un régal pour l’esprit. On a l’impression de converser avec lui, sur des sujets aussi variés que plaisants.

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Un portait de Spinoza voisine avec des réflexions sur le Théâtre, l’Histoire ou l’Opéra. Une Dissertation sur le Vaste (opposé au Grand) précède des Considérations sur la Retraite, l’évocation d’une Taxe sur les hommes non mariés, ou des Réflexions sur les divers génies du peuple romain. Une comédie, Sir Politik would-be, est éclairée par une Lettre sur les Ingrats et des Stances sur la mort de Charles II. Une Lettre sur la dispute touchant les Anciens et les Modernes fait écho au Billet sur la tyrannie de la Raison.

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Les deux volumes de Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à Mr de Saint-Evremond ne méritent pas autant de louanges éditoriales que les cinq volumes d’Œuvres.

De Maizeaux devait en être conscient, puisqu’il s’est gardé d’y faire apparaître son nom, que ce soit en page de titre, ou en signataire de la Préface, dont le contenu ne laisse pourtant aucun doute sur  l’auteur.

La justification éditoriale est faible : « De tous les Ouvrages attribués à Mr de Saint-Evremond, je n’ai conservé que ceux qu’il avait distingués à la marge de mon exemplaire [d’une édition de Mélanges parue auparavant] par ces mots : point de moi, je voudrais qu’il en fût ; point de moi, mieux que je ne saurais faire ; point de moi, on me fait trop d’honneur. […] J’ai ajouté d’autres Pièces, par exemple une Comédie qui donne une assez juste idée du Théâtre Anglais, et peut servir d’éclaircissement à ce que Mr de Saint-Evremond a dit de la Comédie Anglaise. […] On trouvera à la fin quelques petites Pièces de Poésie. Elles avaient déjà paru dans la première édition de ce Mélange, à la réserve des deux dernières. On eut pu les réduire à un plus petit nombre ; mais le Libraire a craint que ce retranchement n’augmentât trop la disproportion qu’il y a dans la grosseur des deux volumes. »

Bref, du remplissage, mais qui permet cependant de découvrir des textes que Saint-Evremond appréciait, et qui met à jour l’arrière-plan historique et littéraire de son siècle. Avec hélas une annotation minimale, voire inexistante.

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21324_1SAINT-EVREMOND, DES MAIZEAUX

Œuvres de Monsieur de Saint-Evremond, publiées sur les Manuscrits, avec la vie de l’auteur par Mr de Maizeaux.
Cinquième édition, revue, corrigée et augmentée, enrichie de Figures gravées par B. Picart le Romain. 5/5
ET
Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à Mr de Saint-Evremond et de quelques autres ouvrages rares ou nouveaux. Quatrième édition où l’on a retranché plusieurs Pièces, pour en ajouter de plus intéressantes, enrichie de Figures gravées par B. Picard le Romain. 2/2

Amsterdam, Covens & Mortier, 1739.

En tout 7 volumes 16 x 10 cms. XXVIII-365-[VII]-169-[XIX] + 460-[XII] + 443-[XV] + 490-[XVII] + 418-[XII] + XXIV-[II]-516 + 396-[XV] pages. Une gravure en frontispice des tomes I, II, IV et VI. Une vignette pleine page en frontispice des tomes III et V. Deux gravures supplémentaires au tome I, une gravure supplémentaire au tome VII.

Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés en doré, pièces de titre et de tomaison. Reliure frottée avec petits manques, en particulier en coiffe. Rousseurs sur quelques rares cahiers épars. Nom d’un précédent propriétaire à l’encre sur certains volumes. Une page manuscrite collée en garde du tome I. Bon état global.

350 €

La BNF n’en a que le tiers…

02963_3En 1713, paraît la première édition de l’ouvrage du père jésuite Gabriel Daniel [1649-1728], Histoire de France depuis l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules.

Elle sera suivie de beaucoup d’autres, donnera lieu a des Abrégés, et sera complétée après la mort de l’auteur par le père Dorival.

Prolixe défenseur des doctrines de son ordre, auteur d’ouvrages largement traduits qui réfutent Descartes et Pascal, Gabriel Daniel fut également nommé Historiographe de France par Louis XIV.

Son Histoire de France… est son œuvre majeure, qui fut autant louée que critiquée.

Sans juger sur le fond, nous pouvons lui laisser le bénéfice de bonnes intentions.

Sa méthode, qu’il expose dans la Préface, est résolument moderne : s’appuyer sur les faits ; rechercher l’unanimité des auteurs contemporains de ces faits ; relever les contradictions quand il y en a ; ne pas commettre d’anachronismes, en gardant par exemple en tête que l’ordre de rangement des armées a évolué au cours du temps ; ne pas se baser sur son imagination, ni tenter de trouver à tout prix les motifs des actions des personnages historiques ; ne pas ignorer les mérites des ennemis.

Il ne recule pas devant les sujets qui fâchent, par exemple en expliquant longuement de quelle manière il a cherché à ne pas se laisser influencer par sa position d’homme d’Église au moment de traiter des différents entre les Papes et les Rois de France, tentant de « privilégier la sincérité en exposant les choses ; et la prudence dans la manière dont je l’ai fait, en ne m’écartant point du respect que l’on doit aux Puissances souveraines. »

Il prend aussi la peine de détailler longuement les vignettes qui ouvrent chaque volume, exposant les sources historiques de chaque détail. Tout en regrettant qu’il y en ait si peu. « [Mon livre] a été imprimé dans un temps où les Libraires avaient quelque droit de demander qu’on leur épargnât la dépense. » Sans commentaire…

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Une co-édition.

Les trois volumes de l’édition originale furent publiés par deux éditeurs, associés pour moitié, ainsi que l’indique le Privilège du Roy : Delespine et Mariette.

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Les textes sont identiques chez les deux éditeurs, mais quelques toutes petites différences apparaissent dans l’édition Mariette : d’autres vignettes aux pages de titre, une vignette supplémentaire à la fin du chapitre traitant de Louis VIII, et un ordre différent d’insertion des tableaux généalogiques.

Une édition incomplète à la BNF

Si l’édition Delespine est complète à la BNF (1) (et a fait l’objet d’une numérisation sur Gallica), cette édition Mariette ne l’est pas, puisque seul le premier des trois volumes figure au catalogue (2).

(1) Notice FRBNF30298490
(2) Notice  FRBNF30298491

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02963_1DANIEL Gabriel

Histoire de France depuis l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules. Édition Originale in-folio. 3/3

Paris, Denis Mariette, 1713.

Trois volumes 38 x 28 cms, dont la numérotation principale se fait par colonnes et non par pages. Vignettes, lettrines.

Pleine reliure postérieure, dos à six nerfs, pièces de titre et de tomaison. Tranches marbrées. Coiffe et queue du tome III émoussées, quelques petits frottements, page du tome II contenant la vignette roussie, sinon très bon état.

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CONTIENT :

TOME I (De Clovis à Philippe Auguste) : Une gravure pleine page en frontispice – Épitre au Roy [VIII pages] – Préface [XXXII pages] – Préface historique sur l’Histoire de France, XIX pages – Approbation et Privilège [I page] – Une table dépliante recto-verso – 1464 colonnes de texte – Chronologie [VIII pages] – Tables pour l’Histoire ; errata [XIX pages ].

TOME II (De Louis IX à Louis XII) : 1919 colonnes de texte – Tables [XXXV pages].

TOME III (De François Ier à Henri IV) : Liste des Rois [I page] – 2020 colonnes de texte – Tables [XXIII pages].

750 €

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Également disponible :

02740_2DANIEL, DORIVAL

Abrégé de l’Histoire de France, depuis l’établissement de la Monarchie Françoise dans les Gaules. 10/12

Paris, Les Libraires Associés, 1751. Dix volumes 17 x 10 cms. CLII-348 + 547 + 506 + 480 + 449 + 546 + 512 + 499 + 497 + 568-[VI] pages.

Pleine reliure du temps. Dos lisse, caissons ornés, pièces de titre et de tomaison. Tranches rouges. Reliures un peu frottée avec parfois petits manques. Intérieur très frais, à l’exception du tome III (fortes brunissures en marge des pages 189 à 285, sans atteinte au texte), et du tome IV (petites brunissures au coin supérieur des pages 399 à 480). Bon état global.

02740_1TOME I : Depuis l’an 486 jusqu’en 814 – TOME II : Depuis l’an 814 jusqu’en 1226 – TOME III : Depuis l’an 1226 jusqu’en 1350 – TOME IV : Depuis l’an 1350 jusqu’en 1422 – TOME VII : Depuis l’an 1547 jusqu’en 1574 – TOME VIII : Depuis l’an 1574 jusqu’en 1610 – TOME IX : Depuis l’an 1610 jusqu’en 1634 – TOME X : Depuis l’an 1635 jusqu’en 1669 – TOME XI : Depuis l’an 1670 jusqu’en 1705 – TOME XII : Depuis l’an 1706 jusqu’à l’an 1715 – Table Générale des Matières de 334 pages.

Manquent les tomes V et VI.

350 €

Le poète Sanlecque gagne-t-il à être connu ?

SanlecqueC’est selon.

Louis de Sanlecque [1652-1714], petit-fils et fils de graveurs de caractères d’imprimerie, faisait partie de la congrégation des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève de Paris.

Professeur de rhétorique au collège de Nanterre, qui dépendait de son abbaye, il se distingua par une abondante production de vers français et parfois latins.

Son genre préféré fut la satire, et ne connaissant pas d’autre monde que celui du clergé, il en fit sa cible principale. C’est ainsi qu’il se créa des ennemis fort rancuniers, et qu’il finit ses jours dans un misérable prieuré rural, n’ayant pu obtenir le bénéfice ecclésiastique que souhaitait pour lui son protecteur, le duc de Nevers : Louis XIV s’y était opposé.

La querelle de Phèdre

Sanlecque s’était déjà fait remarquer lors de la querelle des deux Phèdre (celui de Racine et celui de Pradon), en 1677. D’un côté Racine et Boileau, de l’autre Pradon, le duc de Nevers et ses soutiens, parmi lesquels Sanlecque. [détails de la querelle ici]

Il semble que l’on n’en soit pas tout à fait venu aux coups de bâton, et que l’on se borna à combattre à coup de sonnets vengeurs.

Grand Siècle et élégance de la langue obligent, ces échanges versifiés d’invectives, quoique de sens opposés, utilisaient chacun les mêmes mots-rimes. [textes ici]

Vers « du temps », ou vers « du génie » ?

Voltaire, dans Le Siècle de Louis XIV, consacra un petit article à Sanlecque :

« Chanoine régulier, poète qui a fait quelques jolis vers. C’est un des effets du siècle de Louis XIV que le nombre prodigieux de poètes médiocres dans lesquels on trouve des vers heureux. La plupart de ces vers appartiennent au temps, et non au génie. »

Malheureusement, Voltaire ne cite aucun de ces « vers heureux », et ne définit pas non plus ce qu’il entend par là.

S’agit-il de ceux-ci ? :

  • La vertu seule a le droit de plaire toute nue. (Satire II)
  • Je dois mordre, il est vrai, mais non pas déchirer. (Satire II)
  • …Que celui qui mena sa pénitente à Londres,
    Afin qu’en sûreté la poulette y put pondre.  (Satire II)
  • Est-ce qu’une coquette a peur de son époux ? (Satire III)

Critiques du clergé

Si Sanlecque eut maille à partir avec le clergé établi, faut-il s’en étonner ?

Moine, qui dans l’ardeur d’allier des familles,
Vas pour les soupirants à la quête des filles,
Et qui sais l’opéra pour l’apprendre aux parloirs ;
Chanoine efféminé, qui souris aux miroirs ;
Toi qui, bien que pourvu de grosses Abbayes,
Ne nous parais abbé que dans tes armoiries ;
Toi qui dans tes serments pleins de faux ornements,
Fais dire au Saint-Esprit des phrases de Romans ;
Curé, dont tout le zèle est une humeur bourrue ;
Abbesse, que Satan fait loger sur la rue ;
Prélat, bien moins Prélat que le bourgeois de Paris ;
Directeur, si jaloux, même des vieux maris ;
Enfin toi qui démens tout ce que tu crois être,
Veux-tu connaître un fou ? Tu n’as qu’à te connaître. (Satire I)

Guerre, guerre éternelle à ces hommes de bien
Qui, pour toute vertu, n’ont qu’un air de chrétien.
Que ces grands imposteurs, prônés par tant de sottes,
Trouvent plus d’ennemis qu’ils ne font de bigotes. (Épitre au père de la Chaise)

Critiques de la Cour

Surtout qu’il élargit son sujet :

Ah que surtout la Cour me rend atrabilaire !
Choquons-là. Mon plaisir est de lui bien déplaire.
Adieu Cour où le cœur n’ose dire un seul mot,
Où le seul fourbe est sage, ou l’honnête homme est sot. […]
Adieu Cour, où le luxe est une bienséance,
Où Tartuffe a trouvé la corne d’abondance,
Où, ne jamais flatter, c’est être criminel,
Où pour tout Évangile on a Machiavel. (Satire V)

Faut-il s’étonner qu’il se soit créé tant d’ennemis ?

Sanlecque flatteur

Mais Sanlecque n’était-il pas aussi un de ces courtisans qu’il dépeint, témoins ces vers à Louis XIV ? (La typographie est d’origine)

R O Y, digne d’être élu le seul Roi des mortels,
Que du temps des Césars on t’eût dressé d’autels !
Qu’on eût même en toi seul trouvé de Dieux ensemble ! […]
 Et c’est cette Justice, et c’est cette bonté,
Qui soutiennent, GRAND ROI, ta rare probité. (Satire I)

Non, probité, sagesse, équité, bonne foi,
Vous ne régnez en paix que dans le cœur du R O Y. (Satire V)

Ou celui-ci, à son protecteur le duc de Nevers :

Horace n’est point mort, il est Duc de Nevers. (Épitre au duc de Nevers)

Révocation de l’Édit de Nantes

Là où Sanlecque passe les bornes, c’est dans son éloge de la révocation de l’Édit de Nantes (1685), qui poussa à l’exil près de 300 000 protestants.

Oui, ce fier Huguenot devient humble et fidèle.
Cet enfant dégoûté revient à la mamelle ;
Ce peuple que l’enfer avait tant aveuglé,
Voit que par sa réforme il s’était déréglé.
Sa raison n’ose plus s’ériger en Concile,
Il n’empoisonne plus la Loi de l’Évangile.
(Épitre au Roy après la destruction de l’hérésie – 1686)

BoileauLa querelle avec Boileau

Après la querelle de Phèdre, l’ennemi littéraire principal de Sanlecque resta Boileau.

Boileau ? non, non, Boileau ne fait plus que médire.
Quoiqu’il soit assez vieux, sa Muse d’aujourd’hui,
De vingt ans pour le moins, est moins vieille que lui.
Il veut polir son vers, qu’il croit encore sublime ;
Mais c’est en vain, son vers est plus dur que la lime. (Épitre au duc de Nevers)

Dans un coin de Paris, Boileau tremblant et blême,
Fut hier bien frotté, quoiqu’il n’en dise rien.
Voilà ce qu’a produit son style peu chrétien,
Disant du mal d’autrui, l’on s’en fait à soi-même.
(attribué à Sanlecque par Moreri dans son Grand Dictionnaire Historique)

Peut-être aussi par jalousie de ne pas être reconnu son égal :

Moi, qui voudrais qu’on crût que tous mes vers sont beaux,
Selon moi seul, qui suis-je ? un second Despreaux. (Satire I)

L’art du sermon

Et pourtant, ils n’œuvraient pas sur le même terrain : tandis que Boileau enseignait l’art d’écrire, Sanlecque enseignait, longuement et assez finement, l’art de la prédication :

chaireVous donc qui, pour prêcher, courez toute la terre,
Voulez-vous qu’un grand peuple assiège votre chaire ?
Voulez-vous enchérir les chaises et les bancs ,
Et jusques au portail mettre en presse les gens ?
Que votre oeil avec vous me convainque et me touche ;
On doit parler de l’oeil autant que de la bouche.
Que la crainte et l’espoir, que la haine et l’amour,
Comme sur un théâtre y parlent tour à tour.
(Poème sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public, et surtout des prédicateurs).

Non non. Un Orateur n’est point une furie.
Prêchez donc sans fureur, et sans effronterie.
Ne soyez ni trop lent, ni trop précipité ;
Distinguez bien l’air vif d’avec l’air emporté.
Soyez grave sans faste, aisé sans nonchalance,
Modeste sans froideur, aisé sans insolence.
(Poème sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public, et surtout des prédicateurs).

Fin de vie en misérable curé de campagne

C’est avec la même verve que Sanlecque décrit son sort, essayant – vainement – d’apitoyer le confesseur de Louis XIV :

Permettez, mon Révérend Père,
Qu’un malheureux Prieur-Curé
Vous dépeigne ici la misère,
C’est-à-dire son Prieuré.

Dans mon Église l’on patrouille,
Si l’on ne prend bien garde à soi ;
Et le crapaud et la grenouille,
Chantent tout l’office avec moi.

Près de là sont dans des masures
Cinq cent gueux couverts de haillons.
Point de dévotes à confitures,
Point de pénitentes à bouillons.

Comme ils n’ont ni terre ni rente,
Et qu’ils sont tous des pauvres gens ;
(Dans un curé chose étonnante)
Je suis triste aux enterrements.
(Petite épitre en vers au très révérend père de la Chaise)

Pourquoi ses œuvres sont-elles systématiquement publiées avec celles de Boileau ?

Reste un petit mystère éditorial : pourquoi les Œuvres de Sanlecque sont-elles publiées systématiquement dans le même volume que celles de Boileau, son ennemi ?

Parce qu’elles sont fort peu épaisses ? Mais on trouve des volumes très fins à cette époque.

Pour profiter de la polémique célèbre entre les deux hommes ? Mais de telles éditions communes paraissent encore en 1770, près de soixante ans après la mort des deux protagonistes, dont l’un avait déjà sombré dans l’oubli.

Nous n’avons pas réussi à débrouiller ce mystère.

Si vous avez des idées…

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21243_121243_3BOILEAU, SANLECQUE

Œuvres de Mr Boileau Despreaux, nouvelle édition qui renferme toutes les Pièces contenues dans les Éditions de Hollande et de Paris, augmentée de plusieurs pièces qui n’ont point encore paru. RELIÉ AVEC Poésies du Père Sanlecque, chanoine régulier de l’Ordre de Sainte Geneviève, nouvelle édition augmentée de plusieurs pièces qui n’ont point encore paru

Genève, Fabry & Barillot, 1732.
Deux ouvrages en un volume 16,5 x 10 cms. VI-360 + 72 pages.
Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés. Petits frottements d’usage. Bon état intérieur.

Contient, de Boileau : Satires, Épitres, L’Art poétique, Le Lutrin, Ode sur la prise de Namur, Épigrammes, Le Chapelain décoiffé, L’Ombre de Despreaux, Le Tombeau de Despreaux, Requête en faveur d’Aristote, Les Héros de roman.

45 € + port

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Bibliographies galantes

Une première édition épuisée rapidement, une deuxième, augmentée, publiée trois ans plus tard, qui sera suivie de deux autres, cette Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes, au mariage… aura eu du succès.

Pourtant, il s’agit d’un ouvrage hybride, mélangeant des listes d’ouvrages, des extraits de catalogues, des commentaires de l’auteur ou de littérateurs, des indications de prix de vente, des citations, le tout dans un ordre apparent, qui cache un profond désordre.

On a l’impression que l’auteur, Jules Gay, à la fois théoricien du socialisme et éditeur d’ouvrages galants, a rassemblé assez hâtivement des fiches plus ou moins précises et abouties.

Ainsi, il établit une subtile distinction entre Romans, Nouvelles, Facéties et Dialogues, qu’il classe par date de parution avant de passer, à partir de 1815 à l’ordre alphabétique d’auteurs.

Et classe à sa façon : Les Véritables secrets pour rendre les femmes fidèles sont rangés dans la rubrique Sciences et Arts…

Il est parfois elliptique : « La Muse folastre, 3 parties, Tours, 1600. Recueil très libre et contenant beaucoup de pièces que l’on ne trouve point ailleurs. »

Mais parfois bibliographiquement précieux : « Peignot consacre à Claude Le Petit un article plein d’erreurs. Il dit que l’ouvrage qui a motivé la condamnation et le supplice du poète avait pour titre Le B… céleste. On vient de voir que ce livre ne portait pas ce titre, mais était intitulé Le B… des Muses. […] L’erreur de Peignot se retrouve dans les principaux ouvrages de bibliographie, et même (qui le croirait ?) dans la nouvelle édition du Manuel du Libraire du savant M. Brunet. Et cependant cette erreur avait été rectifiée dès 1844 par Charles Nodier. […] »

En tout cas polyglotte : beaucoup de références en langues étrangères. Ainsi, les Annals of gallantry, a conjugal monitor, voisinent avec De Broekdragende vrouw (« scènes de lieux de débauche qui auraient été imprimées par Pierre Elzevir ») et avec Die Inoculation der Liebe (« contes en vers où une jeune fille prend les démonstrations d’amour d’un chevalier pour l’inoculation. Cette bluette est pleine de détails piquants. »)

Il faut donc fouiller, et l’on apprendra qu’un libraire anglais fut mis au pilori et eut les oreilles coupées pour avoir publié Nun in her smock, traduction de Vénus dans le cloître.

Que Corneille avait commis ces vers :

Avec un amoureux silence,
Dans un secret appartement,
Elle supporte doucement,
Son amour et sa violence ;
Ses bras qu’elle veut avancer
Ne servent à le repousser
Que pour l’attirer davantage ;
Elle le souffre à ses genoux,
Et n’a pas presque le courage
De lui dire : « Que faites-vous ? »

L’on pourra aussi parcourir des extraits du Banquet des chambrières ; du Sermon joyeux d’un dépuceleur de nourrices ; ou du Vuydangeur sensible.

Et méditer cette parole de Mathurin le Picard, curé du Mesnil-Jourdain, auteur du Fouet des paillards, ou Juste punition des voluptueux et charnels : « La femme est une vraie pierre à feu, et les yeux de l’homme sont de vrais fusils. La pierre étant frappée par le fusil, jette incontinent du feu. »

Les livres galants écrits par les religieux, voici le sujet de la Bibliographie clérico-galante établie par L’Apôtre Bibliographe, pseudonyme du libraire parisien Laporte.

Il a trouvé son sujet sous le coup d’une grande colère, provoquée par une dénonciation publique de l’impureté de son catalogue, parue dans L’Univers, le grand journal clérical du XIXe siècle.

« Cette Bibliographie clérico-galante est presque, ma foi ! l’histoire littéraire d’un concile galant. Toute la hiérarchie cléricale, depuis l’humble minime à la tonsure modeste, jusqu’au pape à la tiare souveraine, apporte gaiement son œuvre à l’édification de ce monument de galanterie. On y trouve, à côté du livre mystique dans lequel l’imagination enflammée des ascètes épand, sous le couvert de Dieu, de Jésus, de Marie et des saints, ses rêveries charnelles les plus érotiques, le roman sensuel de l’abbé libertin et la débauche d’esprit d’un évêque ou d’un pape en belle humeur. »

On y retrouve bien entendu l’abbé Picard de tout à l’heure, avec cette précision : « Il fut exhumé en 1647 et brûlé comme sorcier. On l’accusait d’avoir commis des actes de débauche et ensorcelé les religieuses de Louviers. »

Défilent (cette fois dans un strict ordre alphabétique) des Dissertations plus ou moins scabreuses sur la conception de la Vierge Marie, ou sur le péché du confesseur avec sa pénitente ; d’innombrables romans et contes plus ou moins licencieux ; et même des poésies légères.

Laporte a visiblement lu tous les ouvrages qu’il recense, puisqu’il y va à chaque fois de son petit commentaire. À propos de La Religieuse en chemise : « Cet ouvrage, effrontément obscène, doit être classé dans les écrits licencieux. L’abbé Lenglet-Dufresnoy, qui l’attribuait à l’abbé Barrin et le désignait sous l’épithète d’infâme, en a pourtant donné une réimpression en 1739. Quand on a lu une production aussi nettement ordurière, faite par un moine et rééditée par un abbé, on se demande comment les cléricaux osent accuser les bouquinistes d’affriander la pratique par une pâture horrible. »

Et à propos des Carmina, de Pierre Bembo :  Ces poésies latines, sont tellement libres que Bembo en supprimait avec soin tous les exemplaires. Il est heureux pour sa réputation littéraire, sinon pour son salut, qu’elles aient échappé à la destruction. »

Il cerne aussi le ridicule.  Ainsi dans une tragédie, ces vers :

Tu ne dis pas aussi qu’auprès de cette grotte
Je faisais de la grue et toi de la marmotte…

Mais on sent parfois une pointe d’affection pour quelques auteurs. Ainsi Jean-Pierre Camus, ami de saint François de Sales : « Il a beaucoup écrit contre les moines, dont il détestait la mollesse et l’oisiveté. Écrivain d’une imagination et d’une fécondité inépuisable, il a produit plus de deux cents volumes. […] Rien de plus étrange, de plus amusant que ce mélange d’amour charnel, d’amour mystique, d’aventures pieuses et scabreuses, de caractères religieux et profanes, d’expressions chastes et risquées, de style sobre et intempérant. Il n’est pas absolument mauvais, mais il serait bien drôle si, sous ce style baroque et de tous morceaux, on ne sentait palpiter un cœur à conscience droite et digne. Son intention est plus chaste que sa plume. »

Ou le Père Vénance Dougados, qu’un désespoir amoureux conduisit au monastère : « Ces vers sont remarquables par leur facilité et l’originalité de la pensée. On sent que les macérations de la discipline n’ont jamais pu triompher des ardeurs de cet amour, d’autant plus puissant, qu’il est davantage combattu. »

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Gay[GAY Jules]

Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes, au mariage, contenant les titres détaillés de ces ouvrages, les noms des auteurs, un aperçu de leur sujet, leur valeur et leur prix dans les ventes, l’indication de ceux qui ont été poursuivi ou qui ont subi des condamnations, etc., par M. le C*** d’I***.

Paris, Gay, 1864, seconde édition, revue, corrigée et considérablement augmentée, notamment d’un index alphabétique.
Un volume broché 22 x 14 cms. VIII pages-810 colonnes.
Volume débroché. Des rousseurs, en particulier au premier cahier, n’empêchant nullement la lecture. Déchirure (recollée) au dernier plat.

120 €

Laporte[LAPORTE Antoine]

Bibliographie clerico-galante ; ouvrages galants ou singuliers sur l’amour, les femmes, le mariage, le théâtre etc. écrits par des abbés, prêtres, chanoines…, par l’apôtre bibliographe

Paris, Laporte, 1879. Un volume 22 x 14 cms. 178 pages.
Demi reliure percaline rouge. Dos à un fleuron. Pièce de titre brune légèrement décollée. Premier plat abimé. Ex-libris. Couverture originale conservée. Texte frais, sans rousseurs.

35 €

Quand Alexandre Dumas jeune rencontre le Bibliophile Jacob au théâtre

Le Bibliophile Jacob par Nadar - Réunion  des Musées Nationaux« C’était un homme de quarante à quarante-deux ans, d’une figure essentiellement douce, bienveillante et sympathique. Il avait les cheveux noirs, les yeux gris-bleu, le nez légèrement incliné à gauche par un méplat, la bouche fine, railleuse, spirituelle, une véritable bouche de conteur. […]

– Savez-vous ce qu’est un bibliomane ?
– Monsieur, je ne sais pas le grec.
– Vous avouez que vous ne savez pas, c’est déjà beaucoup. Le bibliomane est une variété de l’espèce homme, species bipes, genus homo.
– Je comprends.
– Cet animal à deux pieds et avec plume erre ordinairement le long des quais et des boulevards, s’arrêtant à tous les étalages des bouquinistes, touchant tous les livres ; il est habituellement vêtu d’un habit trop long et d’un pantalon trop court ; il porte presque toujours aux pieds des souliers éculés, sur la tête un chapeau crasseux, et sous son habit et sous son pantalon un gilet attaché avec des ficelles. Un des signes auxquels on le reconnaîtra est qu’il ne se lave jamais les mains.
– Savez-vous que c’est un animal fort laid que celui dont vous me parlez là ? J’espère que la race n’est pas absolue et qu’elle a des exceptions.
– Oui, mais rares. Eh bien ! ce que cherche plus particulièrement cet animal devant les boutiques des bouquinistes, vous savez que tout animal cherche quelque chose, eh bien, ce sont des Elzevirs.
– Est-ce bien difficile à trouver ?
– De plus en plus difficile, oui.
 – Vous avez dit qu’un livre comme celui-là valait de deux cents à quatre cents francs ?
– De deux cents à quatre cents, oui.
– D’où vient cette différence dans le prix ?
– Des marges.
– Ah oui, des marges…
– Toute la valeur d’un Elzevir résulte de la valeur de ses marges. Plus la marge est large, plus l’Elzevir est cher. Un Elzevir non rogné n’a pas de prix. On mesure les marges au compas, et, selon qu’elles ont douze lignes, quinze lignes, dix-huit lignes, l’Elzevir vaut deux cents, trois cents, quatre cents, et même six cent francs.
[…]

Je le regardais s’éloigner avec un soupir ; un pressentiment me disait vaguement que cet homme deviendrait un de  mes meilleurs amis. »

Alexandre Dumas. Mes mémoires.

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PS : voir sur le Blog « Histoire de la Bibliophilie » le billet consacré à l’elzéviriomètre

Petit Lexique illustré du Bibliophile amateur

« Le marché du livre est en pleine mutation : Internet, livres électroniques, salles de ventes spécialisées… La façon dont on achète un livre s’est sûrement plus modifiée ces vingt dernières années que les deux cent précédentes.

lexique1On peut regretter ces changements, on peut regretter l’ultimatum qui est adressé aux professionnels du livre : « s’adapter ou mourir ». Et de constater que tous les jours des librairies et des ateliers ferment définitivement leurs rideaux.

À l’inverse, les bibliophiles ont maintenant accès à un marché mondialisé, l’offre qui leur est accessible est sans aucune mesure par rapport avec celle qui passionnait leurs ainés. Les bibliophiles ont repris avec jubilation un peu de pouvoir aux libraires, ils peuvent comparer, mettre en concurrence, se fournir aux mêmes sources…

Mais cela a un prix, celui d’avoir de moins en moins souvent un contact physique avec le livre avant de l’acheter. La majorité des achats de livre se font et se feront en vente par correspondance, sur la foi des catalogues, des annonces, des photos.

lexique2La vente par correspondance repose sur un rapport de confiance entre le libraire et le bibliophile, mais pour cela il faut parler le même langage. Et il faut reconnaitre que les mots du livre ancien peuvent sembler obscurs et intimidants aux yeux du novice.

Tel est donc le but de ce fascicule, ouvrir les portes de la bibliophilie à ceux qui n’en ont pas encore acquis les clés. Ce document n’a pas vocation d’exhaustivité, tant le domaine de la bibliophilie est vaste, mais il devrait vous permettre de comprendre 90% des annonces présentes sur le marché du livre ancien. » (Sébastien Vatinel)

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couv lexiqueLibrairie De Natura Libris.

Petit Lexique illustré du bibliophile amateur

Document pdf téléchargeable gratuitement ici

Tout Voltaire !

billet VoltaireVoltaire est comme les billets de banque qui le représentaient : démonétisé, du moins en France.

C’est un anglais, Théodore Besterman qui réalisa, avec des fonds suisses, la première édition scientifique de la Correspondance. C’est à Oxford que se publie une nouvelle édition majeure des Œuvres complètes. Laquelle se distingue par sa lenteur de réalisation (annoncée pour 200 volumes, commencée en 1968, elle en comporte pour l’instant 97, et devrait, paraît-il, être terminée en 2018). Et aussi par son prix (plus de 100 euros le volume).

Et pourtant,en France, de 1728 à 1877, on ne compte pas moins de soixante-dix éditions des Œuvres Complètes de Voltaire, formant un ensemble d’environ deux mille sept cents volumes. Sur ces soixante-dix éditions, une trentaine a été donnée du vivant même de l’auteur.

La plus célèbre des Œuvres complètes est l’édition de Kehl, dirigée par Beaumarchais et Condorcet, parue en 70 volumes de 1783 à 1790, condamnée par la Sorbonne avant même que le premier volume soit imprimé. Utilisant pour la première fois des caractères typographiques Baskerville, elle adopta une classification des œuvres qui dura presque un siècle.
Son mérite est de publier pour la première fois une partie de la Correspondance, son manque est de ne pas inclure les Lettres Philosophiques (par crainte que la tolérance implicite envers la diffusion en France ne se durcisse), son péché originel, à notre sens, est d’avoir mélangé, et pour longtemps hélas, les Questions sur l’Encyclopédie avec le Dictionnaire philosophique.

portrait VoltaireBengesco, dont la Bibliographie des œuvres de Voltaire en 4 volumes, parue de 1882 à 1890 comporte 2438 numéros, distingue quelques éditions des Œuvres complètes qui ont innové.

Parmi elles, notre édition, dite Dalibon-Delangle, parue de 1828 à 1834 en 95 volumes + 2 volumes de Tables par Miger : Œuvres complètes, avec des remarques et des notes historiques, scientifiques et littéraires, par MM. Auguis, Clogenson, Daunou, Louis Dubois, Étienne, Charles Nodier, etc. (Bengesco n° 2155)

Cette édition offre deux particularités :

  • pour la première fois depuis l’Édition de Kehl, la Correspondance est donnée dans l’ordre chronologique, et non plus rangée par destinataires. Elle comporte aussi de nombreuses lettres jusque-là restées inédites.
  • les volumes sont accompagnées de nombreuses notes. Et pas forcément de n’importe qui.

Voltaire par HoudonÀ commencer par Jean Clogenson [1785-1876], magistrat, homme politique et voltairien acharné (il participa également à l’édition Beuchot), qui fournit aussi à Flaubert, commençant la rédaction de Salammbô, des renseignements sur Carthage, qu’il venait de visiter. Clogenson rédige une Notice préliminaire sur Le Siècle de Louis XV, une Note préliminaire en tête des Fragments sur l’Inde, une Notice sur les Annales de l’Empire, une Note préliminaire sur l’Histoire du Parlement de Paris, une Notice sur le Dialogue philosophique en général, et en particulier sur ceux de Voltaire, un Avant-propos relatif à la gaieté de Voltaire considérée dans ses rapports avec le recueil de de ses Facéties, et de nombreuses notes pour la Correspondance.

Charles Nodier, romancier, Bibliothécaire de l’Arsenal, signe un Avant-propos aux Romans.

Pierre Daunou, ancien Conventionnel modéré, Garde des Archives de l’Empire, puis de la Monarchie de Juillet, contribue à cette édition par des Avertissements et des Notes sur La Henriade, l’Essai sur les mœurs, et les volumes de Politique et Législation.

Il y a d’autres noms sur le prospectus de souscription et sur la page de titre des premiers volumes. Mais comme souvent à cette époque, c’était pour appâter le chaland. Les noms de François de Neufchâteau (homme politique, écrivain, agronome) et d’Arago disparurent bientôt.

Brunet, dans son Manuel du libraire et de l’amateur de livres, s’il qualifie notre édition de « trop volumineuse », la considère comme étant « sans contredit une des plus belles et des plus complètes des œuvres du philosophe de Ferney, même s’il lui a manqué les soins d’un éditeur principal. Les notes de Clogenson se recommandent par leur exactitude, mais malheureusement elles ne portent que sur une partie des volumes. »

Notre édition n’est donc pas parfaite, mais y aura-t-il jamais une édition « parfaite », compte-tenu de la nature flottante et variable des textes de Voltaire ?

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01455VOLTAIRE

Œuvres complètes, avec des remarques et des notes historiques, scientifiques et littéraires, par MM. Auguis, Clogenson, Daunou, Louis Dubois, Étienne, Charles Nodier, etc. 97/97

Paris, Delangle Frères, Marius Amyot, libraire, 1828 à 1834. [Édition décrite par Bengesco sous le n° 2155].

97 volumes 22,5 x 14,5 cms. 500 pages environ par volume.
Demi reliure. Dos à faux nerfs et filets dorés. Titres, tomaison et sous-titres dorés. Reliure frottée avec manques, surtout en coiffes. Rousseurs.

Tome I : Notice sur les biographies de Voltaire ; Épitre à Voltaire, par Chénier ; Vie de Voltaire, par Condorcet ; Pièces justificatives ; Enterrement de Voltaire et pièces y relatives ; Notes sur sa naissance, sa famille, etc.
Tome II : Mémoires pour servir à la vie de Voltaire ; Commentaire historique sur ses Œuvres ; Hommages et éloges divers, par Frédéric II, La Harpe, d’Alembert, Ducis, Saurin, Buffon, Malesherbes, etc. ; Apothéose de Voltaire.
Tomes III à XII : Théâtre, Opéra.
Tome XIII à XVIII : Poésies.
Tome XIX à XXXIV : Histoire.
Tomes XXXV à XXXVII : Mélanges historiques.
Tomes XXXVIII à XL : Politique et Législation.
Tomes XLI à XLII : Physique.
Tomes XLIII à L : Philosophie.
Tomes LI à LVIII : Dictionnaire philosophique.
Tomes LIX à LX : Romans.
Tome LXI : Facéties.
Tomes LXII à LXIV : Mélanges littéraires.
Tomes LXV à LXVII : Commentaires dramatiques.
Tomes LXVIII à XCV : Correspondance générale (avec une Table alphabétique par M. Delangle).
Tomes XCVI et XCVII : Table analytique et raisonnée des matières contenues dans cette édition, par P.-A.-M. Miger.

1 300 € (port inclus pour la France métropolitaine – 80 kgs)