Le Salon des rêves – et du cauchemar

Une fois n’est pas coutume, c’est du livre écrit par l’un des clients de notre librairie que nous allons parler aujourd’hui.

portrait steib

Joseph Steib n’a l’air de rien, et il était resté jusqu’à présent un quasi-inconnu. Né en 1898, mort en 1966, humble employé du Service des Eaux de Mulhouse, souffrant d’importants problèmes de santé qui le firent classer invalide, il fut l’un des plus féroces opposants à Hitler et à l’hitlérisme.

 

Résistance picturale

Quand ? de 1939 à 1945, mais surtout à partir de 1942.

Ou ? Dans sa cuisine, à Brunstatt, faubourg populaire de Mulhouse occupée.

Comment ? par sa peinture.

Ne haussons pas les épaules ! Il n’y risquait que sa peau.

derniere-sceneSa série de 57 tableaux intitulée Le Salon des rêves mêle à la fois l’espoir d’une libération toujours reportée du joug nazi – et la représentation d’Hitler comme l’incarnation du Mal absolu, comme la bête immonde, comme Satan et l’Antéchrist à la fois.

«  Le peintre a adopté une attitude forte d’opposition, qui était littéralement conjuratoire par rapport aux autorités politiques et militaires du temps. À cette charge politique s’ajoute la transgression religieuse qui, plus encore que de nos jours, pouvait être très fortement ressentie en son temps. Pour Steib, Hitler est l’unique fauteur de guerre, il est le tyran, le monstre qui dévore ses propres enfants. En le représentant, Steib désigne le Mal. Comme Steib est croyant et pieux et qu’il a une forte culture religieuse, le Mal ultime ne peut être que d’essence religieuse et Hitler devient dans ses tableaux l’Antéchrist. Il est l’inverse du Christ : Steib lui fait vivre une partie des souffrances du Christ dans une forme de Passion noire. »

Steib n’y va pas de main morte. En comparaison, les œuvres de Georges Grosz ou d’Otto Dix, parfois qualifiées de « violentes », ne sont que des peintures de Bisounours.

Celles de Steib sont cauchemardesques, à la hauteur de celui que vit l’Humanité, qu’il intériorise d’abord, pour mieux le représenter, et surtout le conjurer.

horreurs_des_nazis

« La dualité de Steib se manifeste de multiples façons. Elle est dans la manière naïve, dans laquelle surgissent les citations et références savantes inattendues. Elle est aussi dans la concomitance entre cette forme naïve et les violences extrêmes représentées, même si la réalité brutale de la guerre est encore filtrée à travers l’imagerie populaire. Il y a également une dualité de fond lorsque, dans le sous-ensemble de la « Passion noire », le peintre mêle le religieux au subversif, se tient sur le fil entre satire et blasphème et se retrouve souvent du côté du second. »

Les structures de composition font référence à Velázquez (Nous sommes venus vous libérer), Léonard de Vinci (La Dernière scène), Arcimboldo (Le Conquérant), Hans Baldung Grien (les couleurs du Conquérant), le Douanier Rousseau (La Libération au vignoble alsacien) ; James Ensor (Nous avons été épargnés).

Mais que l’on s’entende bien : Steib n’imite pas, il prend en partie modèle, et le résultat est en décalage total avec ses sources d’inspiration. Il s’inspire de structures, mais tout le reste lui appartient.

Exorcisme

Ses tableaux sont aussi une forme d’exorcisme : ils représentent Hitler coiffé d’un pot de chambre (À chacun son tour) ; pendu, (L’espoir des peuples) ;  terrorisé en fuyant l’un des camions à gaz utilisés par les nazis pour l’extermination (Sa peur) ; et finalement livré aux feux de l’enfer (La damnation du Führer, peint en 1941)

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Les tableaux de Steib reflètent son espoir : qu’ils deviennent prémonitoires. Même s’il lui faut souvent repousser les dates qu’il y fait figurer en clair.

Mais ils sont aussi une certaine forme de révolte contre Dieu : Dans Ecce Homo, Steib «  nourrit une vive interpellation-provocation vis-à-vis de Dieu, pour l’inciter à réagir. » ; dans La dernière scène, « c’est Dieu qui protège d’une main la Mort, s’il ne la pousse en avant, et qui, de l’autre main, tient la balance de la justice divine. » On remarque d’ailleurs du pain et du vin devant Hitler.

Steib ne perd pourtant pas tout espoir en un Jugement dernier : dans Justice sera faite, Hitler finit par s’agenouiller devant le Christ.
justice

Et même si la Bête peut ressurgir (Tout est consommé), la vie peut reprendre, ainsi que les peintures plus « gentillettes et lisses ».
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Hitler est dans les détails

François Pétry indique présenter les tableaux dans  un ordre thématique. Nous y voyons plutôt l’ordre chronologique des événements représentés. Peu importe, ce n’est de toutes façons pas celui de leur réalisation, ni de la numérotation que leur avait donnée Steib  lors de l’unique exposition du Salon des rêves en septembre 1945 (ordre d’ailleurs difficile à comprendre).

Chacun d’eux est longuement décrit. Ainsi, à propos du Conquérant :
conquerant« […] La figure composée du Führer est une mise en abîme animalière. On reconnaît un porc ou porcelet renversé sur le dos qui constitue la partie inférieure de la figure ; un chat diabolique forme l’oreille ; un aigle coiffe le haut de la tête et enserre le front (son corps constitue la chevelure et une aile forme la mèche) ; les yeux sont des chats-huants, qui constituent, en même temps, les serres de l’aigle ; le bec de l’aigle devient à son tour ayant un bec. […]
La palette de peintre est […] l’un des éléments inattendus de ce tableau. Les couleurs sont en place, le trou du pouce est occupé par deux pinceaux disproportionnés, qui sont des balayettes de cabinets, signe habituel chez Steib de l’avilissement d’Hitler. Parfois, les peintres affichent des signes distinctifs : Steib décore donc Hitler d’une troisième balayette (ou faux pinceau) qui fait office de cravate. […] »

François Pétry peut ainsi décrypter les allusions « subliminales » de chaque tableau comme, dans Les roues tourneront pour la victoire, la représentation exacte du tracé des voies de chemin de fer à Mulhouse, qui figurent en même temps une Tour Eiffel.

Dans la dernière partie de son ouvrage, il raconte la (très) longue et passionnante quête qui lui a permis de retrouver 34 tableaux sur les 57 que comporte la série du Salon des rêves.


couvertureFrançois Pétry
Le « Salon des rêves » : comment le peintre Joseph Steib fit la guerre à Hitler
Editions La Nuée Bleue – Place des Victoires
ISBN 978-2809912821
35 Euros
En librairie le 22 octobre 2015

François Pétry, conservateur en chef honoraire du Patrimoine, agrégé d’histoire, a été responsable de l’archéologie à la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Alsace.


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Un commentaire sur “Le Salon des rêves – et du cauchemar

  1. Crémieu-Alcan dit :

    Étonnant !

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