Petits coups d’oeil chez les voisins (5) : Le chien de Jean

Jean Geiler de Kaysersberg est né en 1445 dans la ville suisse de Schaffhouse. Élevé à Kaysersberg par son grand-père – d’où son nom -, il est étudiant, puis professeur à l’université de Fribourg. Ordonné prêtre en 1470, il étudie la théologie à Bâle, puis retourne à Fribourg comme professeur, puis comme recteur.

Il abandonne l’enseignement pour la prédication, et de 1478 à sa mort en 1510, prêche à Strasbourg, où ses sermons attirent les foules. C’est pour lui que fut construite la chaire de la Cathédrale, et la légende prétend que c’est son chien qui est sculpté en bas de l’escalier.

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Geiler abandonna l’enseignement pour la prédication, afin de mettre son éloquence au service de l’édification des puissants, mais aussi – et surtout – du peuple.

Il structure ses sermons pour les rendre faciles à retenir ; n’utilise que des notions simples à comprendre, illustrées par des exemples tirés de la vie quotidienne. Sans que la brièveté soit son principal souci : il s’attachait, dit-on à ne pas dépasser une heure…

Reste de ses études universitaires, et de sa formation scolastique, Geiler divise ses prêches le plus souvent en sept points, « nombre précieux et merveilleux » ; plus rarement en trois, en référence à la Sainte-Trinité.

    ▪    «  Tu dis : « J’aimerais connaître les raisons d’une telle lutte [entre l’âme et le corps] dans l’être humain. » Pour cela il faut prendre conscience de plusieurs points. Il y en a sept : la construction, la décomposition, le retour, la mortification, la nécessité, l’exemple, la modestie. »

    ▪    « Si tu as une foi vivante, tu dois construire dessus l’espérance en Dieu, qui est une vertu divine dans l’édifice divin. Tu demandes : « Pourquoi l’espérance ? » Là aussi, il y a sept explications à donner : nécessaire, affermi, en glaise, en bois, en or, en argent, en pierres précieuses. »

    ▪    «  Si tu veux recevoir l’indulgence, il faut que tu présentes trois C : Contritio, regretter dans ton cœur ; Confessio, confesser par la bouche ; Contributio, faire une offrande. Ces trois C te rendent apte à recevoir une indulgence. »

376px-Geiler_cranachIl prépare ses sermons en latin et, en chaire, les développe selon l’inspiration du moment, brodant en allemand, la langue vernaculaire.

Il prêche par séries : une bonne dizaine de sermons ayant pour thème les fourmis, une centaine inspirés par La Nef des fous, dont il partage le message. Il aurait adoré Power Point.

Geiler multiplie les paraphrases et les exemples ; cite des bons mots, des rimes, des fragments de chansons populaires, des sentences latines ; il propose des énigmes à résoudre, fait des jeux de mots, imite le son du tambour ou la voix des hommes grossiers.

Il utilise largement les allégories, ainsi pour les cierges de la Chandeleur :

 ▪     « La cire, ce sont les bonnes œuvres ; la mèche, l’intention qui les produit ; le cierge brûle, image d’une foi ardente ; il éclaire, c’est la foi qui se manifeste par la vie ; il est mis dans une lanterne pour l’empêcher de s’éteindre, il faut surveiller les sens ; quand il s’éteint, on le rallume, quand on retombe dans le péché on doit faire des efforts pour se relever ; il se consume, tâchons de nous consumer dans le service de Dieu. »

Mais il refuse les subtilités théologiques : « Je prends ici la raison dans son acception la plus large qui englobe donc aussi la volonté, et je laisse aux clercs le soin de discriminer la raison, l’esprit, l’âme, la conscience et la volonté : c’est leur affaire à eux et n’a pas sa place en chaire. »

Quand il égratigne les puissants, il est sans merci :

Geiler_Burgkmair, Hans (der Ältere), 1490    ▪    «  Dans les cours des seigneurs, l’on dit : « Eh bien, curaillon, fais bref, lis une messe de chasse, qu’on aille à table ! »

  ▪    «  On ne nous donne pas ces choses [les bienfaits du Seigneur] pour avoir au râtelier trois ou quatre prostituées à nourrir, comme c’est le cas chez les bacheliers arrogants ou dans les cours des évêques ; d’ailleurs les évêques ont à leurs basques autant de gens que les pèlerins de saint Jacques ont de coquillages à leurs manteaux. Il ne doit pas en être ainsi. »

  ▪    «  L’état laïc est également très mal en point. Du sang des princes on ne fait pas de bonnes saucisses, on ne peut pas le lier ; c’est comme le sang dans un boyau, s’il ne tient pas ensemble, cela ne donnera jamais une bonne saucisse. les princes se bagarrent et se combattent, comment voulez-vous qu’on les réforme ! 

    ▪    «  Il ne faut pas considérer la naissance des chefs, mais leur intelligence et leur probité. J’estime un noble qui s’est élevé par ses exploits et ses vertus bien plus qu’un noble-né. Moi aussi je suis de race ancienne, je descends d’Adam comme vous, je pourrais donc me dire noble avec autant de droit que vous. 

    ▪    « Toute loi contraire à la loi naturelle est injuste. Les princes et les seigneurs qui font des statuts pour opprimer le peuple pèchent gravement contre Dieu. »

  ▪    «  D’où vient-il que dans une ville aussi opulente [que Strasbourg] on rencontre tant de pauvres ? La cause en est la dissipation des riches, qui n’ont d’autre souci que de boire et de manger. »

Mais l’essentiel de ses sermons est à destination des gens du peuple, qui se pressaient en grand nombre pour l’écouter, parce qu’il se mettait à leur portée, et s’inspirait de leur vécu.

Geiler par Tobias Stimmer    ▪    «  Un poisson peut glisser tout seul dans une nasse, mais pas en sortir tout seul. Un loup peut tomber tout seul dans une fosse, mais d’autres doivent l’en sortir. Ainsi l’homme : il tombe de lui-même dans le péché, mais il ne peut pas s’en sortir sans l’aide et la miséricorde de Dieu. »

    ▪    « Mettons que tu renverses une charrette et que tu me demandes de t’aider à la redresser : je ne pourrais pas t’aider, si tu restes les bras croisés à me regarder faire. »

   ▪    « Quand une femme renverse un plat de légumes et qu’elle essaie de ramasser tout, ce n’est plus aussi propre qu’avant. Si vous avez un tonneau de vin qui fuit, vous essayez de récupérer le plus de vin possible, mais il n’est plus vraiment pur. Nous sommes tentés tous les jours par le Mal. Nous pouvons nous efforcer de nous relever, de revenir au bien en nous faisant violence à nous même. Mais ce redressement n’est rien par rapport à l’origine, où Dieu nous avait crées dans l’état d’innocence. »

  ▪    «  Prends un exemple : si tu suspends dans le feu une marmite pleine d’eau, tu allumes en dessous un feu avec des bûches ; quand l’eau est chaude, si elle doit rester chaude, il faut entretenir le feu, car s’il arrivait à s’éteindre, l’eau se refroidirait. C’est la même chose pour les vertus. »

    ▪    « Tu portes un pantalon rayé de couleurs diverses. Tu le portes parce qu’il te préserve du froid, mais tu l’aimes parce qu’il plaît à ton amante. C’est ainsi que tu dois aimer la vertu : plutôt parce qu’elle plaît à Dieu que parce ce qu’elle t’est utile à toi-même. »

  ▪    «  Les fondations sont étendues. Jusqu’où, penses-tu, vont les fondations de la Cathédrale ? Au moins jusqu’à la maison de l’Évêché ! De même ta foi doit s’étendre loin, jusqu’au ciel, jusqu’au bout du monde, même jusqu’au dernier jour. »

  ▪    « Si on croit à la vie éternelle, sans prendre sous tes pieds le chemin vers la vie éternelle, comment peux-tu espérer y arriver ? Si tu veux aller à Bâle [au Sud] et que tu vois un chariot dont le cheval regarde vers Haguenau [au Nord], le cocher te dira de trouver un autre chariot qui remonte le pays, car lui va en aval. »

   ▪    « Ceux qui aspirent à de vains honneurs sont comme les enfants qui courent après des papillons ; plus ils courent, plus les papillons s’éloignent, et si par hasard ils les prennent, il les écrasent et s’aperçoivent que sous les couleurs brillantes, il n’y a qu’un misérable ver. »

Il arrive même à illustrer les dogmes les plus abstraits :

  ▪    Un œuf couvé par une poule n’est plus un oeuf. La coquille reste, mais ce qu’elle contenait est devenu un poulet. Il en est ainsi de la transsubstantiation.

    ▪    Après la mort de Jésus, quand l’âme se fut séparée du corps, il restait pourtant le Christ entier. Pour le comprendre, prenez une pomme, rouge du côté où elle a été exposée au soleil, et verte de l’autre. Coupez-là en deux, chacune des deux moitiés aura la même saveur. Le côté rouge est le corps de Christ, le vert est son âme, unis dans la divinité tout en étant séparés.

Parfois, l’on peut se demander où se situe la limite entre plaidoyer pro-domo et humour au second degré :

Geiler_artiste_inconnu_16e▪    « Une chose qui t’aide à supporter le monde, c’est d’écouter des sermons. »

▪    « Un prédicateur qui doit utiliser sa tête, a besoin aussi de bien manger. »

   ▪    « Nous ressemblons à des pies. Une pie en cage se moque de tout le monde et parle comme on le lui a appris ; tantôt elle hennit comme un cheval, tantôt elle bêle comme un mouton, etc. Mais si on la pince, elle crie son cri de pie. De même nous, les prédicateurs, savons dire à chacun ses défauts, d’après ce que nous avons appris dans les livres ; mais quand nous sommes réduits à nous-mêmes, on entend bien que nous sommes des pies, et qu’il n’y a rien de bien en nous. »

Brant nous considérait comme des fous, Geiler nous considère comme des pies…

Le chanoine Schmidt, dans l’ouvrage qu’il a consacré à Jean Geiler, qualifie son langage d’ « intraduisible ». Est-ce la raison pour laquelle la série des sermons inspirés par La Nef des fous n’a jamais à notre connaissance été traduite en français ?

Fort curieusement, elle est citée dans tous les ouvrages de référence, mais sans développement aucun. Schmidt, dans son Histoire littéraire de l’Alsace, l’expédie en exactement six lignes et demi, alors que son commentaire sur Geiler compte 126 pages…


dacheux_geilerAbbé Léon DACHEUX

Un réformateur catholique à la fin du XVe siècle : Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur à la cathédrale de Strasbourg, 1478-1510 – Étude sur sa vie et son temps

Paris, Delagrange – Strasbourg, Derivaux, 1876. Un volume broché 25 x 17 cms, 567-XCV pages. Deux gravures hors texte couleur, dont un portrait en frontispice. Couverture salie, page de titre déchirée, dos fendu. Intérieur frais. Exemplaire de travail à manipuler avec beaucoup de précautions. 75 €


06224_5GEILER, BRANT, HÖNIGER VON KÖNIGSHOFFEN, STIMMER

Welt Spiegel, oder Narren Schiff, darinn, aller Standt, schandt und laster… gleich als in einem Spiegel gesehen und gestrafft werden : alles auf Sebastian Brands Reimen gerichtet. Aber, mit vil andern… Lehren… Sampt gewisser Schellen abtheilungen… Weilandt, durch den hochgelerten Johann Geyler… in lateinischer sprach beschrieben, jetzt aber mit sonderm fleisz ausz dem Latein inn das recht hoch Teutsch gebracht, unnd erstmals im Truck auszgangen. Durch Nicolaum Honiger von Tauber-Konigshoffen

[Sébastien BRANT, La Nef des fous, traduite par Höniger de Königshoffen, illustrée de vignettes par Tobias Stimmer, et suivie des Sermons de Jean Geiler de Kaysersberg]

Bâle, Sebastian Henricpetri, 1574. Un volume 16,5 x 10 cms. [XII]-800-[2] pages (numérotation par feuillet). Vignettes de Tobias Stimmer. Pleine reliure vélin postérieure. Dos lisse et muet. Tranches rouges. Page de titre manquante. Bas des pages un peu sali, traces de mouillures en marge supérieure des 20 derniers feuillets, sinon bon état.

3500 €


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