Bibliothèques imaginaires (15) – Une bibliothèque sur la planète Solaria

– Pensez-vous que je puisse dénicher un roman microfilmé en ces lieux ?

– Je me permets de vous suggérer d’appeler le robot chargé de la bibliothèque, répondit suavement Daneel.

De se sentir obligé d’avoir à faire avec un robot mit Baley de méchante humeur. Il aurait bien préféré feuilleter à loisir.

***

– Non, non, dit-il, pas de classiques ! Des petits romans quelconques traitant de la vie courante sur Solaria, telle qu’elle se passe actuellement. Et sortez-m’en une demi-douzaine.

Le robot obéit (bien obligé) mais, tout en manipulant les contrôles voulus pour sortir de leurs casiers les micro-films demandés, les amener dans l’extracteur, puis les remettre dans les mains de Baley, il continuait de réciter, d’un ton respectueux, toutes les autres rubriques de son catalogue.

« Peut-être le maitre désirait-il un roman d’aventures, des premiers temps de l’exploration du Cosmos, suggérait-il, ou un remarquable traité de chimie avec des atomes microfilmés et animés, ou un livre d’anticipation ou un atlas galactique. » La liste des ouvrages semblait interminable.

Baley attendait, avec une impatience croissante, d’avoir sa demi-douzaine de volumes. Quand il l’eut : « Cela suffira » dit-il, et prit de ses propres mains (oui, ses propres mains !) une visionneuse et s’en fut.

Le robot ne manqua pas de le suivre, en demandant :
– Avez-vous besoin de mon aide, maître, pour la mise au point ?

Baley se retourna et, d’un ton sec :
– Non. Restez où vous êtes.

Le robot s’inclina et demeura sur place.

Couché dans son lit, la veilleuse allumée, Baley en vint presque à regretter sa décision. La visionneuse n’était pas d’un modèle qu’il connut et il se mit à l’utiliser sans même avoir la moindre idée de la manière dont on insérait le film. Mais, avec obstination, il s’employa à comprendre le mécanisme, démontant presque la visionneuse, puis la remontant pièce à pièce, et réussit tout de même à obtenir un résultat.

Il pouvait, tout au moins, déchiffrer le micro-film, et si la mise au point laissait encore à désirer, ce n’était qu’un petit inconvénient, comparé au plaisir d’être débarrassé des robots pendant un moment.

Au cours de l’heure suivante, il se passa quatre des six films et n’en éprouva que déception.

Il avait ébauché une théorie. Il n’y avait pas de meilleur moyen, s’était-il dit, de prendre conscience de la vie et de la pensée intrinsèques des Solariens, que de lire leurs romans. Il avait besoin de ces aperçus, s’il voulait mener son enquête intelligemment.

Mais maintenant, il lui fallait abandonner toute sa théorie. Il venait de visionner quatre romans et n’avait, jusqu’à présent, rien appris d’intéressant. Ce n’étaient que gens affligés de problèmes qui n’en étaient pas, qui se conduisaient comme des déments et agissaient de façon imprévisible.

Il introduisit le cinquième roman dans la visionneuse, et régla la vision binoculaire. Il était abruti de fatigue.

Il était si épuisé, en fait, que par la suite, il ne se rappela rien de ce cinquième roman (une histoire d’angoisse, croyait-il) sinon qu’au commencement, le propriétaire d’un nouveau domaine entrait dans sa demeure et se faisait visionner par un respectueux robot les comptes d’exploitation du précédent propriétaire.

Isaac Asimov. Face aux feux du soleil.  (1957)

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