Tout flatteur…

« … Tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. » (Le Corbeau et le Renard)

Si La Fontaine mettait en scène un renard, Plutarque, quinze siècles plus tôt, préférait convoquer des animaux moins sympathiques :
« De même que ce sont les bois doux et tendres où les vers s’engendrent le plus vite, de même c’est dans les cœurs généreux et faciles que le flatteur pénètre, s’établit et trouve à se nourrir. »
« Pareil à ces insectes qui s’éloignent des cadavres aussitôt que la mort y a fait cesser la circulation du sang dont ils se nourrissent, le flatteur à qui la gloire et la puissance servent d’appâts et d’aliments, ne reste jamais auprès de ceux dont le crédit se perd ou se refroidit. »

Mais comment reconnaître un flatteur ? Plutarque consacre à cette question son Traité sur la manière de discerner un flatteur d’un ami,  dont la longueur et les démonstrations parfois alambiquées prouvent que la différence ne saute pas facilement aux yeux.

Certes, l’on sait pourquoi le flatteur existe :
« L’amour-propre, faisant de chacun de nous le premier et plus grand flatteur de soi-même, facilite l’accès de notre âme au flatteur étranger, dont nous voulons, dont nous espérons avoir le suffrage, pour confirmer le nôtre. »

L’on sait également pour quelle raison on le tolère – si l’on ne le recherche pas :
«  C’est aux oreilles, dit-on, des chiens et des taureaux que s’attachent la tique et le taon qui les tourmentent. Le flatteur, pareillement, en faisant retentir le doux son de sa louange aux oreilles de ceux qui sont sensibles à la gloire, se les attache au point qu’ils ne peuvent plus le quitter. »

Cependant le flatteur est nuisible :
« Nous devons tâcher de reconnaître et de démasquer un flatteur ; sans cela nous serons comme ceux qui ne s’aperçoivent de la force d’un poison qu’en le goûtant, et ne jugent de leur effet qu’aux dépens de leur vie. »

Alors, comment le distinguer d’un ami ? D’abord parce que celui-ci n’est pas servile :
« Un véritable ami n’est point toujours prêt à nous imiter, ni à nous louer. […] Mais le flatteur, pareil au caméléon, qui peut revêtir toutes les couleurs excepté la blanche, ne saurait devenir semblable à nous dans les bonnes choses et ne voit rien de honteux qu’il ne puisse imiter. Tel que ces peintres mal habiles, dont le faible pinceau, incapable de rendre les beaux traits, n’exprime la ressemblance que dans les rides, les difformités ou les cicatrices. »

Ensuite parce qu’il est toujours à nos côtés, quelles que soient les circonstances :
« L’amitié nous suit en tout temps, et n’ajoute pas moins de plaisir et d’agrément aux succès, qu’elle ôte de peine et d’embarras aux revers. »

Plutarco_smallJusque-là, on suit à peu près Plutarque. Mais comment faut-il interpréter ces deux remarques ?
– « Un ami doit être comme une pièce de monnaie, qu’on éprouve avant, et non dans le moment même où l’on veut s’en servir. »
– Un ami n’est ni dur ni intraitable. Ce n’est point l’austérité ni l’amertume qui fait la dignité de l’amitié. »

Ne retenons qu’une chose : le point d’arrivée est comme le point de départ – en nous.
« En regardant toujours de qu’il peut y avoir en nous de honteux, de désagréable, d’imparfait et de vicieux, nous serons convaincus que nous devons chercher un ami, non qui nous approuve et nous loue, mais qui nous reprenne, nous parle franchement, et nous  blâme lorsque nous faisons mal. »

Le traducteur de ce Traité de Plutarque est Gabriel de La Porte du Theil (1742-1815). Helléniste, fouilleur acharné des archives du Vatican, dont il ramena la copie de 18000 documents, conservateur à la Bibliothèque Nationale, il traduisit Oreste, Eschyle et Strabon.

Le Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse nous apprend que Sainte-Croix [lisez Guillaume-Emmanuel-Joseph Guilhem de Clermont-Lodève], son collègue à l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres, le persuada de « brûler l’édition complète d’une traduction de Pétrone, qu’il donnait avec tous les passages graveleux. »

Ami, ou flatteur, ce Sainte-Croix ?


21543_121543_4PLUTARQUE, Gabriel de LA PORTE DU THEIL
Traité sur la manière de discerner un flatteur d’un ami – Le Banquet des sept sages. Revu et corrigé sur des manuscrits de la Bibliothèque du Roi ; avec une version françoise et des notes.
Paris, Imprimerie Royale, 1772.
Un volume 19 x 13 cms, XII-335 pages. Textes français et grec en regard.
Demi reliure à coins, dos lisse à faux nerfs dorés. Intérieur impeccable, à l’exception d’une trace de mouillure tout au long du volume en bas de la grande marge inférieure, s’arrêtant bien loin du texte.
Contient également des Recherches sur les parasites et les flatteurs proprement dits chez les Grecs par La Porte du Theil.
Rare.
150 €

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