Bibliothèques imaginaires (13) – Une bibliothèque virgilienne – Alain Nadaud

J’avais commencé par la bibliothèque qui est située à l’intérieur de la médina. Une ancienne caserne turque, qui date de la conquête ottomane, juste en-dessous de la mosquée de la Zitouma. Il y a là de véritables trésors, en éditions rares comme en manuscrits anciens.

De plain-pied de chaque côté de la cour intérieure s’ouvraient les réserves. Les magasins débordaient de livres, on ne savait plus où les mettre. Pour gagner de la place sur les rayonnages, ça faisait un bout de temps déjà qu’on s’était résigné à les classer, non plus par matières, mais par formats : la salle des in-octavo, des in-quarto, des in-folio…

Les étagères en bois, qui montaient jusque sous les voûtes, étaient si rapprochées qu’on avait quelque peine à circuler dans les travées ! Avec l’apparition des premières auréoles dans les plafonds, il avait fallu se rendre à l’évidence : il était devenu urgent de déménager.

Combien d’heures passionnantes j’ai néanmoins passé dans l’odeur âcre, entêtante, du vieux papier… Par un traitement de faveur dû à mes fonctions, on m’avait même accordé le droit de rester jusque parfois tard le soir ; et j’y aurais passé la nuit si la violence des éclairages au néon, au-delà d’une certaine heure et la fatigue aidant, ne finissait pas par me brûler les yeux.

Il y avait là les éditions les plus anciennes des vies de Virgile : celles de Servius, de Probus, de Focas ou de saint Jérôme, sans compter les innombrables et parfois fastidieux commentaires de l’Enéide ; et puis la totalité des numéros de L’Antiquité classique et de la Revue des Études latines, parus entre les deux guerres, où figure entre autres la Vitae Virgilianae de Ernst Diehl, qui le premier se risqua à émettre des réserves sur les circonstances exactes de la mort du poète

[…]

Biblio_imaginaire_13

Quand je mettais les pieds dans une bibliothèque, j’étais saisi d’une impatience frénétique. La proximité de tant de livres mis ansi à ma portée provoquait en moi une réaction compulsive et puérile : je voulais tout consulter, sans attendre ; mais à peine avais-je commencé à en feuilleter un que je ne pouvais me résoudre à délaisser les autres ; bientôt gagné par le découragement, une irrépressible sensation d’angoisse et d’étouffement m’obligeait à sortir dans la cour pour me calmer et reprendre mon souffle.

Cette fois-ci, compte-tenu de l’enjeu, j’avais décidé de ne pas me laisser impressionner et de procéder par ordre. J’avais repéré l’étagère où étaient alignées toutes ces éditions.

L’une d’elles, imprimée en Italie, datait du milieu du XVIIe siècle, et avait d’abord attiré mon attention, mais pour de mauvaises raisons ! Suite à une période de pénurie, due à la famine ou à une épidémie de peste, on en avait été réduit à utiliser une encre fabriquée de manière approximative, et donc de médiocre qualité. Les éléments acides qui la composaient avaient eu pour résultat de ronger et même de trouer le papier, de telle sorte que les caractères avaient disparu de la surface des pages, mais sans s’être effacés pour autant.

En effet, ils ne subsistaient plus que par l’exacte découpe de leur tracé, comme si un feu invisible, avec la précision du chalumeau, les eût dévorés de l’intérieur, livre fermé. Et de celui-ci, une fois rouvert, il tombait une cendre fine, couleur rouille, plutôt une poussière. Pour ainsi dire vidés de leur substance, les mots ne pouvaient être lus qu’en laissant la lumière passer à travers.

Alain Nadaud. Auguste fulminant. Grasset, 1997.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s