De la Lune à la Terre – De Nouméa à Londres

Les Exilés de la Terre

Norbert Mauny, jeune astronome, est en mission scientifique et secrète au Soudan. Il veut y installer un observatoire sur le plateau du Tehbali. Mais surtout « suspendre le cours de la Lune et la rapprocher de la Terre. »

Exiles_5Car « la Lune n’ayant pas d’atmosphère, sa colonisation permanente et l’exploitation de ses ressources naturelles est pour l’instant impossible. […] La solution la plus pratique est de la doter d’une atmosphère semblable à la nôtre en la forçant à descendre dans notre zone atmosphérique.  […] En somme, il ne faut pas aller à la Lune, il faut obliger la Lune à venir nous trouver. »

Comment ? par la force de l’électricité d’induction, « en augmentant artificiellement la force de l’aimant terrestre [par] la construction d’une montagne artificielle de pyrite de fer. »

Bien sûr, les obstacles me manqueront pas : traitres au sein de l’équipe, rébellion arabe menée par Kaddour, le nain de Rhadamèh, qui s’est proclamé roi du Soudan et qui se sert de (fausse) magie noire pour convaincre la fiancée de Mauny de l’épouser et… serviteur so british.

La capture de la Lune doit se réaliser en six jours, huit heures, vingt et une minutes et quarante-six secondes après la mise sous tension de l’aimant.

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Mais vingt-deux secondes avant la fin, une intervention imprévue la stoppe brutalement… Avec pour conséquence de transporter le mont Tehbali sur la Lune !

Pourquoi ? Comment ? « Sans doute l’arrêt subit et le mouvement rétrograde imprimés au satellite, à l’instant même où il allait toucher la Terre, ont provoqué l’explosion de forces volcaniques latentes et d’une véritable marée souterraine qui nous a projetés dans les airs, fait entrer dans la sphère d’attraction de la Lune. »

« On eût dit que de tous côtés le sol s’était crevé sous l’action de prodigieuses forces souterraines, et rompu dans un immense cataclysme, pour rejeter à sa surface, sous les angles les plus bizarres, les plus heurtés, les plus imprévus, les stratifications superposées qui le constituaient. Le rouge vif, le jaune d’ocre, le bleu clair et le violet dominaient dans la teinte de ces roches, mais toutes les couleurs de l’arc-en-ciel s’y retrouvaient par places, dans un bariolage qui n’avait rien d’harmonieux. »

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Nos héros vont-ils pouvoir regagner la terre ? Bien sûr, car c’est la loi du genre.

Mais comment ?

Est-ce du faux Jules Verne ?

C’est bien plus compliqué que cela…

En 1877, l’éditeur Hetzel achète à André Laurie le manuscrit d’un roman intitulé L’Héritage de la Bégum. Il demande à l’auteur de le remanier selon ses indications, puis à Jules Verne de le finaliser. Ce sera Les Cinq Cent millions de la Bégum.

Même processus pour L’Étoile du sud, signée uniquement par Jules Verne, et paru chez Hetzel en 1884.

Laurie gagne ensuite progressivement son indépendance d’auteur : il écrit entièrement L’Épave du Cynthia (1885), qu’il a le droit de le cosigner avec Jules Verne. Et enfin, il publie sous son nom seul quelques romans, dont Les Exilés de la Terre (1887), illustré, comme ceux de Jules Verne, par Georges Roux.

Les connections ne s’arrêtent pas là : Laurie, dans son roman, évoque explicitement la tentative d’un Français de rejoindre la Lune au moyen d’un obus-wagon (trame de De la Terre à la Lune). Quant à la Selene Company, qui commandite l’expédition des Exilés de la Terre, elle est fondée par les trois associés – plus ou moins aigrefins d’ailleurs – de l’Electric Transmission Co., société qui qui végétait, comme le Gun Club de Baltimore.

Les ressemblances avec les grands romans de Jules Verne sont frappantes : par exemple André Laurie a eu l’intuition des panneaux solaires :

Exiles_6« Dans ce chemin, en plein air et exposés tout le jour aux rayons du soleil tropical, se trouvaient plusieurs réflecteurs de cuivre, en forme de tronc de cône à génératrice brisée. Chaque appareil portait à son foyer une chaudière de verre trempé et une machine à vapeur dont le mouvement, on le voyait d’un coup d’œil, pouvait aisément animer des courroies de transmission disposées sous un appentis. […] Sous le ciel du Soudan, nous obtenons en moyenne 38 calories par minute et par mètre carré de surface d’insolation. Or, chacun de mes appareils équivaut à 10 mètres carrés et j’en possède 2000. C’est vous dire que je puis obtenir gratuitement, recueillir et utiliser 760 000 calories par minute. C’est une force gratuite et illimitée. »

Cette force électrique reste disponible la nuit : elle est stockée dans des « accumulateurs électriques », visiblement semblables à ceux que vient de présenter la société Tesla, et qui seront construits dans la « giga-factory » en cours de réalisation dans le désert du Névada.

Qui était André Laurie ?

portrait groussetAndré Laurie, alias Philippe Daryl, Tiburce Moray, et bien d’autres pseudonymes, se nommait pour l’état-civil Jean-François Paschal Grousset.

Journaliste opposé au régime de Napoléon III, membre du Conseil de la Commune de Paris, il est déporté en Nouvelle-Calédonie. Évadé, il gagne Londres, puis revient en France lors de l’amnistie de 1880. Il reprend alors ses activités politiques, est élu député, entame une carrière littéraire et défend, contre Pierre de Coubertin, une conception du sport excluant l’idée de compétition.

Henri Rochefort

C’est avec Henri Rochefort, également journaliste, également homme politique, pas tout à fait communard et qui tournera fort mal, que Paschal Grousset s’évada de Nouvelle Calédonie. Ce fut la seule évasion réussie de toute l’histoire de ce bagne, et elle eut un retentissement tel qu’Édouard Manet l’immortalisa.

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C’est un décret de 1872, qui avait désigné la Nouvelle-Calédonie (et non plus la Guyane) comme lieu de déportation. Les Communards condamnés aux travaux forcés furent internés à l’Île Nou, ceux condamnés à la déportation simple rassemblés à l’île des Pins, et ceux condamnés à la déportation en enceinte fortifiée se virent conduire à la presqu’île de Ducos.

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Rochefort a raconté l’histoire du voyage des évadés jusqu’à Londres, en passant par l’Australie, Tahiti, les îles Gambier, Fidji et Sandwich, Honolulu, San Francisco et New-York dans De Nouméa en Europe, paru aux alentours de 1880, sans nom d’auteur. Il présente l’ouvrage comme écrit à quatre mains avec « Olivier Pain, mon co-évadé et aussi mon collaborateur. Sa part de souvenir a, dans ce récit, autant d’importance que la mienne. »

Il faut dire que les évadés s’étaient séparés en deux groupes dès l’Australie, dans des circonstances obscures sur lesquelles Rochefort resta toujours flou. On l’a accusé plus tard d’avoir été inéquitable dans la répartition de l’argent nécessaire au financement du voyage de retour, qui avait été rassemblé par une souscription publique.

Ce livre se veut un simple récit de voyage : «  Nous nous sommes promis de fermer nos récits à la politique, de peur de nous laisser aller à lui faire payer tout ce qu’elle nous coûte. » Le naturel ne reprend qu’une seule fois le dessus, dans les dernières pages, ou Rochefort insiste longuement sur la conférence de presse qu’il donne à l’Académie de Musique de New-York, pendant laquelle il essaie d’éclairer La Lanterne des américains sur la situation politique française.

Écrit avec beaucoup de verve – ce n’est pas pour rien que Rochefort était un grand journaliste – De Nouméa en Europe est un grand reportage plutôt qu’un récit de voyage.

Pourquoi s’évader ?

« L’auberge néo-calédonienne où le gouvernement nous avait claquemurés ne cadrait en rien avec nos habitudes parisiennes : nourriture insuffisante, service défectueux, manque absolu de confortable. devant le peu d’égard que nous témoignaient nos aubergistes et l’insuccès de nos réclamations, nous prîmes une décision énergique, celle de déménager « à la cloche de bois. »

L’Australie

« L’égalité, là-bas, n’est pas seulement comme en Europe, inscrite dans le Code par des législateurs récalcitrants. Elle tient à la nécessité des relations, et, pour ainsi dire, au sol même. Il ne peut y avoir de traditions nobiliaires, de privilèges de caste ou de légendes féodales sur un continent défriché depuis cent ans à peine. Le souvenir des croisades n’a laissé aucune trace dans des familles où l’on se croise de temps en temps pour la reproduction, mais non pour la foi. On ne saurait trop rééditer cet axiome : Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire ! »

Des proscrits français se sont lancés dans la vigne : « un excellent vin colonial qui, bien que provenant de cépages apportés du Bordelais, a pris, sous le soleil austral, la chaleur et le bouquet du meilleur Bourgogne. »

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Embarquement pour San Francisco

« On nous avait conseillé, contre le mal de mer, l’emploi d’une espèce de chaise longue en osier, de fabrication chinoise, qui semble moulée sur le corps humain, et dans laquelle on s’étend pus commodément encore que sur un matelas. Nous achetâmes, en nous rendant au bateau, un de ces divans bizarres qui peuvent avantageusement remplacer les hamacs et les sommiers les plus élastiques ; puis nous nous installâmes dans les désagréables échoppes qu’on appelle cabines à bord des navires, et que les entrepreneurs de navigation ont l’ironie de vous présenter comme le dernier mot du confortable.
Un paquebot est une véritable table d’hôte flottante, dont les convives sont tenus de voisiner, et dont le capitaine est quelque chose comme le maître d’hôtel. En même temps qu’il relève les degrés de longitude, il est tenu de veiller au service de la table. Il interroge à la fois l’horizon et les boites de conserves. Son rôle est d’éviter les écueils qui peuplent l’Océan et les morceaux de « réjouissance » qui déshonorent les rosbifs.
Cette double mission que les Compagnies confient à un seul homme rencontre quelquefois certaines difficultés d’exécution.
Un capitaine peut être un excellent marin et détestable restaurateur. Il en est aussi, perspective plus sombre, qui vous font manger de la cuisine délicieuse, mais qui vous échouent sur le premier récif. »

Cannibalisme aux Iles Fidji :

« La chair des femmes est regardée comme plus délicate que celle des hommes. Les morceaux préférés sont la cervelle, la partie supérieure du bras et la partie grasse des jambes. […] Nous devons ajouter, pour rassurer nos compatriotes, que les indigènes font peu de cas de la chair du blanc, qui est pour eux ce que le « petit salé » est pour nous. »

A San Francisco, embarquement immédiat dans le train pour New-York (7 jours de voyage). Arrêt à Salt-Lake-City, chez les Mormons, puis à Chicago.

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« Chicago, si célèbre par son commerce, l’est au moins autant par ses incendies. Quand cette ville inflammatoire est restée deux ans sans brûler de fond en comble, les architectes et les entrepreneurs organisent des meetings de protestations. La facilité avec laquelle elle renaît de ses cendres l’a fait comparer par les auteurs du pays à l’oiseau fabuleux qui a donné son nom à diverses compagnies d’assurance. »

Visite des chutes du Niagara :

« Un sentier difficilement praticable conduite à une grotte devant laquelle passe la grande cataracte. On voit ainsi le Niagara à rebours. Quand le soleil traverse ces lames d’eau, il s’y décompose en arcs-en-ciel d’un effet magique. Ce météore, que Dieu fit briller après le déluge, en signe de paix, n’a pas empêché quelques imprudents d’être, à la suite d’une glissade, emportés par le torrent jusque dans le lac Ontario. Mais les « montreurs » du Niagara ne voient dans la possibilité d’une telle aventure qu’un attrait de plus. »

« Dix jours [après avoir quitté New-York], nous étions à Londres, où nous embrassions enfin nos enfants, que nous retrouvâmes grandis, et qui nous retrouvèrent grisonnants et changés par trois années de cruelles vicissitudes. Car pour ceux qui prospèrent, le temps c’est de l’argent dans les coffres, et le temps, pour ceux qui souffrent, c’est de l’argent… sur les cheveux. »


Jacques Crovisier donne ici un commentaire détaillé des aspects scientifiques et astronomiques des Exilés de la terre.

Xavier Noël a publié une biographie de Paschal Grousset. (voir ici)

Le site de la Société Grousset Laurie Daryl se trouve ici.


Exiles_1André LAURIE
Les Exilés de la Terre.
I. Le Nain de Rhadameh. II. Les Naufragés de l’espace. 79 dessins de Georges Roux.
Paris, Hachette, collection Hetzel, sans date [1926, date BNF]. Un volume 30 x 20 cms, 406 pages. Cartonnage éditeur décoré. Ors passés sur la plus grande partie du premier plat. Bon état intérieur. 30€

Rochefort_2Henri ROCHEFORT
De Nouméa en Europe
200 illustrations contenant 700 sujets.
Paris, Ancienne Librairie Martinon, sans date (circa 1880).
Un volume 28 x 19 cms. 363-XXIV pages.
Dessins de Denis, Desjours, Gilbert, Mathon, Vierge, Hareux, etc.
Reliure demi-basane frottée abimée avec gros manque.
Dos à faux nerfs. Plats et coins frottés.
Mouillures en haut des premières pages, sinon texte et gravures très frais. 75€

Un commentaire sur “De la Lune à la Terre – De Nouméa à Londres

  1. Georgette Chevallier dit :

    Merci. Très intéressant. Georgette Chevallier

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