Savants et Gens de Lettres, un peu d’hygiène, que diable !

Vous mettez tous les jours – toutes les nuits – votre vie en danger, et vous ne le savez pas :

« Les dangers de l’étude et des méditations habituelles et prolongées ne sont point douteux. Ce genre d’excès peut insensiblement nuire à la santé, l’altérer grièvement, et souvent même abréger la durée de la vie. »  

Êtes-vous concernés ?

« Il faut comparer ceux qui cultivent les sciences avec ceux qui ne les cultivent pas : il sera facile d’apercevoir ce qui les distingue essentiellement les uns des autres.

L’homme du monde paraît toujours avoir l’esprit à ce qu’il fait, jamais il ne se livre à ces abstractions, à cet état d’isolement de la pensée qui détache l’attention de tous les objets environnants ; jamais il n’éprouve ces élans impérieux de l’imagination qui transportent l’âme et enfantent le génie.

Le savant, au contraire, semble préoccupé pendant tous les instants de sa vie ; son esprit est sans cesse en exercice, qu’il se livre aux travaux de cabinet, ou qu’il les suspende : après s’être livré profondément à l’étude ou à la méditation, tous les muscles de la face sont tendus et paraissent être en convulsion ; ses yeux sont fixes, rouges, injectés ; il porte vaguement ses regards sur les objets qui l’entourent, et il ne les voit pas. Il est alors, pour ainsi dire, tellement concentré en lui-même qu’il offre l’image d’un homme stupide ou égaré ; souvent il ne répond point aux questions qu’on lui fait, ou n’y répond que d’une manière insignifiante ; il est pensif, rêveur, distrait, ne sachant ni ce qu’on dit ni ce qu’on fait autour de lui. Souvent il agit en quelque sorte d’une manière automatique, et sans pouvoir rendre compte ensuite du motif de ses actions. Sa marche est tantôt lente, tantôt vive et précipitée ; tout son extérieur enfin annonce cet état d’abstraction intellectuelle ou de contention extrême qui est souvent peu durable, mais qui peut être parfois porté jusqu’à un état voisin de la catalepsie. »

Vous vous êtres reconnus ? Voici ce que vous risquez :

« L’inaction dans laquelle vivent les gens de lettres, et l’exercice continu, et souvent prolongé outre mesure, des fonctions de l’organe cérébral [provoquent] la faiblesse et le peu de développement du système musculaire, […] des affections graves et variées, tirant leur source du ralentissement de la circulation générale, de celle du système de la veine-porte, et de l’espèce d’influence qu’exercent sympathiquement les contentions d’esprit sur l’ensemble de la vie intérieure, et spécialement sur les divers organes qui composent ce que l’on nomme le centre épigastrique. […]

« La mobilité et la sensibilité extraordinaires qu’acquiert le système nerveux deviennent à la fois causes prédisposantes et occasionnelles d’un grand nombre de maladies connues sous le nom générique d’affections nerveuses ; comme l’hypocondrie, la mélancolie, les spasmes, les névralgies, et une infinité d’autres maladies singulières ou anormales qui ont pour principe l’exaltation ou l’aberration du système nerveux. […]

«  Il est encore deux phénomènes que l’on observe fréquemment chez les gens de lettres, et qui paraissent être le résultats des veilles prolongées et des contentions habituelles de l’esprit. Ce sont une sorte de crispation, et un léger mouvement convulsif des muscles de la face. »

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Mais ce n’est pas tout :

« Les autres maladies particulières aux gens de lettres tirent leur source du peu d’activité de la circulation abdominale, de l’état d’inaction dans lequel ils vivent, et de l’irradiation sympathique que produit sur les organes de la vie nutritive le cerveau fatigué par une application trop forte et trop constante à l’étude ou à la méditation. Ces maladies sont la mélancolie, l’hypocondrie, avec ou sans lésions d’un ou plusieurs organes abdominaux, la goutte, la gravelle, le calcul des reins ou de la vessie, les hémorroïdes, l’ictère, les engorgements et les phlegmasies chroniques du foie, de la rate et des autres organes contenus dans le bas-ventre ; enfin la faiblesse et la sensibilité exquise de l’estomac d’où dépend une nombreuse série d’affections secondaires dont cet important viscère peut devenir le siège ; telles que les perversions de l’appétit, la dyspepsie, la cardialgie, le pyrosis, les vertiges, les céphalagies, l’hémoptysie et la phtisie pulmonaire. »

Ainsi Rousseau, « était remarquable, dans les dernières années de sa vie, par l’extrême exiguïté des cuisses et des jambes. […] il semblait que tout le sang et toute l’action vitale se fussent portés vers la tête. »

« On rapporte qu’Épicure avait tellement épuisé ses forces physiques par l’étude et les efforts continuels de la pensée que, dans les dernières années de sa vie, il ne pouvait quitter son lit, et que sa vue avait acquis un si grand degré de sensibilité qu’il lui était impossible de regarder le feu et la lumière. Au rapport d’Aristote, Empédocle, Socrate et Platon étaient mélancoliques. Aristote lui-même éprouvait une telle sensibilité de l’estomac par suite des travaux habituels de l’esprit, qu’il était obligé sur cette partie une sorte d’huile aromatique pour la fortifier. […] Cicéron et Sénèque avaient une constitution faible et délicate qui leur faisait quelquefois ressentir des défaillances d’estomac. […] Pétrarque, qui était d’une constitution débile, devint épileptique par l’effet des travaux excessifs de l’esprit. […] Descartes avait des songes qu’il regardait comme mystérieux, et pendant lesquels il s’imaginait voir des fantômes et entendre une voix qui l’appelait à la recherche de la vérité. […] Newton tomba dans une mélancolie qui le privait de la faculté de penser. […] Le chancelier Bacon avait une santé si délicate qu’il tombait subitement en faiblesse toutes les fois que la lune se cachait, et ne revenait à lui que lorsque cet astre avait recouvré sa splendeur. […] Le Tasse se voyait sans cesse entouré de poisons, de supplices, et poursuivi par un lutin. […]

Heureusement quelques règles d’hygiène peuvent vous sauver :

« Les savants et gens de lettres peuvent, quelques soit la contrée qu’ils habitent, arriver comme tous les autres hommes à un âge très avancé, malgré la nature de leurs travaux, l’ardeur avec laquelle ils les poursuivent, et tous les maux physiques et moraux que l’excès de ces travaux attire sur eux. »
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Que faut-il faire ?

  • Ne pas commencer trop tôt : « Il est dangereux et hors des règles prescrites par la nature, de faire coïncider avec l’âge tendre l’exercice des facultés de l’entendement, […] de les énerver par une activité trop violente et trop assidue. Une semblable méthode entraîne presque toujours le dépérissement de la santé, produit une espèce d’atrophie générale, […] donne lieu fréquemment à l’altération des facultés de l’intelligence, à une sorte de caducité précoce qui anéantit de bonne heure les forces physiques et morales, et conduit ainsi à une mort prématurée. »
  • Et pas n’importe comment : « L’ordre qu’il convient de mettre dans ses premières études, et dans celles bien plus importantes qui les suivent, est aussi essentiel au perfectionnement de l’intelligence, que le développement successif et régulier de ses diverses facultés. […] En se livrant à plusieurs sciences à la fois, et à la méditation sur des sujets disparates, on ne peut acquérir que des idées vagues, fugitives, et des connaissances peut solides et peu exactes. »
  • Bien choisir sa voie : « La fatigue, l’ennui, l’espèce de malaise qu’on éprouve lorsqu’on s’occupe d’une science quelconque, est une marque certaine, une preuve irrécusable, qu’elle ne convient point à l’esprit, et que celui-ci n’y est nullement propre. Il faut alors l’abandonner. »

S’il est trop tard pour revenir en arrière, voilà comment vous en sortir :

  • Repérer les signaux d’alerte : « L’espèce d’état de rêverie, la fixité des regards et la rougeur des yeux, premiers effets des contentions d’esprit, sont des signes évidents d’une lassitude extrême du cerveau, qui empêche les fonctions de cet organe de s’exercer facilement. »
  • Ceci le plus tôt possible, sinon : « l’imagination perd son activité et tombe souvent dans l’inertie la plus complète ; le jugement et le raisonnement ne s’exercent plus qu’avec embarras et difficulté. À cette sorte d’anéantissement moral se joint un engourdissement général, et le cerveau se trouve quelquefois dans un tel état d’orgasme et de tension, que le sommeil devient impossible, et que l’on tombe dans une insensibilité qui peut durer plusieurs jours. »
  • Il faut donc prendre immédiatement du repos, et se livrer à quelques exercices, « différents genres de récréations capables de suspendre l’attention, de rompre la chaîne des idées, afin d’augmenter l’activité du mouvement circulatoire dans les membres inférieurs, afin de déterminer l’affluence du sang vers ces parties, de changer, de modifier son cours en le détournant des parties supérieures vers les inférieures. »
  • Il est important de bien choisir à quel moment travailler : « s’abstenir de le faire immédiatement après le repas, car le travail de la composition produit une pesanteur de tête, un engourdissement général, auxquels succèdent un embarras, une confusion momentanée des opérations de la pensée, des bâillements des pandiculations, enfin une propension invincible au sommeil, marque certaine de l’extrême fatigue du cerveau, qui ordinairement vient mettre un terme à ce torrent impétueux d’idées qui, peu de temps auparavant, coulaient librement et sans efforts. »
  • Écouter de la musique : « Rien ne porte sur l’organe des sensations une influence plus vive et plus directe : elle agit sur l’esprit en modifiant le mode d’exercice  de ses facultés et, en délassant celles d’entre elles qui ont été fatiguées par leur action longtemps prolongée, elle excite l’activité des opérations de la mémoire et de l’imagination. »
  • Se réunir avec ses pareils : « ces réunions ont l’avantage de concourir à l’augmentation, à la perfection des connaissances et à l’acquisition d’idées nouvelles par la discussion, ou par de simples entretiens sur différents objets des sciences avec des hommes doués à la fois d’une expérience sûre, d’une sagacité profonde, d’un goût pur, d’un jugement sain, et surtout d’un esprit brillant et éclairé. »
  • Rechercher la société des femmes, mais pas n’importe lesquelles : « Des moyens les plus capables de captiver et d’arracher par une douce violence à des travaux dont l’habitude et l’excès peu mesurés peuvent nuire à la santé, aucun ne peut mieux remplir cette indication que le commerce habituel des femmes, surtout de celles qui cultivent les Lettres, et qui joignent aux plus aimables qualités de l’esprit un caractère noble, élevé, une âme tendre, sensible, et une douceur de sentiment qui seule saurait suppléer à la plupart des autres prérogatives dont la nature peut les doter. »
  • Privilégier l’air pur « qui contribue si puissamment au libre exercice de l’entendement : habiter ordinairement des lieux élevés, plutôt exposés au nord-est et à l’est, qu’à l’ouest ou au sud, surtout pendant l’été ; ne faire ses promenades que dans des endroits sains, sur les bords des eaux qui ont un cours plus ou moins rapides ; fuir ceux qui sont bas, humides et entourés de marécages ; enfin entretenir un léger courant d’air dans l’appartement où l’on travaille habituellement. »
  • Choisir des vêtements adaptés : « chemises et caleçons en fil de lin, de chanvre ou de coton, vêtements de soie très larges et remboursé de coton cardé car, idio-électriques (et non ana-électriques), ils retiennent et concentrent l’électricité animale dans le corps, et interceptent la communication du fluide électrique de l’atmosphère. »
  • Éviter les bains chauds, car « l’homme de lettres est faible, d’une complexion frêle et délicate. Il faut ne faire usage du bain que le thermomètre à la main, afin d’éviter les accidents qui pourraient survenir par l’effet du défaut de rapport qui existerait entre le degré de température de l’eau du bain, et celui de la force de la chaleur animale. » Il vaut mieux prendre des bains froids et « suivant l’usage des Anglais, s’y jeter deux ou trois fois dans une minute, et après en être sorti, se faire essuyer et sécher le corps. »
  • Choisir un régime adapté : « Chez les hommes de lettres, l’organe principal de la digestion ne remplit pas toujours convenablement ses fonctions. Un mauvais estomac suit toujours les gens de lettres comme l’ombre suit le corps. » [suit une longue énumération d’aliments : éviter les dattes et les figues, privilégier les bigarreaux; préférer le mouton au bœuf, et la bière ou le cidre au vin, etc.]
  • Bien mâcher et ne jamais « contenter pleinement son estomac, [afin d’éviter] l’espèce de mélancolie, les douleurs et les pesanteurs d’estomac, les flatuosités, les vertiges, les céphalagies, les angoisses, la tristesse profonde, qui sont ordinairement le produit des digestions pénibles et laborieuses. »
  • Se détendre par « l’équitation, la course, la promenade, l’escrime, les jeux du volant, du palet, de la boule, des quilles, de la paume, de la balle, du mail, du billard ; l’art du menuisier, du tourneur, les travaux légers de l’agriculture et même l’agitation des membres dans la chaleur de la conversation. »
  • Surveiller ses évacuations naturelles : « la plupart des gens de lettres ont l’habitude de retenir longtemps leur urine et de ne l’évacuer que lorsqu’un sentiment douloureux leur en fait impérieusement sentir la nécessité : cette coutume peut avoir des conséquences funestes, […] le catarrhe de la vessie. D’Alembert, Buffon, Voltaire en furent atteints. »
  • De même, éviter la constipation « en s’accoutumant, comme le conseille Locke, à  provoquer tous les matins l’expulsion des matières stercorales. »
  • Doser l’évacuation de la liqueur spermatique : « La privation et l’abus des plaisirs de Vénus ne peuvent qu’être très préjudiciables. […] Poussés à l’excès, ils produisent des maux graves, parmi lesquels on ne doit jamais oublier l’affaiblissement ou la perversion totale des facultés intellectuelles. Ces plaisirs, pris avec modération, sont utiles et permis. Au reste, leur fréquence ne se mesurant point par la seule répétition de l’acte […] il est bon de savoir que lorsqu’ils ne sont suivis ni d’épuisement ni de douleurs, ils ne sont contraires ni au corps, ni à l’esprit. »
  • Et encore « résister aux chocs violents des passions, […et] travailler plutôt au printemps et à l’automne, […] »

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De l’hygiène des gens de lettres, ou Essai médico-philosophique sur les moyens les plus propres à développer ses talens et son aptitude naturelle pour les sciences, sans nuire à la santé et sans contracter de maladies ; ouvrage utile à tous les hommes de cabinet et à ceux qui mènent une vie sédentaire
Paris, Méquignon l’Aîné père, 1819.
Un volume 20,5 x 13 cms, X-500 pages.
Demi reliure, dos lisse à filets dorés, pièce de titre.
Frottements d’usage, coiffe légèrement détachée. Soulignés au crayon tout le long de l’ouvrage, en particulier les références bibliographiques et les citations de Rousseau..
Texte très frais, sans rousseurs.
120 €

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