Les mauvais effets des livres

« Les mauvais effets qu’on peut imputer aux livres, c’est qu’ils emploient trop de notre temps et de notre attention, qu’ils engagent notre esprit à des choses qui ne tournent nullement à l’utilité publique, et qu’ils nous inspirent de la répugnance pour les actions et le train ordinaire de la vie civile ; qu’ils rendent paresseux et empêchent de faire usage des talents que l’on peut avoir pour acquérir par soi-même certaines connaissances, en nous fournissant à tout moment des choses inventées par les autres ; qu’ils étouffent nos propres lumières, en nous faisant voir par d’autres que par nous-mêmes.

Les caractères mauvais peuvent y puiser tous les moyens d’infecter le monde d’irréligion, de superstition, de corruption dans les mœurs, dont on est toujours beaucoup plus avide que des leçons de sagesse & de vertu.

On peut ajouter encore bien des choses contre l’inutilité des livres ; les erreurs, les fables, les folies dont ils sont remplis, leur multitude excessive, le peu de certitude qu’on en tire, sont telles, qu’il paraît plus aisé de découvrir la vérité dans la nature et la raison des choses, que dans l’incertitude et les contradictions des livres.

D’ailleurs les livres ont fait négliger les autres moyens de parvenir à la connaissance des choses, comme les observations, les expériences, etc. sans lesquelles les sciences naturelles ne peuvent être cultivées avec succès. Dans les Mathématiques, par exemple, les livres ont tellement abattu l’exercice de l’invention, que la plupart des Mathématiciens se contentent de résoudre un problème par ce qu’en ont dit les autres, et non par eux-mêmes, s’écartant ainsi du but principal de leur science, puisque ce qui est contenu dans les livres de Mathématiques n’est seulement que l’histoire des Mathématiques, et non l’art ou la science de résoudre des questions, chose qu’on doit apprendre de la nature et de la réflexion, et qu’on ne peut acquérir facilement par la simple lecture. »

De qui ces fortes paroles ?

De… L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, à l’article Livre, attribué au Chevalier de Jaucourt. Lequel fut sans doute le premier Turc Mécanique de l’histoire, puisqu’il en écrivit des centaines, voire des milliers d’articles.  De Jaucourt était visiblement fatigué ce soir-là…

Deux remarques :

– Remplacez livre par internet ou par Facebook, et vous disposez d’une critique clé en main.

– De Jaucourt a fait un lapsus sans doute révélateur car « ajouter des choses contre l’inutilité des livres » ne signifie-t-il pas : ajouter des choses en faveur de leur utilité ?

dictionnaire-livres-anciens

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