Alain Nadaud, l’Ivre de livres

Nous venons de perdre un quasi-homonyme : Alain Nadaud, décédé le 12 juin.

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Y eut-il jamais plus bel hymne au livre, plus belle Déclaration – même si l’Amant n’est pas toujours dupe – que son Ivre de livres  ?

Le matériau du livre

« Un livre, ça n’a l’air de rien ; et c’est en effet peu de chose.
Ça tient dans la main, on en fait ce qu’on veut, cela ne s’oppose ni ne résiste. On peut même le lancer au loin, par-dessus le mur ou prendre le parti de le glisser dans sa poche, en attendant.
Et pourtant, tout bien considéré, il n’est en aucune façon réductible à cet objet inerte qu’il donne l’impression d’être. Il suffit de l’entrouvrir pour s’apercevoir que, semblable à un nid d’insectes, et sous la forme de minuscules caractères typographiques, la vie grouille à l’intérieur. »

La matière du livre

« Malgré son identité singulière, et même s’il émane de lui une présence qui peut aller jusqu’à lui conférer l’apparence d’une personne, le livre ne s’appartient pas.
Il n’a pas en effet le pouvoir de se refuser à qui souhaite en user. Il n’est pour cela nul besoin d’exiger. Il suffit de tendre la main et de s’en emparer. D’une pichenette de l’ongle, comme on pousserait une porte, on pénètre aussitôt, et sans même d’effraction, dans son intimité, dans ce qu’il a de plus secret. Il n’a guère les moyens de se préserver, chacun pouvant y aller et venir à son gré, avec sans-gêne ou désinvolture, quitte à lire de travers, à multiplier les contresens et à à se livrer sans témoin à toute espèce de dégradation. »

L’appropriation du livre

« Le rapport que nous avons au livre n’est d’ailleurs pas très éloigné de celui qu’entretenait Aladin avec le génie captif de la lampe merveilleuse : quiconque l’a entre les mains, non pas en frottant l’objet mais par ce mouvement tout aussi hypnotique qui consiste à tourner les pages, et sans le secours d’autre formule que ce pouvoir magique en quoi consiste l’art de savoir lire, peut faire se lever d’entre les lignes d’étranges fantasmagories. Elles n’auront cependant de réalité que pour lui seul. »

L’accumulation des livres

« La bibliothèque est un être vivant. Semblable à un navire, elle a ses « œuvres vives », qui lui donnent son assise et, pas toujours visible, son centre de gravité : ce par quoi elle tient. Et puis ses « œuvres mortes », très en hauteur, ses points faibles, ses zones d’ombre.
Mais quelle que soit cette répartition, la bibliothèque forme un ensemble dont toutes les parties sont solidaires, ce qui lui donne son identité, sa stature, son « profil ». De ce point de vue donc, et avec un risque de déséquilibre, chaque livre ne peut être manié qu’avec beaucoup de précaution.
En vertu du droit qui lui aurait été conféré un jour de prendre place sur l’une des étagères, il croit bénéficier d’une sorte d’immunité. Comme s’il avait changé de statut, comme si sa substance n’était plus la même.

Deux sortes de livres

Certes, il faut bien reconnaître qu’il y a deux sortes de livres : ceux qu’on croit dignes de faire partie de sa bibliothèque, et les autres, au sort plus précaire, qui traînent un peu partout, empilés à même le sol.
Aussi, dès que l’un d’entre eux réussit à y prendre pied, il s’attribue d’office une concession dont la durée, si on le laissait faire, serait illimitée. Il y a là comme la constitution d’une caste aux privilèges presque aristocratiques. Leurs membres ont décidé de ne plus obéir à la justice commune. Et l’autorisation d’en soustraire un seul à la compagne de ses semblables ne peut s’obtenir qu’après de brèves mais intenses négociations. Seuls ses pairs, à la faveur d’une espèce d’unanimité implicite, ont assez d’autorité pour intervenir en sa faveur ou, au contraire, le juger indigne et décider de le bannir à jamais. »

Jeter un livre ?

« Tout plutôt que jeter, car alors on se hisserait par cet acte à la hauteur de l’irrémédiable. Non pas qu’il y ait sacrilège ; seulement, par ce geste en apparence anodin, on contribuera à ne plus pouvoir se faire refermer la plaie. Tôt ou tard, on aura à regretter ce qu’il eut à la fois de banal et d’inconsidéré. On aura beau faire semblant de chercher partout ; on n’éliminera pas comme cela le vide laissé par ce livre auquel, si on l’avait gardé, on n’aurait d’ailleurs plus pensé. Celui qu’on avait cru pouvoir, de manière un peu expéditive, et comme on frappe quelqu’un par derrière, plonger dans l’oubli, ne manque jamais un jour ou l’autre de rappeler sa présence. Il a le don de resurgir à la mémoire avec cette insistance si particulière que manifestent les noyés, lorsqu’ils ont décidé qu’il était l’heure pour eux de remonter à la surface. […]
Ainsi qu’alluvions accumulés au fil du temps, les livres contiennent tous une parcelle d’existence qui y a été mise « en dépôt ». Jeter un livre reviendrait à profaner une tombe, en soulever la dalle, disperser les ossements qui s’y trouvent.
Lire, c’est faire, idéellement, l’archéologie de cette histoire perdue ; c’est refaire en penser le trajet qui nous a conduit là où nous sommes et qui fut effectué par des hommes semblables à nous, dont ne restent plus que les voix muettes auxquelles, par le lecture justement, nous nous efforçons de prêter nos yeux, peut-être notre bouche, pour leur redonner corps. »

Le livre et nous ; nous et le livre

«  Chaque volume contient en fossile l’être même que nous étions à l’époque où nous l’avons lu, même s’il n’évoque pas, en raccourci, ce que l’on a soi-même vécu. Rien de tel que d’en articuler les titres pour passer en revue sa propre existence passée, puisque chacun a laissé en nous sa marque, encore vivace. Étapes parfois imperceptibles de ce vers quoi nous nous sommes acheminés : ce que nous nous imaginions être à l’instant. Nous nous contemplons en eux sans même qu’il soit besoin de les ouvrir ou de les relire. Ils ont gardé de nous cette lueur intacte, à proportion de la souffrance et de la joie, de la révélation à laquelle ils nous ont permis d’accéder. […]
La façon dont on traite les livres est à l’image du respect que l’on se porte, n’est pas sans rapport avec ce que l’on est. »

En deux mots

« La Lettre d’un livre, c’est son Esprit . »


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Ce qu’en disait la presse

Un commentaire sur “Alain Nadaud, l’Ivre de livres

  1. JC Trutt dit :

    Moi j’ai aussi beaucoup voyagé par mes livres. Ces voyages-là permettent d’aller plus loin que les autres. Plus de limite ni dans l’espace ni dans le temps ni dans la connaissance ni dans la réalité des mondes. C’est la liberté, non plus du corps, mais de l’âme et de l’esprit. Et puis c’est plus encore. Qui pourrait mieux l’exprimer que ce vizir des Mille et une Nuits s’adressant à son maître? « ô Emir des Croyants, quand notre âme ne veut s’égayer ni par la beauté du ciel, ni par les jardins, ni par la douceur de la brise, il ne reste qu’un remède, et c’est le livre. Car, ô Emir des Croyants, le plus beau des jardins est encore une armoire de livres. Et une promenade à travers ses rayons est la plus douce et la plus charmante des promenades » (trad. Dr. Mardrus).

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