Pour aller au théâtre, Paul Léautaud revêt un masque

Moliere-RacinePour aller au théâtre, Paul Léautaud revêt un masque. Celui de Maurice Boissard, « vieux bourgeois célibataire et maniaque », son pseudonyme de critique au Mercure de France, à la Nouvelle Revue Française, puis aux Nouvelles Littéraires. Mais pourquoi donc un pseudonyme, alors que son vrai nom est alors peu connu, et ne deviendra célèbre que bien après sa mort ?

Il poursuit ce jeu de distanciation lors de la parution d’une sélection de ces critiques en volume :

M. Maurice Boissard a bien voulu me demander de faire un choix convenable. J’ai volontiers accepté de me charger de ce travail de révision. J’ai été le secrétaire de M. Maurice Boissard. Je puis même dire que je j’ai souvent collaboré avec lui, au moins pour l’accompagner au théâtre, écouter sa conversation et corriger ses épreuves. Je connais ses chroniques presque par cœur, et son style, ses tournures, ses manies.

De 1907 à 1923, Maurice Boissard assiste à une quantité faramineuse de représentations, pas forcément les meilleures.

Je suis allé cette dernière semaine quinze fois au théâtre. J’ai entendu onze pièces, comprenant ensemble vingt-cinq actes et cent seize rôles. […] Ce surmenage a d’ailleurs son agrément. Chaque pièce s’ajoute à l’autre, toutes se mêlent à la fin et on ne sait plus très bien ce qu’on a vu. C’est l’état dans lequel je me trouve en ce moment. Je revois comme un vaudeville ce qui était peut-être une comédie, et je fredonne une tirade sentimentale sur l’air d’un couplet léger que je confonds sans doute, à son tour, avec le plus beau morceau d’une pièce en vers. J’ai assisté à un tremblement de terre, à un cambriolage nocturne, à une fausse conversion religieuse, à un mariage, et à deux réconciliations entre quatre époux mal assortis. Ces événements étaient-ils liés, ou indépendants ? Étaient-ce les mêmes personnages, ou n’avaient-ils rien de commun ? Je me le demande moi-même.

Boissard/Léautaud profite de ce travail purement alimentaire pour prendre de la hauteur et brosser à petites touches une forme de théorie littéraire. Même quand il éreinte :

Paul Margueritte, avec les apparences d’un esprit libre, des idées soit-disant avancées et de prétendues hardiesses, est au fond, un moraliste, et la morale m’ennuie

M. Capus est un auteur à la mode, ce qui est souvent tout l’opposé d’un véritable écrivain. Il est resté, au fond, le petit articlier du Figaro, qui passait pour être spirituel, et que des gens peu difficiles trouvaient bien amusant. Son domaine, c’est le superficiel, cette sorte d’esprit fait de la blague du jour, cette philosophie à fleur d’intelligence qu’on rencontre dans les salles de rédaction, et il est peut fait et peu capable, en dépit de sa bonne volonté pour les œuvres un peu réfléchies et senties.

Il réfléchit aussi à l’évolution du théâtre :

C’est la tragédie, surtout la tragédie de Corneille et de Racine, qui a gâté notre théâtre, qui lui a donné cette pompe de commande, ces belles manières apprises, ce débit solennel si loin de la vie et de la vérité.

Ainsi qu’au  jeu des acteurs :

Je déteste toute emphase. Un acteur qui cherche les nuances plutôt que les effets, qui ne veut que l’éloquence de la voix et du ton sans les gestes, qui met tout son art à chercher l’expression naturelle, et voilà la vie et la vérité et l’émotion redonnées à des choses que la solennité, la déclamation et la gesticulation nous ont tant gâtées, et dont elles nous ont tant éloignés. Je sais bien qu’il y a une école pour prétendre que la solennité et la déclamation sont le propre de la tragédie, que l’emphase de la voix et des gestes lui convient, et qu’à les perdre elle n’est plus la tragédie. Ma foi, tant pis ! Je ferai toujours bon marché des théories et des traditions d’école quand il s’agit d’être vrai et d’exprimer la vérité.

Sa référence : Louis Jouvet, par exemple en d’Arnolphe dans L’École des femmes :

Jouvet_Arnolphe

Louis Jouvet en Arnolphe

J’ai entendu bien des gens, parlant de Louis Jouvet, lui faire reproche de son débit, à leur avis un peu monotone. Il a pour moi un grand charme. Il a ce que n’a jamais le débit à « effets » de la plupart des comédiens : le ton de la vérité. Il est la vérité même, et qu’il dise tout sur le même ton, surtout le morceau ci-dessous :

J’ai peine, je l’avoue, à demeurer en place…

en est d’autant plus émouvant, en prend une expression plus grande. Arnolphe parle parce que nous sommes au théâtre, et qu’il le faut bien. Dans la réalité, c’est à soi-même, c’est pour soi-même qu’il parle, et de façon tout intérieure, et même, s’il se parlait à voix haute, le ton serait le même.

À propos de Shakespeare, il prend position sur les questions posées par la traduction :

Le raisonnement de certains traducteurs qui prétendent vouloir mettre au goût du public français les œuvres étrangères, et dans ce but modifient, abrègent le texte, suppriment un ou deux personnages, changent quelquefois jusqu’au dénouement, ce raisonnement m’a toujours surpris. Quelle idée peut-on se faire ainsi d’une œuvre et d’un écrivain, si on n’a pas sous les yeux l’œuvre complète telle que l’auteur l’a voulue, telle qu’il l’a écrite ? C’est une œuvre étrangère. Il est bien entendu que nous y trouverons mille choses qui nous surprendront, des procédés littéraires qui ne sont pas les nôtres, des directions d’esprit et des façons de sentir éloignées des nôtres. Mais c’est tout cela même qui constitue cette œuvre, qui lui donne son caractère différend, neuf, étranger, qui fait en un mot son véritable intérêt. […] Mettre au goût du public français ! Cela ne vous paraît pas une sottise ? Je veux pouvoir lire un écrivain étranger dans son texte complet, exact, avec tous ses défauts. Qui sait ? Ces défauts – pour nous ! – c’est peut-être ce qui constitue son génie d’étranger, et c’est l’étranger que je veux connaître.

Hélas, ses résumés décoiffants sont trop rares :

Vous connaissez le sujet d’Andromaque. Un homme aime une femme, et, s’en voyant repoussé, joue à en aimer une autre. Cette autre, qui aime cet homme, le voyant, en dépit de son jeu, épris ailleurs, quand enfin il épouse sa rivale, le fait assassiner par un autre homme qui l’aime et qu’elle n’aime pas et à qui elle a promis son amour en récompense de son crime. Et celui-ci commis, quand l’auteur lui en vient donner la nouvelle et réclamer le prix, elle n’a pas assez de mots pour le détester et lui reprocher son forfait, jusqu’au moment qu’elle se tue elle-même pour rejoindre dans la mort celui qu’elle aimait.

Mais qui a aussi bien glorifié le plaisir de la lecture ?

Vous êtes chez vous, assis dans un fauteuil. Vous lisez un livre, un vrai livre, profondément senti, moqueur ou romanesque, plein d’esprit ou plein de sentiment, dans lequel la force, la sincérité, la vie, éclatent à chaque page. Est-ce que vous n’êtes pas emporté, est-ce que vous n’oubliez pas le lieu ou vous êtes, est-ce que vous n’êtes pas tout entier avec les personnages dont vous lisez l’histoire, est-ce que vous entendez autre chose que le bruit de cette vie qui passe devant vous tout au long du livre ? Des illustrations ? Mais non ! Elles vous troubleraient, elles dérangeraient votre vision, elles seraient inexactes. En lisant, vous avez vu de vous-même le décor, comme vous avez vu les gestes et la physionomie des personnages, et que les uns et les autres ne soient pas les vrais, cela n’importe pas. Vous les avez vus. Ils ont fait corps avec votre lecture. C’est l’essentiel.

Et l’importance de l’humour :

leautaud_rondUn bon mot, mais ce peut être tout, un bon mot !  Ce peut être la poésie, l’émotion, le rire, le tragique, la douleur, la bonté, l’amour, toute l’expérience de la vie, tout un caractère, toute une philosophie. Que ne donnerait-on pas pour un bon mot, pour une anecdote bien tracée, qui peignent, qui marquent, qui touchent juste ? Ouvrez Chamfort, ouvrez Rivarol. Rappelez-vous Voltaire. Souvenez-vous de certains mots de Henri Heine. Vraiment, n’y a-t-il pas là, dans leur moindre saillie, autrement de matières que dans bien des livres pompeux, célèbres et admirés ? Certes, il est beau d’être intelligent, mais l’intelligence, sans l’esprit, n’est qu’une chose pesante, pédante et prétentieuse. L’esprit, c’est la clairvoyance, la légèreté, le sens de la relativité, le don de l’observation, la pénétration profonde des sentiments et des idées. C’est le jeu, l’intuition rapide, là où l’intelligence cherche et ne fait qu’un lent travail. Savoir rire – le rire n’est pas toujours la gaieté – savoir se moquer, des autres et de soi-même, c’est le don suprême, c’est la marque de la liberté ; c’est savoir s’élever au-dessus de la vie et la railler.

Léautaud/Boissard est lyrique pour aborder ses écrivains préférés :

Stendhal ! l’enchantement de ma jeunesse, l’enchantement de mon âge mur. Stendhal ! l’intelligence, la sensibilité, l’observation et l’analyse faites littérature au plus haut degré. Stendhal ! l’écrivain inimitable, car on imite une rhétorique, un vocabulaire, on n’imite pas les facultés intellectuelles, la personnalité supérieure.

Mais cette admiration pour une « personnalité supérieure » dévoile la face noire de Léautaud. Celle de l’antisémite qui ne se cache pas :

Représentez-vous un peu cela, je vous prie. Voir la Rosine du Barbier de Séville, la Comtesse du Mariage de Figaro, et Chérubin et Célimène, et les amoureuses de Marivaux et de Musset, toutes ces créatures si françaises d’esprit et de visage, sous l’aspect de jolies personnes au nez crochu, aux oreilles décollées !

Pourtant il avait été un ardent Dreyfusard, mais ses attaques contre Léon Blum au moment du Front Populaire ne dépareraient aujourd’hui pas dans la bouche d’un Jean-Marie Le Pen.

Curieusement, il ne fut pas inquiété à la Libération, et acquit même une célébrité tardive grâce à la série d’interviews radiophoniques réalisées par Paris-Inter en 1950 (savoureux extraits ici). Il est vrai que tous les écrivains français n’étaient pas forcément très propres. (voir une synthèse ici)

La Ville de Paris donna même son nom à une place, certes sans réelle existence urbaine. Et la société Butagaz créa un prix à son nom, attribué entre autres à Brigitte Bardot.

Les nazis aimaient la musique. Léautaud aimait le théâtre, surtout celui de Molière, son héros absolu, qu’il oppose bien sûr à Racine :

N’est-ce pas merveilleux qu’un œuvre littéraire, après deux cent cinquante ans, garde ainsi tant de fraîcheur, tant de naturel, tant de vérité, tant de portée sur notre esprit ? Pas un mot devenu fade, pas une tournure qui ait vieilli, pas un trait démodé qui fasse sourire. Qu’est-ce qui assure ainsi la durée à une œuvre ? Il en est de même pour Villon, pour certaines parties de Ronsard, pour Corneille, pour Racine, pour Regnard et Marivaux, pour Tallement, Voltaire et Diderot, Beaumarchais. Rousseau nous gêne par son emphase et son affectation de sensibilité. Chateaubriand nous semble déclamatoire et théâtral. Victor Hugo nous fait rire et nous apparaît puéril par ses sujets et par son vocabulaire. Flaubert nous lasse par sa phraséologie apprêtée, tendue et monotone. […] Qu’est-ce qui fait qu’une œuvre du passé garde ainsi tant de force et de fraîcheur et nous semble écrite d’hier ? Est-ce l’expression de sentiments vraiment humains, la peinture de traits généraux à toute l’humanité, l’absence de toute mode dans le style, en un mot le naturel et le vrai dans le fond comme dans la forme ? […] J’oubliais Montaigne et Saint-Simon. N’ont-ils pas gardé tous les deux, l’un tout le charme singulier et pénétrant de son esprit, l’autre toute la puissance de ses peintures ? Pourquoi ! N’est-ce pas parce qu’ils n’ont eu de préoccupation, l’un et l’autre, que de peindre vrai, sans recherches ni embellissements ?

place moliere

Je n’arrête pas de m’émerveiller de la langue de Molière, sa force d’expression, sa plénitude, son exactitude dans les termes, sa concision, sa vérité aussi forte que celle de ses personnages, ce vers franc, dru, plein, solide, sans abus d’adjectifs, sans inutile et fausse parure. Jamais un vers de remplissage. Il y a là quelque chose qui m’apparaît comme unique. Que sont auprès de cela, je le dirai une fois de plus, les ornements de Racine, ses développements poétiques – et artificiels ?

De Bérénice à Titus :
Pour jamais ! Ah ! seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffririons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus !

Évidemment, cela est joli, cela flatte l’oreille, cela caresse l’esprit. Je me dis souvent, moi-même, ces vers, par une sorte de plaisir musical. Mais sept vers pour dire : Cher ami, y avez-vous pensé, ne plus jamais nous voir ?
[…] Chez Molière, au contraire, quelle vérité, quel naturel, quel concision, un vers suffisant à une idée, un sentiment.

Célimène
Mais de tout l’univers vous devenez jaloux ?
Alceste
C’est que tout l’univers est bien reçu de vous.

Deux vers et tout est dit. […]  Toute la différence – elle est grande et à l’avantage de Molière – réside en ceci : les personnages de Racine sont des héros, ceux de Molière sont des hommes. Chez le premier, la pompe, le décor, les ornements. Chez le second, la vérité, le naturel.


LEAUTAUD Paul
Le Théâtre de Maurice Boissard. 2/2

Paris, Gallimard, 1945, huitième édition. Deux volumes 17,5 x 11 cms, 268 + 392 pages. Demi reliure à coins, dos à 5 nerfs, pièce de titre, motifs dorés. Couvertures originales conservées. Très bon état. 40 €

 

3 commentaires sur “Pour aller au théâtre, Paul Léautaud revêt un masque

  1. Georgette Chevallier dit :

    Bien reçu. Merci. Georgette Chevallier

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