Oeil-de-Faucon a encore été trahi !

Un libraire se doit de valoriser – au moins un minimum – les ouvrages de son catalogue.

Faisons une exception.

Méritée.

La traduction française du roman de James Fenimore Cooper, Le Dernier des Mohicans, effectuée par un nommé A.J. Hubert, et publiée par les éditions Mame en 1885, est de nature criminelle.

Adaptation et réduction

C’est une « adaptation et réduction à l’usage de la jeunesse » que les  « 24 gravures sur bois d’après les dessins de Riou et Lix » peinent à sauver.

Pourquoi donc « adapter et réduire » ? Le traducteur, ayant peut-être eu finalement honte de son travail, se justifie longuement dans l’Avant-propos, tout en aggravant encore son cas quand il se prétend critique littéraire alors qu’il n’est qu’un censeur de bas étage :

oeil-de-faucon_3« Adaptation et réduction à l’usage de la jeunesse, avons-nous écrit en tête de ce volume : ces quelques mots suffiraient, pensons-nous, pour donner une idée exacte de ce travail, et justifier les modifications forcément apportées par nous. […] Dans les traductions ordinaires et plus complètes, il faut renoncer, en effet, à trouver une lecture qui puisse être faite en toute sécurité autour du foyer, le soir, en famille.

Ceux qui n’ont point songé à cela ne sauraient comprendre l’adaptation ni la réduction, et peut-être nous accuseront-ils d’avoir défiguré à plaisir l’œuvre des maîtres, de lui avoir manqué de respect.

Défigure-t-on un tableau de Raphaël ou une statue de Michel-Ange en les réduisant à de moindres dimensions par la gravure ou la photographie ? […]

Walter Scott et Fenimore Cooper excellent dans le genre descriptif ; mais, de l’aveu de tous, ils en abusent quelquefois ; ils surchargent leurs récits de trop de détails, de longueurs, disons le mot, dont souffre le jeune lecteur, — et nous pourrions bien ajouter : le lecteur français en général, accoutumé à des procédés plus courts et plus vifs, emporté par l’intrigue et désireux d’en connaître le dénouement. La mise en scène des situations et des personnages est trop considérable, surtout dans une traduction, qui ne saurait avoir ni le piquant ni le charme de l’original.

Plusieurs de ces ouvrages renferment aussi des discussions philosophiques, psychologiques, politiques même ; la controverse religieuse et le parti pris s’y laissent entrevoir de temps en temps.

L’adaptation et la réduction ont eu pour but de dégager le récit de ces longueurs, superfétations admirables, si l’on veut, comme œuvres littéraires dans l’original, mais entraves assurément à notre point de vue.

Nous ajouterons qu’il y a aussi, par-ci par-là, dans ces livres, plus d’une situation particulièrement délicate et passionnée, qu’il importait de remanier de fond en comble pour pouvoir les donner impunément à tous les enfants. »

Que dire ?

Réécriture

Quoi qu’il en prétende, A.J. Hubert n’adapte ni ne réduit : il réécrit.

Un seul exemple, pour ne pas « lasser le lecteur » : le premier paragraphe du roman :

Traduction d’Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret :

gravure_mohicans_1« C’était un des caractères particuliers des guerres qui ont eu lieu dans les colonies de l’Amérique septentrionale, qu’il fallait braver les fatigues et les dangers des déserts avant de pouvoir livrer bataille à l’ennemi qu’on cherchait. Une large ceinture de forêts, en apparence impénétrables, séparait les possessions des provinces hostiles de la France et de l’Angleterre. Le colon endurci aux travaux et l’Européen discipliné qui combattait sous la même bannière, passaient quelquefois des mois entiers à lutter contre les torrents, et à se frayer un passage entre les gorges des montagnes, en cherchant l’occasion de donner des preuves plus directes de leur intrépidité. Mais, émules des guerriers naturels du pays dans leur patience, et apprenant d’eux à se soumettre aux privations, ils venaient à bout de surmonter toutes les difficultés ; on pouvait croire qu’avec le temps il ne resterait pas dans le bois une retraite assez obscure, une solitude assez retirée pour offrir un abri contre les incursions de ceux qui prodiguaient leur sang pour assouvir leur vengeance, ou pour soutenir la politique froide et égoïste des monarques éloignés de l’Europe. »

Traduction d’ A.-J. Hubert :

timbre mohicans« Les événements que nous allons raconter arrivèrent dans le nouveau monde pendant une de ces guerres longues et cruelles que la France et la Grande-Bretagne soutinrent vers la fin du siècle dernier, pour la possession d’un pays qui finalement ne devait appartenir ni à l’une ni à l’autre. Les établissements des deux puissances rivales étaient séparés par de vastes territoires couverts d’impénétrables forêts ; pour se rejoindre et se combattre, les armées ennemies devaient, durant des mois entiers, se frayer un passage à travers les bois, et, avant d’avoir l’occasion de se livrer bataille, il leur fallait franchir les montagnes, les défilés, les torrents et parfois les fleuves : les colons accoutumés aux rudes travaux des champs, et les Européens les mieux disciplinés, pouvaient à peine supporter ces rudes campagnes. Le plus souvent, après une rencontre et une lutte de quelques jours, la moitié des hommes morts de fatigue ou tombés sous le glaive, les débris des régiments rentraient dans leurs provinces respectives, s’attribuant parfois la victoire de part et d’autre, mais des deux côtés toujours vaincus, épuisés par la maladie et le manque de ressources. »

Un peu plus loin, les « plans audacieux d’agression » des Français ont bien sûr disparu. Quant aux Indiens, même alliés, ils ne sont que des « sauvages […] féroces, pillards, une race perverse. »

En voilà assez.

Qui était ce A.-J. Hubert ?

Il n’a visiblement pas laissé de grandes traces dans l’histoire littéraire : sa fiche à la BNF se borne à mentionner qu’il a « traduit et adapté de nombreux romans populaires. »

Mais ne nous acharnons pas trop sur ce tâcheron qui ne fait qu’appliquer ce que lui demande l’éditeur. Il maîtrisait la langue anglaise, et il faut bien gagner son pain…

Il n’était de toutes façons pas le seul de son espèce, et se situait dans la droite lignée des éditeurs troyens de la célèbre Bibliothèque Bleue. Celle-ci proposait, sous l’Ancien Régime, des livres de colportage aux textes raccourcis, expurgés, avec des chapitres et paragraphes fortement réorganisés.

Cette pratique perdura. Un seul exemple parmi tant d’autres : l’édition des Contes du Jongleur proposée par Albert Pauphilet, parue en 1931 aux Éditions d’Art H. Piazza :

« On a réuni ici quelques contes choisis parmi les meilleurs et les plus typiques du Moyen-Âge. Ils sont dans l’ensemble fidèlement traduits, à peine allégés ça et là des longueurs et des répétitions que les plus habiles écrivains de ce temps n’évitaient pas toujours. »

Heureusement, cette édition du Dernier des Mohicans est (presque) sauvée par son magnifique cartonnage, une des spécialités des éditions Mame, et par ses gravures. Elle nous permet aussi de découvrir un écrivain jusqu’alors resté inconnu…


cartonnage_mohicansCOOPER James Fenimore
Le Dernier des Mohicans, orné de 24 gravures sur bois d’après les dessins de Riou et Lix
Adaptation et réduction à l’usage de la jeunesse par A.-J. Hubert. Tours, Mame, 1885. Un volume 27 x 17 cms. 368 pages. Percaline éditeur, plats et dos ornés, tranches dorées. Ex-Libris manuscrit. Ressaut des cahiers à partir de la page 257 (défaut d’origine). Sinon bon état. 20 €

tueur_de_daimsCOOPER James Fenimore
Le Tueur de daims, orné de 24 gravures sur bois d’après les dessins de Brun, Claire-Guyot et Zier
Adaptation et réduction à l’usage de la jeunesse par A.-J. Hubert. Tours, Mame, 1886. Un volume 27 x 17 cms. 367 pages. Percaline éditeur, plats et dos ornés, tranches dorées. Ex-Libris manuscrit. Bon état. 20 €

21445aPAUPHILET Albert
Contes du Jongleur
Paris, Piazza, 1931. Un volume 19 x 13 cms, 172 pages. Demi reliure, dos lisse, titre doré, couverture originale conservée. Reliure très frottée. Intérieur comme neuf. 25 €

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