Une lettre inédite de Flaubert

La discrétion professionnelle nous empêche de révéler  la manière dont cette lettre nous est parvenue, mais nous ne pouvons résister au plaisir d’en partager immédiatement quelques extraits, dans l’attente d’une prochaine publication intégrale.

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À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi, 2 h[eures], [23 décembre 1852]

Je descends du bateau de La Bouille. Ton buvard sera expédié ce soir. (1) Hier, j’ai abandonné ma nourrice (2) pour ta paysanne (3). Il fallait bien refaire ces vers (4), mais la composition […]

[Suivent un long commentaire et des corrections à La Paysanne]

Ma nourrice n’a pas encore l’harmonie de sa prose. Je dois écrire avec pureté, comme le faisait  Bussy-Rabutin (5). Mais ma manière est encore trop souvent diffuse et lâche. […] Hélas, tout homme qui veut bien écrire doit corriger ses ouvrages toute sa vie ! Cela me donne beaucoup à penser, comme le faisait Don Calmet (6) à Voltaire ! (7)

Pourquoi être un écrivain publié, me diras-tu ? […] Parce que le succès d’un bon ouvrage est la seule récompense digne d’un artiste. […] Mais il doit être le résultat et non le but. (8) […]

Comment juger si un ouvrage est bon ? Racine avait consulté Corneille sur sa tragédie Alexandre, Corneille lui conseilla de ne plus faire de tragédie ! (9)

Pour me calmer de ma nourrice, j’ai continué le Dictionnaire (10) :
AIR : le fond de l’air est frais
CONSTIPATION : son influence sur les convictions politiques
VALSE : s’indigner contre
POISSON : toujours d’avril
PEUR : donne des ailes
JOUISSANCE : mot obscène

Mais je ne sais comment aborder la Préface.

[La lettre continue]

[ce billet a une suite, ici]

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(1) Cette mention permet une attribution et une datation certaines. Dans une autre lettre à Louise Colet, datée du mercredi 22 décembre, la veille, Flaubert annonçait à Louise : « Je vais aller à Rouen pour ton buvard et je le ferai porter par le marchand au chemin de fer. » (Correspondance. Édition de Jean Bruneau. Gallimard. Tome II, page 214)

(2) Flaubert écrivait la scène de la nourrice dans Madame Bovary.  (Correspondance. Tome II, page 207)

(3) Flaubert et Louis Bouilhet s’affairaient depuis le 28 novembre à effectuer de multiples corrections aux versions successives de l’œuvre de Louise Colet, La Paysanne. (Correspondance. Tome II, pages 182 à 199 et 210 à 213)

(4) Le 19 décembre, Flaubert avait écrit à Louise : « Ne te décourage pas. Reste tout le temps qu’il faut et récris moi presque tous les vers » (Correspondance. Tome II, page 213)

(5) Seule mention à notre connaissance de cet écrivain dans toute la correspondance de Flaubert.

(6) Flaubert lira son traité Des Apparitions lors de la rédaction de Bouvard et Pécuchet. (À sa nièce Caroline. 18 janvier 1879. Correspondance. Tome V, page 503)

(7) Voltaire. Le Siècle de Louis XIV. Garnier, page 545.

(8) Idée récurrente chez Flaubert durant toute sa vie (À Maxime Du Camp, [26 juin 1852], Correspondance, Tome II, page 114 – À Louise Colet, [19 septembre 1852], Correspondance, tome II, page 160 – À George Sand, [6 février 1876], Correspondance, tome V, page 12 – À sa nièce Caroline, [14 mars 1879], Correspondance, tome V, page 582 )

(9) Sans doute une allusion à la réaction de Bouilhet et Du Camp lorsque Flaubert leur avait lu la première version de La Tentation de Saint Antoine : « Après la dernière lecture, vers minuit, Flaubert, frappant sur la table, nous dit : “À nous trois maintenant, dites franchement ce que vous en pensez.” Bouilhet était timide, mais nul ne se montrait plus ferme que lui dans l’expression de sa pensée, lorsqu’il était décidé à la faire connaître ; il répondit : “Nous pensons qu’il faut jeter cela au feu et n’en jamais reparler.” Flaubert fit un bond et poussa un cri d’horreur. » (Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires. [1892])

(10) Le Dictionnaire des idées reçues. Flaubert avait évoqué pour la première fois ce projet dans une lettre à Louis Bouilhet datée du 4 septembre 1850, alors qu’il se trouvait à Damas en compagnie de Maxime Du Camp. (Correspondance, tome I, page 678). Il le développe dans sa lettre à Louise du 16 décembre 1852 (Correspondance. Tome II, page 208) dans laquelle il y esquisse les articles Artistes, Langoustes, France, etc. Il en est question à nouveau le 7 septembre 1853 (Correspondance, Tome II, page 428) et le 5 juillet 1854 (Correspondance, tome II, page 561. Ce projet n’aboutira jamais, même si Flaubert avait finalement prévu de l’insérer dans le second volume de Bouvard et Pécuchet. La première publication du Dictionnaire des idées reçues date de 1910, trente ans après la mort de Flaubert.

Un commentaire sur “Une lettre inédite de Flaubert

  1. […] avons publié le premier avril des extraits d’une lettre inédite de […]

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