C’est la Bérézina !

images-from-the-berezina-bridges0000

«  (28 novembre [1812]). Napoléon étant allé vers Zembin, laissa derrière lui cette foule immense qui, placée sur l’autre rive de la Bérézina, présentait l’image animée, mais effrayante de ces ombres malheureuse qui, selon la fable, errent sur les rives du Styx, et se pressent en tumulte pour approcher de la barque fatale. La neige tombait avec violence ; les collines, les forêts ne présentaient plus que des masses blanchâtres, et se perdaient dans l’atmosphère humide : on ne voyait distinctement que la funeste rivière à moitié gelée, et dont l’eau trouble et noirâtre, en serpentant dans la plaine, se faisait jour à travers les glaçons que charriaient ses ombres.
Quoiqu’il y eut deux ponts, l’un pour les voitures et l’autre pour les fantassins, néanmoins la foule était si grande, et les approches si dangereuses, qu’arrivés près de la Bérézina, les hommes réunis en masse ne pouvaient plus se mouvoir. Cependant, malgré ces difficultés, les gens à pied, à force de persévérance, parvenaient à se sauver ; mais, vers huit heures du matin, le pont réservé pour les voitures et les chevaux ayant rompu, les bagages et l’artillerie s’avancèrent vers l’autre pont, et voulurent tenter de forcer le passage. Alors s’engagea une lutte affreuse entre les fantassins et les cavaliers ; beaucoup périrent en s’égorgeant entre eux ; mais un plus grand nombre encore fut étouffé vers la tête du pont, et les cadavres des hommes et des chevaux obstruèrent à tel point les avenues que, pour approcher de la rivière, il fallait gravir des montagnes de cadavres. […]
Les éléments déchainés semblaient s’être réunis pour affliger la nature entière et châtier les hommes ; les vainqueurs comme les vaincus étaient accablés de souffrances. […]
Plus de vingt mille soldats ou domestiques, malades et blessés tombèrent au pouvoir de l’ennemi ; on évalua à deux cents le nombre de pièces abandonnées. Tous les bagages furent également la proie des vainqueurs. Mais on était insensible à la perte des richesses, on ne connaissait que le sentiment de sa conservation. »

bataille moskwa détailAinsi témoigne Eugène Labaume. Né en 1783 à Viviers (Ardèche), mort en 1849 près de Pont-Saint Esprit, il entra dans le Génie, et devint sous-lieutenant ingénieur géographe  au service du royaume d’Italie. Il publia en 1811 une Histoire abrégée de la République de Venise, en 1814 une Relation circonstanciée de la campagne de Russie, et en 1834 une Histoire monarchique et constitutionnelle de la Révolution en cinq volumes.

Il fit la campagne de Russie en qualité d’officier d’ordonnance du vice-roi d’Italie Eugène de Beauharnais, fut décoré de la Légion d’Honneur au retour de cette campagne, et finit sa carrière militaire comme colonel d’État-Major.

bataille moskwa

Son témoignage est direct, et vaut tout autant par ses récits détaillés de mouvements et de batailles, que par l’évocation du contexte géopolitique et du point de vue des soldats sur le terrain.

« Je raconte ce que j’ai vu : témoin d’un des plus grands désastres qui aient jamais affligé une nation puissante, spectateur et acteur dans tout le cours de cette triste et mémorable expédition, j’ai écrit, jour par jour, les évènements qui ont frappé mes yeux, et je cherche seulement à communiquer les impressions que j’ai ressenties. C’est à la lueur de l’incendie de Moscou que j’ai décrit le sac de cette ville ; c’est sur les rives de la Bérézina que j’ai tracé le récit de ce fatal passage. Les [plans des] champs de bataille qui sont joints à cet ouvrage ont été levés sur le terrain, et par ordre du prince Eugène. »

Labaume est plus crédible que les ouvrages hagiographiques, tel Les Trophées des armées françaises, qui évacuent la campagne de Russie en quelques pages, dont simplement deux paragraphes consacrés au passage de la Bérézina, présenté comme une victoire française :

Trophees_page_titre« Ce que l’empereur avait prévu arriva le 28 à la pointe du jour. […] L’engagement s’étendit par gradation, et bientôt la fureur des partis devint telle que les troisième et cinquième furent obligés d’y prendre part. […] Vers les dix heures du matin, le duc de Bellune fut attaqué sur la rive gauche par le général Wittgenstein. Quoique les Russes fussent deux contre un, le général français soutint glorieusement le combat, et ne céda le terrain que lorsqu’il eut reconnu l’impossibilité de résister davantage. Cette retraite lui fut douloureuse. Ne pouvant emmener avec lui cette légion d’isolés que les calamités avaient détachée des différents corps, il dut l’abandonner dans la plaine de Weselowo à toute la férocité d’un ennemi qu’un instant de bonheur avait rendu barbare.
Tel fut ce fameux passage que les Russes considéraient comme une répétition  des Fourches Caudines, et qui, loin de remplir leur attente, ne servit qu’à rehausser la gloire du nom français. Selon l’ennemi, nous y perdîmes dix mille hommes par le feu ; selon nous il en perdit davantage. »

La Bérézina conclut ce qui avait commencé comme une promenade de santé et se termina en déroute.

carte campagne russie GOOD

La retraite

Labaume est quand même bien plus crédible :

« La victoire de Maro-Jaroslavetz nous démontra deux tristes vérités : la première, que les Russes, loin d’être affaiblis, avaient été renforcés par de nombreuses milices, et que tous se battaient avec un acharnement qui nous faisait désespérer d’obtenir de nouvelles victoires. Encore deux combats comme celui-ci, disaient les soldats, et Napoléon n’aurait plus d’armée. La deuxième vérité nous prouvait qu’il n’était plus temps de pouvoir faire une retraite paisible, puisque l’ennemi, à la suite de ce combat, nous ayant débordés, empêchait nos colonnes de se retirer par la route prévue, et nous réduisait à la fâcheuse nécessité de revenir précipitamment par la grande route de Smolensk, c’est-à-dire par le désert que nous nous étions créé. »

bataille jaroslavetz

L’hiver

itineraire« Nous marchions vers cette ville [Doroghobouï] avec une ardeur qui redoublait nos forces, lorsque tout à coup l’atmosphère, qui avait été si brillante, s’enveloppa de vapeur froides et rembrunies. Le soleil caché sous d’épais nuages disparut à nos yeux, et la neige tombant à gros flocons, dans un instant obscurcit le jour, et confondit la terre avec le firmament. Le vent soufflant avec furie remplissait les forêts du bruit de ses affreux sifflements, et faisait courber contre terre les noirs sapins surchargés de glaçons ; enfin la campagne entière ne formait plus qu’une surface blanche et sauvage.
Au milieu de cette sombre horreur le soldat, accablé par la neige et le vent, qui venaient sur lui en forme de tourbillon, ne distinguait plus la grande route des fossés, et souvent s’enfonçait dans ces derniers qui lui servaient de tombeau. Les autres, pressés d’arriver, se traînant à peine, mal chaussés, mal vêtus, n’ayant rien à manger, rien à boire, gémissaient en grelottant, et ne donnaient aucun secours, aucune pitié à ceux qui, tombés en défaillance, expiraient autour d’eux.
De ce jour, l’armée perdit sa force et son attitude militaire. Le soldat n’obéit plus à ses officiers, et l’officier s’éloigna de son général ; les régiments débandés marchaient à volonté : cherchant pour vivre, ils se répandaient dans la plaine en brûlant et saccageant tout ce qu’ils rencontraient, les chevaux tombaient par milliers, et les canons et caissons abandonnés ne servaient qu’à encombrer le passage. »

La déroute

« La route était couverte de soldats qui n’avaient plus de forme humaine, et que l’ennemi dédaignait de faire prisonniers. Les uns avaient perdu l’ouïe, d’autres la parole ; et beaucoup, par excès de froid ou de faim, étaient réduits à un état de stupidité frénétique qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer, ou bien on les voyait se ronger leurs mains et leurs bras. On en voyait ayant l’esprit aliéné qui, pour se réchauffer venaient avec leurs pieds nus se placer au milieu de nos feux : les uns, avec un rire convulsif, se jetaient à travers les flammes, et périssaient en poussant des cris affreux, et faisant d’horribles convulsions, pendant que d’autres, également insensés, les suivaient et trouvaient la même mort. »

Le responsable ? Napoléon – et lui seul

Eugène Labaume ne porte pas Napoléon Ier dans son cœur, c’est le moins que l’on puisse dire. Il l’accuse même de quasi-désertion lors de son brusque départ pour Paris avant que la retraite ne soit terminée :

« Cependant, Napoléon, effrayé de tant de désastres, mais plus encore effrayé par la crainte de perdre son autorité en France, conçut le projet d’abandonner les misérables restent d’une armée détruite, pour courir auprès de son Sénat lui en demander une nouvelle. »

Il critique aussi sa mégalomanie, son indifférence totale aux pertes humaines qu’entraine sa politique, ses rêves de gloire personnelle au détriment du bonheur – ou au minimum du bien-être – des Français.

liste« La France n’a jamais été plus puissante qu’après le traité de Tilsit [1807]. Jamais aucun mortel n’avait réuni des moyens plus faciles et plus sûrs pour réaliser le bonheur du genre humain. Il lui suffisait d’être juste et prudent : c’est en cela que la nation fondait ses espérances, et lui accorda cette confiance illimitée dont il abusa si cruellement.
Aussi la postérité balancera à décider si Napoléon a été plus coupable par le mal qu’il a commis, ou par le bien qu’il aurait pu faire, et auquel il n’a pas seulement songé. Loin de méditer avec calme et modération sur l’heureux emploi de ses ressources, il rêve de projets au dessus des forces humaines et, pour les réaliser, il oublie le nombre des victimes qu’il fallait leur sacrifier, toujours plein de ces sombres vapeurs dont il fut sans cesse tourmenté. »

Critique a posteriori, ou sentiment  acquis au fur et à mesure des événements ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Un des seuls qui trouve grâce à ses yeux est le prince Eugène, avec qui ses fonctions le mettaient en contact direct. Labaume a-t-il eu quelques ennuis au moment des Cent-Jours ? Pas de traces, semble-t-il, ni dans un sens, ni dans l’autre.

À l’inverse, en militaire droit et honnête, Labaume respecte et même estime l’ennemi. Ainsi, à propos de la fuite calculée des Russes lors de la progression de la Grande Armée vers Moscou, il note :

« En entrant dans le village, les maisons étaient désertes, le château abandonné, les meubles brisés, et les provisions gaspillées, offraient partout l’image d’une affreuse désolation.
Tous ces ravages nous montrèrent à quels excès peut se porter un peuple, lorsqu’il est assez grand pour préférer son indépendance à ses richesses. »

De même, autant il attribue la responsabilité de l’incendie de Moscou aux Russes, autant il reconnaît la totale responsabilité de la Grande Armée dans le sac de la capitale.

Les derniers paragraphes de sa Relation circonstanciée résument parfaitement les événements, et l’interprétation qu’il en donne :

« Telles furent les affreuses calamités qui dissipèrent une puissante armée, pour avoir témérairement entrepris la plus orgueilleuse et la plus inutile des expéditions. En ouvrant les annales de l’antiquité, on trouvera que depuis Cambyse jusqu’à nous, jamais réunion d’hommes si formidable n’éprouva de plus effrayants revers.
Ainsi s’accomplirent les fastueuses prophéties que Napoléon avait prononcées lors de l’ouverture de la campagne ; avec cette différence que ce ne fut point la Russie, mais bien lui qui, entraîné par la fatalité, fut frappé de ce coup inévitable de la Providence, dont les heureux résultats, en mettant un terme à une influence despotiques, rendront à l’Europe sa liberté, à la France son bonheur. »

— — — — — — —

Question subsidiaire : Victor Hugo avait-il lu Labaume, lorsqu’il rédigea Les Châtiments ?

L’expiation

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! L’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la Grande Armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre :
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul.
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
– Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis! le czar, le nord. Le nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
Ô chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.


Labaume_titreLABAUME Eugène
Relation circonstanciée de la Campagne de Russie, ouvrage orné des plans de la bataille de la Moskwa et du combat de Malo-Jaroslavetz. Édition Originale.
Paris, Panckoucke, Magimel, 1814. Un volume 22 x 14 cms, VII-401 pages, 2 cartes dépliantes. Cartonnage récent, pièce de titre en papier. Pages mal rognées (défaut d’origine), mais bon état.
110 €

02320TISSOT P.-F.
Trophées des Armées Françaises depuis 1792 jusque 1815. 6/6
Paris, Le Fuel, sans date (circa 1816-1819). 6 volumes 20,5 x 13 cms. XCVIII-320 + 484 + 412 + 424 + 357 + 471 pages. Une gravure sous serpente en frontispice de chaque volume + 11 gravures sous serpente au tome I, 9 au tome II, 10 au tome III, 10 au tome IV, 10 au tome V et 10 au tome VI. Pleine reliure. Dos lisse orné de filets et fleurons dorés. Motifs dorés sur tous les plats, encadrant des motifs à froid. Tranches dorees. Dos insolés et frottés. Coiffes frottées, réparation à la coiffe inférieure du tome I. Des rousseurs, plus ou moins éparses selon les volumes. Bel ensemble
200 €

22016_4DE VAUDONCOURT
Histoire politique et militaire du prince Eugene Napoleon, Vice-Roi d’Italie. 2/2
Paris, Mongie, 1828. Deux volumes 20 x 13 cms, XXIV-452 + 574 pages. Une gravure sous serpente en frontispice de chaque tome. 4 planches dépliantes + 1 gravure dépliante non numérotée représentant « Bonaparte et le jeune Eugène Beauharnais » au tome I ; une cinquième planche dépliante et 5 gravures représentant des scènes de bataille et le prince Eugène à différents âges au tome II. Curiosité : une carte colorée manuscrite représentant le combat de Feistritz insérée dans ce même tome. Demi reliure, dos à 4 nerfs soulignés en doré, orné de motifs à froid, tranches marbrées. Reliure très légèrement frottée, petit manque au coin supérieur du premier plat. Très bon état du texte, malgré quelques rousseurs treè claires sur certaines marges.
200 €

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s