Italie : Un sénateur proche de Berlusconi avait volé des milliers de livres rares

Près de 20.000 livres anciens, pour une valeur marchande de quelques millions d’euros, ont été saisis par la police. Une action menée par la Cour de justice de Milan, dans le cadre d’une enquête, a conduit à cette découverte. Les œuvres étaient datées entre le XVe et le XIXe siècles.

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[Dell’Utri trouvera-t-il un Mérimée, comme Guillaume Libri avait trouvé le sien ?]

Dictionnaire Bibliophilosophique, typologique, iconophilesque, bibliopégique et bibliotechnique à l’usage des Bibliognostes, des Bibliomanes et des Bibliophilistins, par Octave Uzanne, polybibliographe et philologue : le retour

Octave Uzanne (1851-1931) était un bibliophile total.

Qui n’a eu que peu de descendance.

Nous avons déjà partagé quelques-un de ses textes :

  • Le Vieux bouquin, essai monochrome (ici)
  • La Fin des livres ()

En 1896, ce ci-devant Président-Fondateur et Dissociateur des Cent-Soixante Bibliophiles Contemporains, publie à 176 exemplaires [pour qui étaient donc les seize autres ?] le Dictionnaire Bibliophilosophique, typologique, iconophilesque, bibliopégique et bibliotechnique à l’usage des Bibliognostes, des Bibliomanes et des Bibliophilistins

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C’est cette œuvre introuvable que notre confrère Bertrand Hugonnard-Roche, détenteur incontesté du titre de PAMOU (Premier Admirateur Mondial d’Octave Uzanne), a la bonne idée de réimprimer à l’identique, à 200 exemplaires [tiens, 24 de plus !]

Tous les détails sont ici.

En attendant cette prochaine parution, voici de quoi se mettre en appétit :

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Botaniste, graveur, imprimeur et éditeur : cela existe !

« Tout le monde s’occupe des moyens d’étendre l’empire de la Botanique ; moi, c’est ce dont je m’occupe le moins. Je n’envisage cette science que du côté de son utilité. […] Je pense qu’il vaut mieux s’employer à perfectionner et à simplifier [les méthodes] qui sont reçues ; et il en est plusieurs qui sont susceptibles de la dernière perfection, et qui deviendront infaillibles, sitôt que l’on aura pris le parti de joindre à chaque description une image exacte de chaque plante. » [souligné par nous]

Ainsi Pierre Bulliard (1742-1793) définit-il ses intentions dans le Discours Préliminaire qui ouvre son Dictionnaire élémentaire de Botanique.

Et joint le geste à la parole :

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Il lui a été reproché de n’avoir apporté que très peu à la science botanique, sauf dans son Traité sur les champignons où il décrit des espèces nouvelles ou très peu connues.

Ce n’est pas ce qu’il cherchait : « J’aurais pu donner, à l’exemple de tant d’autres, un système nouveau ou quelque méthode rajeunie qui, promettant les plus grands avantages, aurait été avidement saisie de toute le monde. Mais, de bonne foi, à quoi cela eût-il servi ? » (Discours préliminaire).

Il préfère compiler, synthétiser, et illustrer.

Qui était Pierre Bulliard ?

« Jean-Baptiste-François Bulliard dit Pierre, naît le 24 novembre 1752 dans le Barrois, à Aubepierre, petite ville située dans l’actuel département de la Haute-Marne.
Dernier né d’une famille de treize enfants, très tôt orphelin, il peut néanmoins faire des études au collège de Langres puis trouve un emploi à l’abbaye de Clairvaux, ce qui lui permet d’ aborder les sciences naturelles.

Il a la passion de la chasse, réalise une importante collection d’oiseaux empaillés par ses soins. À 15 ans, il a constitué un très bel herbier. Vers 1775, venu à Paris, il étudie la médecine et la botanique.
Puis il apprend la technique de la gravure auprès de Martinet. François-Nicolas Martinet, né en 1731, est l’auteur de la plus grande partie des 673 très remarquables planches, rehaussées de couleurs à la main, de format 32,5 x 24, de la grande édition par l’Imprimerie royale de l’Histoire Naturelle des Oiseaux de Buffon, Gueneau de Montbéliard et l’abbé Bexon. Quelques unes de ses planches ornent actuellement les murs du cabinet de travail de Buffon à Montbard. […]

Bulliard meurt à Paris, dans l’île Saint-Louis, 1 quai de l’Égalité – aujourd’hui quai d’Orléans -, en face du Pont Rouge – remplacé aujourd’hui par la passerelle Saint-Louis – , le 8 vendémiaire an II, soit le dimanche 29 septembre 1793, dans la maison où il vivait au deuxième étage et où il avait installé son cabinet de curiosités et son laboratoire au troisième. […]

Bulliard appartient à l’histoire de la botanique. Au début du XIXème siècle, le grand botaniste Augustin Pyrame de Candolle a donné à un genre de la famille des Crassulacées le nom de Bulliarda, aujourd’hui Crassula, et l’on retrouve chez les champignons le nom de Bulliard dans plusieurs genres et espèces. »

[Ces éléments biographiques sont tirés de l’important article consacré à Bulliard par Claude Hartmann, professeur honoraire à l’Université d’Orléans. Nous les reproduisons avec son aimable autorisation, et le citerons à nouveau. L’intégralité de cet article, qui traite également de l’influence de Linné et de Rousseau sur Bulliard, de ses choix éditoriaux et de ses apports « pharmaceutiques » peut être consulté ici.]

Qu’a-t-il écrit ?

Après un tour de chauffe avec une Introduction à la flore des environs de Paris, parue en 1776, Pierre Bulliard aborde sa grande œuvre : L’Herbier de France, ou Collection complète des plantes de ce Royaume. « L’ouvrage est publié sous forme de fascicules de format petit in-folio à partir de 1780. Des cahiers trimestriels de 10 planches imprimées en couleurs étaient prévus ; ce sera des cahiers mensuels de 4 planches.
L’Herbier débute par les Plantes vénéneuses ou suspectes (planches 1 à 200), de la Lauréole femelle (Daphne mesereum) à la Mandragore femelle en passant par l’Agaric bulbeux (notre Ammanite phalloïde).
Puis viennent les Plantes médicinales (planches 201 à 400) et enfin les Champignons (planches 401 à 602).

Bulliard n’aura pas la possibilité de poursuivre son panorama comme il le souhaitait par Les Plantes alimentaires de la France, la Collection des Plantes grasses et celle des Frumentacées et des plantes qui peuvent faire le meilleur fourrage. Le temps, ainsi que les moyens matériels lui feront défaut. » (Claude Hartmann. art. cit.)

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Le Dictionnaire élémentaire de Botanique ou Exposition par ordre alphabétique, des préceptes de la botanique, et de tous les termes, tant françois que latins, consacrés à l’étude de cette science paraît en 1783. Il adopte certes l’ordre alphabétique, mais se veut plus qu’un simple dictionnaire : « J’ai fait en sorte que cet ouvrage pût procurer en même temps les avantages d’un discours suivi. [par exemple aux articles Végétal, Principes ou Méthode.] »

Ses apports à la technique de l’impression

Pierre Bulliard se veut pédagogue, mais aussi vulgarisateur au sens noble du terme. Pour cela, il est nécessaire que ses ouvrages puissent être proposés (relativement) bon marché. D’autant plus qu’il les finançait lui-même, et avait donc intérêt à ce qu’ils se débitent vite.

Fort des compétences acquises auprès de Martinet, il met au point son propre procédé, permettant d’éviter les retouches manuelles au pinceau.

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Nous aurions aimé pouvoir développer les détails de cette technique. Le seul article, à notre connaissance, consacré au procédé de Bulliard, a été rédigé par E. J. Gilbert, et publié dans le Bulletin de la Société Mycologique de France n° 68. Malheureusement, ce numéro semble totalement inaccessible, même sous forme papier.
Bientôt tout ce qui n’aura pas été numérisé n’existera plus, mais ceci est un tout autre sujet…

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Bulliard_platBULLIARD Pierre
Dictionnaire élémentaire de Botanique, ou Exposition par ordre alphabétique, des Préceptes de la Botanique & de tous les Termes, tant françois que latins, consacrés à l’étude de cette Science.
Paris, chez l’auteur et chez Didot, Barrois, Belin, 1783, Édition Originale.
Un volume 34 x 23 cms. VIII-242 pages à grandes marges. Dix planches hors texte dont neuf en couleurs : trois insérées dans le texte, sept en fin de volume, accompagnées chacune d’une page d’explication non numérotée. Cartonnage d’attente d’époque bien frotte. Intérieur très frais. 300 €


De la même époque, sur le même sujet :

Bonnet_1BONNET Charles
Recherches sur l’usage des feuilles dans les plantes, et sur quelques autres sujets relatifs à l’Histoire de la Végétation.
Neufchatel, Samuel Fauche, 1779, tome IV des Œuvres Complètes (ouvrage complet en soi). Un volume 22 x 14 cms. [VI]-464 pages non rognées. 31 gravures dépliantes en fin de volume. Cartonnage éditeur, dos lisse. Tampon ancien sur la page de titre, ex-libris au verso du premier plat. Cartonnage un peu frotté, excellent état du texte et des gravures. 200 €

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A la France, Sites et Monuments

De 1900 à 1906, le Touring-Club de France, aujourd’hui disparu, fit paraître une série de volumes richement illustrés, consacrés à la France, à ses sites et à ses monuments.

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Le découpage en régions n’est pas administratif, mais géographique. L’Alsace et la Moselle, à l’époque sous occupation allemande, seront traitées bien plus tard, respectivement en 1927 et… 1937. Les colonies d’Afrique du Nord clôtureront la première série. Quant à celles d’Afrique noire, elles ne seront jamais traitées. Sans doute les éditeurs ont-ils considéré qu’il n’y avait rien à voir…

La présentation des volumes est immuable :
À l’extérieur, un cartonnage à coins, où seul le titre de la série figure en doré sur la couverture. Le détail du volume est indiqué uniquement  sur le dos.
À l’intérieur : une page de titre illustrée toujours identique dont seul change le sous-titre. Une introduction est imprimée en italique, suivie d’un texte descriptif à la structure bien définie : département, canton, paysage, ville ou village, monument(s). Ces deux parties sont signées Onésime Reclus. Une carte couleur dépliante de chaque département clôt l’ouvrage.

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La mise en page est nouvelle pour l’époque : textes et illustrations ne sont pas simplement juxtaposés comme depuis des siècles, mais intégrés l’un à l’autre, avec une recherche graphique originale.

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Le Touring-Club de France

Fondé en 1890, disparu en 1983, le Touring-Club de France avait pour but de développer le tourisme, d’abord vélocipédique, puis automobile. Il reste dans les mémoires pour les panneaux de signalisation dont il couvrit la France, avant d’être détrôné par Michelin et ses bornes.

panneaux touring
(Le Touring-Club a laissé d’immenses ressources photographiques, accessibles ici.)

Onésime Reclus (1837-1916)

onesimeL’auteur des textes de la série est Onésime Reclus. Moins célèbre que son frère Élisée, autre géographe brillant, il est le premier à avoir employé le mot Francophonie, terme promis à l’avenir que l’on sait.

S’il ne croyait pas aux races, il croyait à la profonde influence des langues : « L’idée de race a gâté nombre d’historiens, et beaucoup d’hommes d’État. Il n’y a plus de races, toutes les familles humaines s’étant entremêlées à l’infini depuis la création du monde. Mais il y a des milieux et il y a des langues. […] La langue fait le peuple. »

Y compris pour la France métropolitaine : « Bien savants, vraiment, ceux qui ont écrit, ceux qui ont lu et cru que la langue française, l’oil, s’arrête comme idiome universel à la rive droite de la Loire ! Quand on a franchi le fleuve central de la France dans la région de Tours, il reste encore à traverser neuf grandes rivières avant d’atteindre au bord de la déjà maritime Dordogne la première ville qui fut et n’est plus guère de langue d’oc : c’est Libourne. »
C’est pour cette raison qu’il croyait à la vertu émancipatrice de la colonisation, à l’unification des peuples colonisés par la langue :
« En Afrique, nous sommes Rome par la paix française, par la langue française. »

Quoi qu’il en soit, Onésime Reclus la maniait à la perfection, cette langue, et savait en jouer : le style lyrique est réservé aux introductions, alors que les textes descriptifs sont empreints à la fois de poésie et de précision, aussi contradictoire que cela puisse paraître.

Lyrisme des Introductions

« Aux premiers temps des Celtes, et plus encore avant les Celtes, chez nos pré-ancêtres, qui furent les hommes des dolmens, et chez leurs prédécesseurs, les hommes des cavernes, la région autour de Paris était un pays vierge, du genre de ceux qu’on ne rencontre plus guère, que hors de la zone tempérée, dans les contrées très froides, comme Sibérie ou Canada, et surtout dans les contrées équatoriales ou tropicales. C’était une de ces forêts encore inviolées où l’on ne s’enfonce qu’avec crainte et tremblement ; un obscur embrouillamini sans routes, sinon par hasard un sentier, de bois à clairière et de colline à un ruisseau, un monde fermé, sans air et sans lumière, avec mares et marais, ronces cuisantes, broussaille hostile, tanières de bêtes, trous de serpents, bruyère prompte aux incendies.
paysage_4Encore aujourd’hui, la sylve profonde nous remue jusqu’au fond de l’être, en une sorte de recueillement et de sainte terreur : qu’était-ce alors, quand les dieux y avaient leur séjour et, à côté des dieux, les génies et les enchanteurs, les monstres, les dragons, les guivres ? »

« Depuis qu’elle n’est plus l’ombre et le repaire, le labyrinthe de l’égarement, L’Ardenne des sombres chevauchées, depuis que plus de jour y luit, que plus d’air y pénètre, elle est peut-être plus mélancolique encore. Le déboisement a mis à nu ses schistes funèbrement noirs ou tristement gris, son ardoise, ses fagnes ou rièzes, fonds humides glacés par la buée du malin, ses mornes plateaux d’hiver dur, d’été court, de printemps et d’automne douteux, de climat brusque, d’heures changeantes, de brumes tendues de forêt à forêt, de colline à colline. La terre n’y a ni profondeur, ni chaleur, ni puissance ; ce quelle enfante est malingre : bruyères, fougères, pâtures de la lande, herbe des prés ;  l’arbre n’y monte pas en majesté robuste, ni le chêne, ni le bouleau, ni le pin, ni le sycomore, encore moins le genévrier dont la seule présence prouve un sol sans énergie.
C’est donc une pauvre patrie, celle des Ardennais de la montagne, des Arminots, comme on dit ; et ce nom purement breton, semble-t-il — Ar Menez, la Montagne – contribue à prouver la celticité du nom d’Ardenne. »

Poésie et précision des descriptions

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« Arar, c’est le nom classique de la Saône ; mais cette rivière s’appelait également Saucona, Sagona : c’est dire que Saône et Seine (Sequana) se nommèrent de même chez les pionniers oubliés qui titrèrent les lieux de la Vieille France, les eaux, les bois, les monts, les roches.
La Lorraine est son berceau, dans les monts Faucilles, simples collines.
Quand elle s’engage dans la Bourgogne elle a depuis longtemps perdu les allures de torrent ; ou plutôt elle était ruisseau rapide entre ses collines natales, elle est maintenant la rivière fameuse par son inaltérable bonhommie.
À son entrée dans ce qui fut l’orgueilleux duché de Charles le Téméraire, la Saône, déjà longue de cinquante lieux, a concentré les rivières des Faucilles, du plateau de Langres, des Vosges ; elle a 60, 80, 100 mètres en berges et roule 10 mètres cubes par seconde en étiage, 40 en ordinaire portée, plus de 1000 en crue, 80 peut-être en moyenne de l’année. Arrivée par 186 mètres au-dessus des mers, il ne lui reste plus que 24 mètres d’abaissement jusqu’à sa perte en Rhône, pour un voyage de soixante-quinze lieues. Ainsi s’explique son aimable insolence, qui confine à la paresse honteuse. »

paysage_1« La troisième merveille du département de l’Ardèche, c’est le bois de Païolive. Le mot bois désigne d’une façon bien inexacte ce fouillis de rochers entre lesquels poussent des chênes rabougris. On y va assez généralement des Vans, par une excellente route, qui vient longer le cours du Chassezac, sur la rive droite duquel elle s’élève rapidement, de façon à dominer de près de 100 mètres la vallée où il serpente entre des falaises crayeuses. Puis on abandonne la rive du Chassezac et on parcourt un plateau formé de nappes calcaires où deux ou trois maisons isolées constituent le village appelé Mas-de-Rivière. C’est là qu’habitent les gardes du bois, car ce territoire est la propriété de 75 ou 80 habitants des environs. […] La visite du bois commence généralement par la partie qui domine le cours du Chassezac. On se dirige d’abord vers la chapelle Saint-Eugène, sorte d’ermitage construit sur la table d’un grand bloc de calcaire aux strates horizontales. »

Un décor de théâtre

C’est une France vide qui nous est montrée : des châteaux, des curiosités naturelles, des églises, parfois des rues. Il n’y a pas de ciel : jamais de nuages, de pluie, de crues, de saisons.

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Et surtout, jamais personne. C’est un décor de théâtre, ce n’est pas un pays vivant. C’est un musée que visiteront les membres du Touring-Club.

On ne voit que quelques rarissimes figurants, s’ils sont « pittoresques ». Ou bien colonisés. Là, leur troupe est nombreuse.

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La France, puissance maritime ?

La mer est aussi peu présente que les habitants : quelques sites, mais aucun port, aucune vue de marée. La France semble être uniquement continentale.

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La France, future puissance industrielle ?

Mais tout d’un coup – que viennent-elles donc faire là ? – deux photos d’usine, au Creusot.

industrie

Routes, ponts et viaducs

Par contre, les photos de ponts, routes, et autres viaducs ne manquent pas, incitation revendiquée au tourisme automobile et ferroviaire :

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À destination des Touristes

Le Grand dictionnaire du XIXe siècle, de Pierre Larousse, donne cette définition du touriste :  « Personne qui voyage par curiosité et désœuvrement ».

À laquelle des catégories définies et décrites par Hippolyte Taine appartenaient les membres du Touring-Club de France ?

« Cette espèce comprend plusieurs variétés qu’on distingue au ramage, au plumage et à la démarche. 


touriste_GavarniLa première a les jambes longues, le corps maigre, la tête penchée en avant, les pieds larges, les mains vigoureuses, excellentes pour serrer et pour accrocher. Elle est munie de cannes, de bâtons ferrés, de parapluies, de manteaux, de pardessus en caoutchouc. Elle méprise la parure, se montre peu dans le monde, connaît parfaitement les guides et les hôtels. Elle arpente le terrain d’un façon admirable, monte avec selle, sans selle, de toutes les manières possibles, toutes les bêtes possibles. Elle marche pour marcher et pour avoir le droit de répéter quelques belles phrases toutes faites. Ses impressions de voyage se traduisent ainsi : « 391 lieues en un mois, tant à pied qu’à cheval et en voiture, onze ascensions, dix-huit excursions ; usé deux bâtons ferrés, un pardessus, trois pantalons, cinq paires de souliers. Pays sublime ; mon esprit plie sous ces grandes émotions. » 


touriste_veloLa seconde variété comprend des êtres réfléchis, méthodiques, ordinairement portant lunettes, doués d’une confiance passionnée en la lettre imprimée. On les reconnaît au Manuel-Guide qu’ils ont toujours à la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. Ils mangent des truites aux lieux qu’indique le livre, font scrupuleusement toutes les stations que conseille le livre, se disputent avec l’aubergiste lorsqu’il leur demande plus que ne marque le livre. On les voit, aux sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’ils doivent éprouver ; d’abord la surprise, un peu plus loin une impression douce, au bout d’une lieue l’horreur et le saisissement, à la fin l’attendrissement calme. Ce sont les touristes dociles.


La troisième variété marche en troupe et fait les excursions en famille. Vous apercevez de loin une grande cavalcade tranquille : le père, la mère, deux filles, deux grands cousins, un ou deux amis et quelquefois des ânes pour les bambins. On fouette les ânes qui sont rétifs ; on conseille la prudence aux jeunes gens fougueux  ; un coup d’œil retient les jeunes demoiselles autour du voile vert de la mère. Les caractères distinctifs de cette variété sont le voile vert, l’esprit bourgeois, l’amour des siestes et des repas sur l’herbe. Elle est remarquable par sa prudence, ses instincts culinaires et ses habitudes économiques. On s’arrête dans un endroit choisi dès la veille ; on débarque des pâtés et des bouteilles  ; si l’on n’a rien apporté, on va frapper à la cabane voisine pour avoir du lait et l’on s’étonne de le payer trois sous le verre. On trouve qu’il ressemble fort au lait de chèvre, et l’on se dit, après avoir bu, que l’écuelle de bois n’était pas très propre. On regarde curieusement l’étable noire, à demi souterraine, où les vaches ruminent sur un lit de fougère  ; après quoi, les gens gros et gras s’asseyent ou se couchent. L’artiste de la famille tire son album et copie un pont, un moulin et autres paysages d album. Les jeunes filles courent en riant et se laissent tomber essoufflées sur l’herbe ; les jeunes gens courent après elles. Cette variété, originaire des grandes villes, principalement de Paris, veut retrouver aux Pyrénées les parties de plaisir de Meudon et de Montmorency.


touriste photographeQuatrième variété : les touristes dîneurs. Ceux-là voyagent aussi en famille et ne visitent guère que les hôtels. Le père est un de ces bourgeois fleuris, ventrus, importants, dogmatiques, bien vêtus de drap fin, conservateurs d’eux-mêmes, qui forment leurs cuisinières, arrangent leur maison en bonbonnière et s’installent dans leur bien-être comme l’huître dans sa coquille. Ils entrent avec stupeur dans la salle obscure où des bouteilles demi-vides errent parmi des plats refroidis. La nappe est tachée, les serviettes d’un blanc douteux. Le père est saisi d’indignation, les autres se regardent douloureusement ; les plats arrivent à la débandade, tous manqués. Ils se servent, tournent leur viande dans leur assiette, la contemplent et ne mangent pas. L’hôtelier réclame 18 francs. Sans dire un mot, avec un geste d’horreur concentré, le chef de famille paye, puis, s’approchant de sa femme, il lui dit : « Vous l’avez voulu, madame ! » Au départ, il épanche ses plaintes dans le sein du conducteur de la diligence ; il lui déclare que la compagnie périra si elle continue de relayer chez de pareils empoisonneurs. Il espère que des maladies emporteront bientôt des gens si malpropres. On lui dit que dans le pays tout le monde est comme cela et qu’on y vit gaiement jusqu’à quatre-vingts ans. Il lève les yeux au ciel et renfonce son chagrin.


Cinquième variété, rare : touristes savants. Un jour, au pied d’une roche humide, je vis venir à moi un petit homme maigre, avec un nez en bec d’aigle, un visage tout en pointe, des yeux verts, des cheveux grisonnants. Il avait de grosses guêtres, une vieille casquette noire ternie par la pluie, un pantalon boueux aux genoux, sur le dos une boîte de botanique bosselée, une petite bêche à la main. Par malheur, je regardais une jolie plante, à la longue tige droite bien verte, à corolle blanche, délicate, qui croît autour des sources perdues ; il me prit pour un confrère novice : « Plante ordinaire, monsieur, me dit-il ; commune aux environs de Paris ; parnassia palustris ; tige simple, dressée, haute d’un pied, glabre, feuilles radicales, pétiolées, les caulinaires engainantes, sessiles, cordiformes ; fleur solitaire, blanche, terminale, ayant le calice à feuilles lancéolées, les pétales arrondis, marqués de lignes creuses, les nectaires ciliés et munis de globules jaunes ; elléboracée ; ces nectaires sont curieux. Bonne étude ; plante bien choisie. Courage, vous avancerez. — Mais je ne suis pas botaniste. — Très bien ; vous êtes modeste. Pourtant, puisque vous êtes aux Pyrénées, il faut étudier la flore du pays  ; vous n’en retrouverez plus l’occasion. Il y a ici des plantes rares qu’il faut absolument emporter. J’ai cueilli auprès d’Oleth la menxiesra daboeci ; trouvaille inestimable ! Je vous montrerai chez moi la ramondia pyrenaïca, une solanée qui a le port des primevères ! J’ai gravi le mont Perdu pour retrouver le ranunculus aconitifolius, qui croît à 2,700 mètres ! … » 


Sixième variété, très nombreuse : touristes sédentaires. Ceux-là regardent les montagnes de la fenêtre de leur hôtel  ; leurs excursions consistent à passer de leur chambre dans le jardin anglais, du jardin anglais à la promenade. Ils font la sieste et lisent leur journal étendus sur une chaise ; après quoi ils ont vu les Pyrénées. »


À la France : Sites et Monuments. Textes par Onésime Reclus
couverture– La Corse
– La Côte d’Azur (Var, Alpes-Maritimes)
– Autour de Paris (Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Oise)
– La Provence (Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Basses-Alpes)
– L’Auvergne (Puy-de-Dôme, Cantal)
– La Savoie (Savoie, Haute-Savoie)
– Basse-Loire (Indre-et-Loire, Maine-et-Loire, Loire-Inférieure)
– Orléanais (Eure-et-Loir, Loir-et-Cher, Loiret)
couverture– Haute-Normandie (Seine-Inférieure, Eure)
– Basse-Normandie (Calvados, Manche, Orne)
– Bretagne orientale et Maine (Ille-et-Vilaine, Mayenne, Sarthe)
– Les Cévennes (Gard, Hérault)
– Lyonnais et Velay (Ardèche, Haute-Loire, Loire, Rhône)
– Causses et Ségalas (Aveyron, Lozère, Tarn)
– Gascogne et Pyrénées-Orientales (Basses-Pyrénées, Hautes-Pyrénées, Landes)
– Sur la Garonne (Haute-Garonne, Gers, Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne)
couverture– Pyrénées-Orientales (Ariège, Aude, Pyrénées-Orientales)
– Garonne et Dordogne (Dordogne, Gironde, Lot)
– Angoumois et Saintonge (Charente, Charente-Inférieure)
– Le Dauphiné (Hautes-Alpes, Drôme, Isère)
– Poitou (Deux-Sèvres, Vendée, Vienne)
– Le Limousin (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne)
– Le Centre de la France (Allier, Cher, Indre)
– Le Jura (Doubs, Jura, Haute-Saône)
couverture– Le Morvan (Nièvre, Yonne)
– Le Nord (Aisne, Nord, Pas-de-Calais, Somme)
– La Bourgogne (Ain, Côte-d’Or, Saône-et-Loire)
– Champagne et Ardennes (Ardennes, Aube, Marne, Haute-Marne)
– Algérie (Alger, Constantine, Oran)
– Tunisie (Tunis, environs de Tunis, Tunisie septentrionale et Kroumirie, Sousse et Tunisie centrale, Sfax, de Gafsa au Djérid, Gabès et Sud Tunisien, île de Djerba)
– Alsace. Texte par André Hallays
– Lorraine (Moselle). Texte par le baron de La Chaise

Touring-Club de France, 1900-1906 (sauf Alsace : 1927 ; Moselle : 1937)

Chaque volume : 20 x 23 cms, 100 pages (sauf Algérie : 204 pages ; Tunisie : 120 pages ; Dauphiné : 116 pages).
Illustrations photographiques in et hors texte. Cartes départementales couleur dépliantes. Cartonnage éditeur, premier plat orné en doré. Très bon état (sauf Angoumois-Saintonge : frottements au premier plat ; Champagne et Ardennes : dernier plat abîmé). Poids de chaque volume légèrement supérieur à 1 kg.

Chaque  volume : 10 € (sauf Algérie ; Tunisie ; Alsace ; Moselle : 20 €)

Bonheur fugace au Jardin des Délices

Nous avons eu le (trop) bref bonheur de pouvoir disposer pendant quelques heures d’un exemplaire du Hortus Deliciarum (Le Jardin des Délices). Cette œuvre, réalisée entre 1159 et 1175 par Herrade de Landsberg, fut détruite lors du bombardement de Strasbourg en 1870, et des tentatives de reconstitution ont été faites d’après des copies partielles effectuées au XIXe siècle.

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Ouvrage encyclopédique de 648 pages et 45000 lignes de texte, comprenant 55 poèmes, 20 chants avec notations musicales, et 344 miniatures, le Hortus Deliciarum était destiné à ouvrir par la voie artistique la marche au Salut : le Jardin des Délices, c’est tout simplement le Paradis.

Fortement inspiré par la doctrine de Saint Augustin, il fut réalisé au couvent du Mont Sainte-Odile, dont la fondation est représentée en dernière page  :

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Nous souhaitons aujourd’hui simplement partager notre émerveillement devant cette incarnation du Beau.

La création du monde

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Le char du soleil et celui du Pharaon

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Le Zodiaque

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Les Prophètes

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La généalogie du Christ

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Le baptême du Christ

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Le massacre des Innocents

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[on se croirait dans une vidéo de l’État Islamique…]

Les Rois Mages

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Jésus et la Samaritaine

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La crucifixion (avec serpente historiée)

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La crucifixion

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La dernière Cène

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La dernière Cène et l’Ascension

HDceneascensionL’Apocalypse

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L’échelle des Vertus

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La Cité de Dieu

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Une belle collection de diables

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Si le Paradis semble austère et désincarné…

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… les pécheurs arborent en Enfer une sorte de petit sourire

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Une curiosité anatomique

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Salomon et le jeu des marionnettes

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La roue de la Fortune

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Le microcosme

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Femmes au moulin

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Les sept Arts Libéraux

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Les sept arts libéraux : la Grammaire, la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l’Arithmétique, l’Astronomie, la Musique. La figure principale est surmontée de trois têtes : l’Éthique, la Logique et la Physique. Elle tient en main un texte de l’Ecclésiaste : « Toute sagesse vient de Dieu ». Dans le cercle central sont représentés Socrate et Platon. Les oiseaux noirs sur l’épaule des scribes symbolisent l’esprit mauvais qui inspire les auteurs païens

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Notre exemplaire

Composé et édité à Strasbourg, cet exemplaire, le n° 1100/1100 de la publication, qui se trouvait en Suisse, à Saint-Gall (pourquoi ? comment ? mystère), est maintenant revenu au « bercail », dans sa magnifique reliure réalisée par Charles Valenta, le plus grand relieur de… Strasbourg.

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C’est la Bérézina !

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«  (28 novembre [1812]). Napoléon étant allé vers Zembin, laissa derrière lui cette foule immense qui, placée sur l’autre rive de la Bérézina, présentait l’image animée, mais effrayante de ces ombres malheureuse qui, selon la fable, errent sur les rives du Styx, et se pressent en tumulte pour approcher de la barque fatale. La neige tombait avec violence ; les collines, les forêts ne présentaient plus que des masses blanchâtres, et se perdaient dans l’atmosphère humide : on ne voyait distinctement que la funeste rivière à moitié gelée, et dont l’eau trouble et noirâtre, en serpentant dans la plaine, se faisait jour à travers les glaçons que charriaient ses ombres.
Quoiqu’il y eut deux ponts, l’un pour les voitures et l’autre pour les fantassins, néanmoins la foule était si grande, et les approches si dangereuses, qu’arrivés près de la Bérézina, les hommes réunis en masse ne pouvaient plus se mouvoir. Cependant, malgré ces difficultés, les gens à pied, à force de persévérance, parvenaient à se sauver ; mais, vers huit heures du matin, le pont réservé pour les voitures et les chevaux ayant rompu, les bagages et l’artillerie s’avancèrent vers l’autre pont, et voulurent tenter de forcer le passage. Alors s’engagea une lutte affreuse entre les fantassins et les cavaliers ; beaucoup périrent en s’égorgeant entre eux ; mais un plus grand nombre encore fut étouffé vers la tête du pont, et les cadavres des hommes et des chevaux obstruèrent à tel point les avenues que, pour approcher de la rivière, il fallait gravir des montagnes de cadavres. […]
Les éléments déchainés semblaient s’être réunis pour affliger la nature entière et châtier les hommes ; les vainqueurs comme les vaincus étaient accablés de souffrances. […]
Plus de vingt mille soldats ou domestiques, malades et blessés tombèrent au pouvoir de l’ennemi ; on évalua à deux cents le nombre de pièces abandonnées. Tous les bagages furent également la proie des vainqueurs. Mais on était insensible à la perte des richesses, on ne connaissait que le sentiment de sa conservation. »

bataille moskwa détailAinsi témoigne Eugène Labaume. Né en 1783 à Viviers (Ardèche), mort en 1849 près de Pont-Saint Esprit, il entra dans le Génie, et devint sous-lieutenant ingénieur géographe  au service du royaume d’Italie. Il publia en 1811 une Histoire abrégée de la République de Venise, en 1814 une Relation circonstanciée de la campagne de Russie, et en 1834 une Histoire monarchique et constitutionnelle de la Révolution en cinq volumes.

Il fit la campagne de Russie en qualité d’officier d’ordonnance du vice-roi d’Italie Eugène de Beauharnais, fut décoré de la Légion d’Honneur au retour de cette campagne, et finit sa carrière militaire comme colonel d’État-Major.

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Son témoignage est direct, et vaut tout autant par ses récits détaillés de mouvements et de batailles, que par l’évocation du contexte géopolitique et du point de vue des soldats sur le terrain.

« Je raconte ce que j’ai vu : témoin d’un des plus grands désastres qui aient jamais affligé une nation puissante, spectateur et acteur dans tout le cours de cette triste et mémorable expédition, j’ai écrit, jour par jour, les évènements qui ont frappé mes yeux, et je cherche seulement à communiquer les impressions que j’ai ressenties. C’est à la lueur de l’incendie de Moscou que j’ai décrit le sac de cette ville ; c’est sur les rives de la Bérézina que j’ai tracé le récit de ce fatal passage. Les [plans des] champs de bataille qui sont joints à cet ouvrage ont été levés sur le terrain, et par ordre du prince Eugène. »

Labaume est plus crédible que les ouvrages hagiographiques, tel Les Trophées des armées françaises, qui évacuent la campagne de Russie en quelques pages, dont simplement deux paragraphes consacrés au passage de la Bérézina, présenté comme une victoire française :

Trophees_page_titre« Ce que l’empereur avait prévu arriva le 28 à la pointe du jour. […] L’engagement s’étendit par gradation, et bientôt la fureur des partis devint telle que les troisième et cinquième furent obligés d’y prendre part. […] Vers les dix heures du matin, le duc de Bellune fut attaqué sur la rive gauche par le général Wittgenstein. Quoique les Russes fussent deux contre un, le général français soutint glorieusement le combat, et ne céda le terrain que lorsqu’il eut reconnu l’impossibilité de résister davantage. Cette retraite lui fut douloureuse. Ne pouvant emmener avec lui cette légion d’isolés que les calamités avaient détachée des différents corps, il dut l’abandonner dans la plaine de Weselowo à toute la férocité d’un ennemi qu’un instant de bonheur avait rendu barbare.
Tel fut ce fameux passage que les Russes considéraient comme une répétition  des Fourches Caudines, et qui, loin de remplir leur attente, ne servit qu’à rehausser la gloire du nom français. Selon l’ennemi, nous y perdîmes dix mille hommes par le feu ; selon nous il en perdit davantage. »

La Bérézina conclut ce qui avait commencé comme une promenade de santé et se termina en déroute.

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La retraite

Labaume est quand même bien plus crédible :

« La victoire de Maro-Jaroslavetz nous démontra deux tristes vérités : la première, que les Russes, loin d’être affaiblis, avaient été renforcés par de nombreuses milices, et que tous se battaient avec un acharnement qui nous faisait désespérer d’obtenir de nouvelles victoires. Encore deux combats comme celui-ci, disaient les soldats, et Napoléon n’aurait plus d’armée. La deuxième vérité nous prouvait qu’il n’était plus temps de pouvoir faire une retraite paisible, puisque l’ennemi, à la suite de ce combat, nous ayant débordés, empêchait nos colonnes de se retirer par la route prévue, et nous réduisait à la fâcheuse nécessité de revenir précipitamment par la grande route de Smolensk, c’est-à-dire par le désert que nous nous étions créé. »

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L’hiver

itineraire« Nous marchions vers cette ville [Doroghobouï] avec une ardeur qui redoublait nos forces, lorsque tout à coup l’atmosphère, qui avait été si brillante, s’enveloppa de vapeur froides et rembrunies. Le soleil caché sous d’épais nuages disparut à nos yeux, et la neige tombant à gros flocons, dans un instant obscurcit le jour, et confondit la terre avec le firmament. Le vent soufflant avec furie remplissait les forêts du bruit de ses affreux sifflements, et faisait courber contre terre les noirs sapins surchargés de glaçons ; enfin la campagne entière ne formait plus qu’une surface blanche et sauvage.
Au milieu de cette sombre horreur le soldat, accablé par la neige et le vent, qui venaient sur lui en forme de tourbillon, ne distinguait plus la grande route des fossés, et souvent s’enfonçait dans ces derniers qui lui servaient de tombeau. Les autres, pressés d’arriver, se traînant à peine, mal chaussés, mal vêtus, n’ayant rien à manger, rien à boire, gémissaient en grelottant, et ne donnaient aucun secours, aucune pitié à ceux qui, tombés en défaillance, expiraient autour d’eux.
De ce jour, l’armée perdit sa force et son attitude militaire. Le soldat n’obéit plus à ses officiers, et l’officier s’éloigna de son général ; les régiments débandés marchaient à volonté : cherchant pour vivre, ils se répandaient dans la plaine en brûlant et saccageant tout ce qu’ils rencontraient, les chevaux tombaient par milliers, et les canons et caissons abandonnés ne servaient qu’à encombrer le passage. »

La déroute

« La route était couverte de soldats qui n’avaient plus de forme humaine, et que l’ennemi dédaignait de faire prisonniers. Les uns avaient perdu l’ouïe, d’autres la parole ; et beaucoup, par excès de froid ou de faim, étaient réduits à un état de stupidité frénétique qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer, ou bien on les voyait se ronger leurs mains et leurs bras. On en voyait ayant l’esprit aliéné qui, pour se réchauffer venaient avec leurs pieds nus se placer au milieu de nos feux : les uns, avec un rire convulsif, se jetaient à travers les flammes, et périssaient en poussant des cris affreux, et faisant d’horribles convulsions, pendant que d’autres, également insensés, les suivaient et trouvaient la même mort. »

Le responsable ? Napoléon – et lui seul

Eugène Labaume ne porte pas Napoléon Ier dans son cœur, c’est le moins que l’on puisse dire. Il l’accuse même de quasi-désertion lors de son brusque départ pour Paris avant que la retraite ne soit terminée :

« Cependant, Napoléon, effrayé de tant de désastres, mais plus encore effrayé par la crainte de perdre son autorité en France, conçut le projet d’abandonner les misérables restent d’une armée détruite, pour courir auprès de son Sénat lui en demander une nouvelle. »

Il critique aussi sa mégalomanie, son indifférence totale aux pertes humaines qu’entraine sa politique, ses rêves de gloire personnelle au détriment du bonheur – ou au minimum du bien-être – des Français.

liste« La France n’a jamais été plus puissante qu’après le traité de Tilsit [1807]. Jamais aucun mortel n’avait réuni des moyens plus faciles et plus sûrs pour réaliser le bonheur du genre humain. Il lui suffisait d’être juste et prudent : c’est en cela que la nation fondait ses espérances, et lui accorda cette confiance illimitée dont il abusa si cruellement.
Aussi la postérité balancera à décider si Napoléon a été plus coupable par le mal qu’il a commis, ou par le bien qu’il aurait pu faire, et auquel il n’a pas seulement songé. Loin de méditer avec calme et modération sur l’heureux emploi de ses ressources, il rêve de projets au dessus des forces humaines et, pour les réaliser, il oublie le nombre des victimes qu’il fallait leur sacrifier, toujours plein de ces sombres vapeurs dont il fut sans cesse tourmenté. »

Critique a posteriori, ou sentiment  acquis au fur et à mesure des événements ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Un des seuls qui trouve grâce à ses yeux est le prince Eugène, avec qui ses fonctions le mettaient en contact direct. Labaume a-t-il eu quelques ennuis au moment des Cent-Jours ? Pas de traces, semble-t-il, ni dans un sens, ni dans l’autre.

À l’inverse, en militaire droit et honnête, Labaume respecte et même estime l’ennemi. Ainsi, à propos de la fuite calculée des Russes lors de la progression de la Grande Armée vers Moscou, il note :

« En entrant dans le village, les maisons étaient désertes, le château abandonné, les meubles brisés, et les provisions gaspillées, offraient partout l’image d’une affreuse désolation.
Tous ces ravages nous montrèrent à quels excès peut se porter un peuple, lorsqu’il est assez grand pour préférer son indépendance à ses richesses. »

De même, autant il attribue la responsabilité de l’incendie de Moscou aux Russes, autant il reconnaît la totale responsabilité de la Grande Armée dans le sac de la capitale.

Les derniers paragraphes de sa Relation circonstanciée résument parfaitement les événements, et l’interprétation qu’il en donne :

« Telles furent les affreuses calamités qui dissipèrent une puissante armée, pour avoir témérairement entrepris la plus orgueilleuse et la plus inutile des expéditions. En ouvrant les annales de l’antiquité, on trouvera que depuis Cambyse jusqu’à nous, jamais réunion d’hommes si formidable n’éprouva de plus effrayants revers.
Ainsi s’accomplirent les fastueuses prophéties que Napoléon avait prononcées lors de l’ouverture de la campagne ; avec cette différence que ce ne fut point la Russie, mais bien lui qui, entraîné par la fatalité, fut frappé de ce coup inévitable de la Providence, dont les heureux résultats, en mettant un terme à une influence despotiques, rendront à l’Europe sa liberté, à la France son bonheur. »

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Question subsidiaire : Victor Hugo avait-il lu Labaume, lorsqu’il rédigea Les Châtiments ?

L’expiation

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! L’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la Grande Armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre :
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul.
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
– Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis! le czar, le nord. Le nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
Ô chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.


Labaume_titreLABAUME Eugène
Relation circonstanciée de la Campagne de Russie, ouvrage orné des plans de la bataille de la Moskwa et du combat de Malo-Jaroslavetz. Édition Originale.
Paris, Panckoucke, Magimel, 1814. Un volume 22 x 14 cms, VII-401 pages, 2 cartes dépliantes. Cartonnage récent, pièce de titre en papier. Pages mal rognées (défaut d’origine), mais bon état.
110 €

02320TISSOT P.-F.
Trophées des Armées Françaises depuis 1792 jusque 1815. 6/6
Paris, Le Fuel, sans date (circa 1816-1819). 6 volumes 20,5 x 13 cms. XCVIII-320 + 484 + 412 + 424 + 357 + 471 pages. Une gravure sous serpente en frontispice de chaque volume + 11 gravures sous serpente au tome I, 9 au tome II, 10 au tome III, 10 au tome IV, 10 au tome V et 10 au tome VI. Pleine reliure. Dos lisse orné de filets et fleurons dorés. Motifs dorés sur tous les plats, encadrant des motifs à froid. Tranches dorees. Dos insolés et frottés. Coiffes frottées, réparation à la coiffe inférieure du tome I. Des rousseurs, plus ou moins éparses selon les volumes. Bel ensemble
200 €

22016_4DE VAUDONCOURT
Histoire politique et militaire du prince Eugene Napoleon, Vice-Roi d’Italie. 2/2
Paris, Mongie, 1828. Deux volumes 20 x 13 cms, XXIV-452 + 574 pages. Une gravure sous serpente en frontispice de chaque tome. 4 planches dépliantes + 1 gravure dépliante non numérotée représentant « Bonaparte et le jeune Eugène Beauharnais » au tome I ; une cinquième planche dépliante et 5 gravures représentant des scènes de bataille et le prince Eugène à différents âges au tome II. Curiosité : une carte colorée manuscrite représentant le combat de Feistritz insérée dans ce même tome. Demi reliure, dos à 4 nerfs soulignés en doré, orné de motifs à froid, tranches marbrées. Reliure très légèrement frottée, petit manque au coin supérieur du premier plat. Très bon état du texte, malgré quelques rousseurs treè claires sur certaines marges.
200 €