Promenade à travers un Montaigne de 1652

que_sais_je_1

Fait-on assez attention aux détails dans un livre ? Ce n’est pas toujours le Diable qui s’y trouve…

Voici un lourd in-folio.
Son titre :

piece_de_titre_1

 Ouvrons-le. Apparaît un ex-libris :

exlibris_1

La scène qu’il représente est dévoilée par deux rideaux retenus sur une tringle par des anneaux. Au bas de celui de droite, deux initiales, H.B. Sans doute celles du dessinateur de l’ex-libris. D’ailleurs, comment nomme-t-on son métier ?

Personnage principal, un homme en costume bourgeois de l’Ancien Régime, debout à un pupitre, écrit avec une grande plume.
Sur une table derrière lui, sont posés deux livres. Un troisième se trouve par terre au premier plan, semblant avoir été posé là par une sorte de petit phénix ailé.
Face à lui, assis sur un gros livre, un angelot joufflu tient entre ses mains quelque chose de bien fin pour un livre, de bien épais pour un parchemin. Mais sa main droite semble écrire.

Au bord du pupitre est accroché un volume dont on se sait si c’est un livre de médecine ou un livre religieux : il porte à l’extérieur une décoration en relief qui pourrait aussi bien être un caducée qu’un crucifix.
Au mur du fond, un tableau représentant un homme se déplaçant sur des skis de bois. Celui qui écrit ? Son père ? Son fils ? Un de ses amis ?

Par une fenêtre en cul-de-bouteille dont un battant est ouvert, on aperçoit une cathédrale que sa flèche unique permet d’identifier sans risque d’erreur comme celle de Strasbourg. Certitude confirmée par la mention Argentoratum, l’ancien nom latin de la ville, gravée dans un cartouche, qui porte aussi le nom du propriétaire : Léon Becker.

À droite du cartouche, le blason de Strasbourg. À gauche, des armoiries : un personnage juché sur un éléphant d’apparat. À qui appartiennent-elles ? Les Bourgeois de l’époque en possédaient-ils ? En avaient-ils le droit ? Et pourquoi un éléphant ?

Cet ex-libris n’est pas le premier à avoir orné ce livre : il reste des traces d’un précédent, décollé, mais pas complètement. Pourquoi n’a-t-il pas été, lui ou ce qu’il en reste, simplement recouvert par le nouveau ? Sans doute parce qu’il ne se trouvait pas au milieu de la page.

autre_exlibris

En face ne se trouve pas ce que l’on attendait : une deuxième garde de couleur. Elle est absente.

garde_couleur

Mais cette page a visiblement été soigneusement réparée. Quelle(s) raison(s) à un tel incident ? Les hypothèses sont nombreuses…

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Tournons cette page blanche. Apparaît une riche page de titre :

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Le jeu entre la taille, le style et la couleur des caractères définit une hiérarchie de lecture imposée.
L’œil s’arrête d’abord sur le tire : Essais de Montaigne, glisse vers le bas, survole Nouvelle édition, et se voit arrêté par une information considérée comme très importante par l’éditeur, car imprimée en majuscules rouges : cette nouvelle édition a été Exactement purgée des défauts.
Des défauts de quoi ? Alors l’œil ne glisse plus, lit les lignes qui suivent : purgée des défauts des précédentes, selon le vrai original.

Et ne peut que continuer vers la suite, imprimée en italique, et dont il se révèle à présent qu’il n’était pas nécessaire d’y consacrer de plus gros caractères pour qu’elle soit attractive : Enrichie et augmentée aux marges du nom des Auteurs qui y sont cités, et de la Version de leurs Passages ; Avec des Observations très importantes et nécessaires pour le soulagement du Lecteur. Savourons au passage le terme Soulagement

 Un peu plus loin l’imprimeur (et non l’éditeur) insistera :
«L’IMPRIMEUR AU LECTEUR. Entre le grand nombre des précédentes impressions, j’ose vous assurer, TRÈS CHER LECTEUR que celle-ci étant la plus entière et la plus parfaite, il ne faut par douter que par sa recommandation elle n’ensevelisse toutes les autres. Je l’ai purgée des défauts qui ont été ci-devant reconnus, et augmentée et enriche de beaucoup d’ornements très nécessaires. »

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Voici là présent l’indication du Libraire (on dirait aujourd’hui Éditeur), avec l’une des poétiques adresses du temps :

Loyson

Jean-Baptiste Loyson était un libraire typique de son époque. Sa fiche à la BNF est assez succincte :

(161.-1694?) Fils aîné du libraire parisien Guillaume Loyson. Reçu maître le 20 oct. 1639, il exerce dès 1638. Saisie de contrefaçons dans sa boutique de la salle Dauphine du Palais le 3 mars 1648. Père du libraire Henri Loyson, reçu en oct. 1664. En procès avec Damien Foucault et les héritiers de Pierre Rocollet en fév. 1666 – janv. 1667 pour contrefaçon de livres d’église à l’usage de Paris et de Rome dont ils détenaient le privilège. Encore en activité en 1694, il ne figure plus sur la liste établie pour la capitation en 1695 ni sur la liste professionnelle de 1697

Au milieu de la page de titre, en occupant quasiment la moitié, se trouve la marque, non pas de l’éditeur, mais de l’imprimeur : un olivier, dont plusieurs branches sont détachées, avec ces mots : Noli altum sapere. C’est un verset de l’Épître de Saint Paul aux Romains (11, 20) : « Ne t’abandonne pas à l’orgueil, mais crains ».

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L’imprimeur de ce volume est Henri V Estienne, descendant d’une lignée d’imprimeurs dont l’arbre généalogique est fort compliqué :

dynastie estienne

On constate un peu plus loin que c’est lui qui a demandé le Privilège du Roi, obligatoire à cette époque pour ne pas être accusé de contrefaçon. Et qu’il a mis en avant des arguments économiques et concurrentiels :

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Ce Privilège obtenu, il l’a ensuite partagé avec deux de ses confrères :

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Le Privilège du Roi date de Mai 1651, l’ouvrage est imprimé fin de la même année, et porte comme date 1652. La Fronde se terminait, Louis XIV venait d’être proclamé Majeur.

Les deux premiers Livres des Essais furent publiés à Bordeaux en 1580, et ne rencontrèrent qu’un médiocre succès. Le troisième parut huit ans plus tard, en même temps qu’une réimpression de tout l’ouvrage.

Marie de Gournay [nous y reviendrons] collationna les manuscrits de Montaigne, et prépara la troisième édition, la première publiée de manière posthume. Elle l’accompagna d’une Préface, de notes, et d’une traduction des passages grecs et latins. Une quatrième édition parut en 1602, et une cinquième en 1635, que Marie de Gournay, dit-on, établit avec l’aide de Richelieu. C’est cette dernière édition qui fut reprise en 1652.

En se reculant un peu, l’on découvre une annotation manuscrite sur cette page de titre.

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Datée de 1756, elle concerne la sépulture de Montaigne :

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Cette note n’est pas la seule, mais il y en étonnamment peu en marge de l’ouvrage. Pourtant elles étaient également conçues pour cela. Nous n’en avons dénombré que deux autres, pages 613 et 751, celle-ci :

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Les autres notes, toujours de la même main et de la même date, sont regroupées dans deux feuillets volants, dont l’un est incomplet, tous les deux glissés dans le livre. Qui était ce lecteur attentif ? L’on peut broder à l’infini…

feuille_de_notes_1

Tournons à présent ce feuillet de titre.

Apparaît un portrait de Montaigne, que nous vous laissons le plaisir de détailler.

portrait_1

C’est l’un des portraits de Montaigne les plus célèbres, même si Philippe Djian, dans son ouvrage Portraits à l’essai : iconographie de Montaigne a recensé plus de 330 tableaux, estampes, médailles, statues, monuments et objets divers le représentant. Il fait aussi remarquer que le premier portrait gravé n’a été publié qu’en 1608, soit quinze ans après sa mort.

Celui-ci a été gravé par Isaac en 1635, et figure en bonne place dans la galerie composée par l’Université de Chicago (ici)

 Si nous tournons la page, voici l’Avis de l’imprimeur au lecteur dont nous avons parlé, suivi au verso du célèbre Avertissement de l’auteur inséré en toutes les précédentes Éditions : « Ceci est un Livre de bonne foi, Lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin […] »

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Puis une Épitre de Mademoiselle de Gournay, insérée en son impression de 1635, preuve supplémentaire, s’il en fallait, que cette impression de 1652 reprend à l’identique celle de 1635. Le texte n’en est que flatterie, comme il était nécessaire en ce temps-la pour honorer et surtout remercier le haut personnage qui avait financé l’ouvrage, et était intervenu pour que le Privilège du Roi soit délivré sans tarder.

a_richelieu

La Préface sur les Essais de Michel, Seigneur de Montaigne, Par sa fille d’alliance, est bien plus curieuse. Longue de 19 pages, elle prend, point par point et avec véhémence, la défense de Montaigne contre les critiques dont il avait fait l’objet : obscurité, irréligion, abus de néologismes et de citations grecques et latines… Cette Préface parut d’abord en 1594, et fut vite retirée devant le tollé qu’elle avait produit. Une version largement amendée reparut des les éditions de 1617 et de 1635. Elle reste malheureusement fort peu étudiée.

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C’est Montaigne lui-même qui nomma Marie de Gournay (1566-1645) sa Fille d’alliance. Féministe bien évidemment incomprise à son époque, elle publia Égalité des hommes et des femmes (texte ici), un traité intitulé Du peu de prix de la qualité de noblesse, ainsi que Du langage françois, et Défense de la poésie.

Elle disait, à propos des puristes du langage : « Leur style est un bouillon d’eau claire sans impureté, mais sans substance. »

 La Table des Chapitres n’appelle pas de commentaire particulier, ce qui n’est pas le cas de la Table des Matières [les] plus remarquables, dont nous savons pas qui l’a établi.

Les occurrences les plus fréquentes à première vue sont « Femmes », puis « Mort » et enfin « Sciences ». Il y a aussi, entre autres, celle-là :

conardise

Après tout cela, voici le texte lui-même :

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« Ce sont ici mes humeurs et mes opinions ; je les donne pour ce qui est en ma croyance, non pour ce qui est à croire ; je ne vise ici qu’à découvrir moi-même, qui serois par aventure autre demain si nouvel apprentissage me change. Je n’ai point l’autorité d’être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui. »

« Mon langage n’a rien de facile et de poli : Il est âpre et dédaigneux, ayant ses dispositions libres et déréglées : et me plaît ainsi, sinon par mon jugement, par mon inclination. Mais je sens bien que parfois je m’y laisse trop aller, et qu’à force de vouloir éviter l’art et l’affectation, j ‘y retombe d’une autre part. »

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Voltaire, dans un Discours à l’Académie, confirma :

« Le style de Montaigne n’est ni pur, ni correct, ni précis, ni noble : il est énergique et familier ; il exprime naïvement de grandes choses ; c’est cette naïveté qui plaît ; on aime à voir le caractère de l’auteur ; on se plaît à se retrouver dans ce qu’il dit de lui-même, à converser, à changer de discours et d’opinion avec lui. J’entends souvent regretter le langage de Montaigne ; c’est son imagination qu’il faut regretter : elle était forte et hardie ; mais sa langue était bien loin de l’être. »

Un seul exemple, de circonstance :

« [Le commerce] des livres est bien plus sûr et plus à nous. Il cède aux premiers [les amis et les amies], les autres avantages : mais il a pour sa part la constance et la facilité de son service : Cettui-ci côtoie tout mon cours, et m’assiste partout. Il me console en la vieillesse et en la solitude : il me décharge du poids d’une oisiveté ennuyeuse : et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent : il émousse les pointures de la douleur, si elle n’est pas du tout extrême et maîtresse : Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres, ils me détournent facilement à eux, et me la dérobent : Et si ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche, qu’au défaut de ces autres commodités, plus réelles, vives et naturelles : ils me reçoivent toujours du même visage. […]

Les livres ont beaucoup de qualités agréables à ceux qui les savent choisir. Mais aucun bien sans peine : C’est un plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres : il a ses incommodités, et bien pesantes : L’âme s’y exerce, mais le corps, duquel je n’ai non plus oublié le soin, demeure cependant sans action, s’atterre et s’attriste. »

L’impression du texte des Essais est particulièrement soignée, avec ses grandes marges, et ses magnifiques caractères :

page_2

Beaux caractères, et belles lettrines. Toutes les lettres de l’alphabet ne sont pas utilisées. La fréquence de chacune reste d’ailleurs à établir…

alphabet

Les lettrines se répètent, mais pas forcément à l’identique :

lettrines_O

N’oublions pas non plus d’admirer le colophon qui clôt le premier Livre :

colophon_1

 Hélas, rien n’est jamais parfait, et deux menus défauts entachent cette édition.

La numérotation des pages, d’abord. La fiche de la BNF signale des erreurs, mais ne les décrit pas. Voici celles que nous avons constatées :
•    page 209 paginée 193
•    « 440-441 » rectifié à la main, sans qu’il soit possible de lire la pagination initiale
•    page 449 paginée 459
•    page 533 paginée 508
•    page 629 paginée 608
•    page 698 paginée 798
•    page 833 paginée 839
•    page 834 paginée 840

Deuxième défaut, qui reste unique : une feuille mal engagée dans la presse, ce qui donne ceci :

feuille

Sinon, l’aspect du livre est « très bon », pour employer le jargon des libraires. À une exception près : les mouillures. Là aussi, on peut se demander quelle en est la raison, pourquoi elles sont si claires, et pourquoi elles touchent tout le volume. Mais heureusement, elles n’atteignent jamais le texte.

mouilleure_1

Même si parfois, il s’en est fallu de peu…

mouillure_2

La promenade pourrait se continuer longtemps. Par exemple pour se demander quelle est la signification de cette scène :

portrait_3Ou à qui appartiennent ces armoiries :

portrait_4Arrêtons-nous là…


exterieur_1MONTAIGNE
Les Essais.
Paris, Jean- Baptiste Loyson, 1652.
Un volume in-folio 39 x 27 cms, présenté sous coffret plus récent. Dos à six nerfs, caissons ornés, pièce de titre. Plats encadrés d’un triple filet doré orné aux coins. Poids : 5,6 kgs
Reliure présentant les frottements d’usage, avec petits manques aux mors, n’entamant aucunement la solidité du volume. Trace d’ancien ex-libris au contreplat, partie droite de la garde de couleur manquante, traces de mouillures claires marginales sur le haut des pages (et le bas aux alentours de la page 485) sans jamais atteindre le texte. Papier parfois un peu plus foncé aux douze premières pages du Livre I, et sur d’autres feuilles, inégalement réparties dans le volume, petites déchirures au bord des pages 253-256, défaut d’impression à la page 365 (la feuille a été mal pliée).

Très bon état global.
2000 €

exterieur_3Contenu du volume :
•    [Très bel ex-Libris au contreplat]
•    Page de titre, comportant une annotation marginale datée de 1756 à propos du tombeau de Montaigne
•    Portrait de Montaigne en frontispice (gravure sur bois, Isaac, 1635)
•    [IV] pages, comprenant :
⁃    a) De l’imprimeur au lecteur, adresse signée Henry Estienne
⁃    b) Avertissement de l’auteur
plat_1⁃   c) Épitre de Mademoiselle de Gournay, datée de 1635
•    [XX] pages, comprenant :
⁃    a) Préface sur les Essais de Michel de Montaigne par sa fille d’alliance  [Marie de Gournay]
⁃    b) Sommaire récit, sur la vie de Michel, Seigneur de Montaigne, extrait de ses propres écrits
•    [II] pages : Table des Matières
•    840 pages : Texte des Essais, avec en marge notes historiques et traduction des citations latines et grecques
•    [XXXVII] pages : Table des Matières [les] plus remarquables contenues en ce livre.
•    [II] Privilège du Roi
•    [2 feuilles volantes : notes manuscrites, de la même main que l’annotation en page de titre]

Un commentaire sur “Promenade à travers un Montaigne de 1652

  1. Crémieu-Alcan dit :

    Merci pour cette belle description, et les si belles images (je me répéte !).

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