« Loisir et Liberté »

« Loisir et Liberté », Telle était la devise de Bonaventure des Périers, écrivain et poète du XVIe siècle.

Totalement oublié aujourd’hui, il fut pourtant hautement loué par Byron, et considéré par Charles Nodier comme l’un des trois écrivains majeurs de ce siècle, en compagnie de Rabelais et Marot. On le soupçonne aussi d’avoir mis la main à l’Heptaméron, de Marguerite de Navarre. Excusez du peu.

Hinchliff_-_Marguerite_Queen_of_Navarre_cropIl serait né – on ne sait pas exactement quand – à Arnay-le-Duc, en Côte d’Or ; fut valet de chambre (un titre fort honorable à l’époque) de Marguerite de Navarre, la sœur aînée de François Ier. Il se serait suicidé vers 1544 – certains disent 1539 – en se jetant sur son épée, mais le seul témoignage en ce sens est sujet à caution. Beaucoup de conditionnels donc. Aucun portrait de lui ne nous est parvenu.

Il laissa des poèmes, des pièces intitulées Nouvelles récréations et joyeux devis ; Le Blason du nombril ; Chant de vendanges ; Le Caresme prenant, en tarantara, [mot désignant les vers de 11 syllabes dont le repos est après la cinquième]. Ainsi qu’une traduction de Térence en vers françois, et le Cymbalum Mundi, recueil de dialogues qui fit grand scandale, et lui valut d’être expulsé de la Cour de Marguerite de Navarre, où il jouait du luth en chantant ses vers. (« les siens petits labeurs »). Il s’y était déjà illustré en étant l’un des seuls à prendre la défense de Marot, proscrit pour sa traduction des Psaumes.

Car l’on était alors en pleine controverse religieuse : Luther, puis Calvin s’opposaient à l’autorité du Pape et de l’Église, positions qui rencontraient un certain écho chez Marguerite de Navarre.

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Paul Lacroix, dit Le Bibliophile Jacob, donna en 1841 une édition du Cymbalum Mundi que l’on peut qualifier de définitive, tant pour l’établissement du texte que pour les notes, précises, complètes et d’une pertinente érudition. Il y joint les Discours non plus mélancoliques que divers ; L’Andrie, pièce traduite de Térence, et de précieuses Œuvres diverses, dont la Pronostication des pronostications pour tous les temps, à jamais, sur toutes autres véritable ; laquelle découvre l’impudence des pronosticateurs. Et l’accompagne de  textes exégétiques présentés sous forme épistolaire : Lettre de M. Eloi Johanneau à M. le baron de Schonen ou clef du Cymbalum Mundi ; et Lettre de M. Prosper Marchand à Monsieur B.P.D. et G. sur le Cymbalum Mundi.

Le Cymbalum Mundi

Cette pièce fut saisie et détruite en 1537, sur ordre de la Sorbonne, qui y avait découvert des « abus et hérésies ». Une deuxième édition, faite à Lyon en 1538, subit le même sort, et fut violemment dénoncée par Calvin. L’imprimeur, Jean Morin, fut arrêté et emprisonné.

Le Cymbalum se présente sous la forme de quatre dialogues :

cymbalumDialogue I. Mercure volé.  Mercure, chargé de plusieurs commissions pour les dieux, descend à Athènes pour y faire relier, de la part de Jupiter le Livre des Destinées. Il est rencontré dans un cabaret par deux hommes, qui ouvrent son sac, lui volent le livre et lui en mettent un autre à la place, et enfin lui cherchent querelle.

Dialogue II. La Pierre philosophale. Mercure, averti par Trigabus de l’occupation des philosophes qui cherchent la pierre philosophale, se travestit en vieillard pour aller les voir dans l’arène du théâtre, où il se raille de leur crédulité et de leur égarement.

Dialogue III. Le Cri public. Mercure vient à Athènes pour y faire un cri public du Livre des Destinées, qui lui a été volé. Il rencontre Cupidon qui lui apprend que deux personnes avaient son livre, et qu’elles s’en servaient à dire la bonne aventure et à prédire l’avenir. Mercure, par manière de passe-temps, fait parler un cheval, au grand étonnement de ceux qui l’entendent.

Dialogue IV. Les Chiens d’Actéon. Deux chiens, qui avaient appartenu autrefois à Actéon, s’entretiennent de la différence qu’il y a entre la vie publique et la vie privée, et de la sotte curiosité des hommes pour les choses nouvelles et extraordinaires.
[Ces résumés ne sont pas de Bonaventure des Perriers, mais figurent dans toutes les éditions du Cymbalum Mundi]

Une telle mise en scène d’animaux qui parlent est alors une nouveauté, que La Fontaine portera à un degré de perfection, dans une même attitude de moraliste.

Le cheval Phlégon : «  Voire da, je parle. Et pourquoi non ? Entre vous, hommes, pource qu’à vous seuls la parole est demeurée, et que nous, pauvres bêtes, n’avons point d’intelligence entre nous, pour cela que nous ne pouvons rien dire, vous savez bien usurper toute puissance sur nous ; et non seulement dites de nous tout ce qu’il vous plaît, mais aussi vous montez sur nous, vous nous piquez, vous nous battez ; il faut que nous vous portions, que nous vous vêtions, que nous vous nourrissions, et vous nous vendez, vous nous tuez, vous nous mangez. D’où vient cela ? C’est par faute que nous ne parlons pas. Que si nous parlions et savions dire nos raisons, vous êtes tant humains (ou devez être), que, après nous avoir ouïs, vous nous traiteriez autrement, comme je pense. » (Dialogue III)

«  Le meilleur remède que je sache pour les douleurs présentes, c’est d’oublier les joies passées, en espérance de mieux avoir ; ainsi que, au contraire, le souvenir des maux passés, sans craindre d’iceux ni de pis, fait trouver les biens présents bien meilleurs et beaucoup plus doux. »
«  Ne sais-je pas bien ce que c’est des hommes ? Ils se fâchent [se lassent] volontiers des choses présentes, accoutumées, familières et certaines  ; et aiment toujours mieux les absentes, nouvelles, étrangères et impossibles ; et sont si sottement curieux qu’il ne faudrait qu’une petite plume qui s’élevât de terre le moins du monde, pour les amuser tous tant qu’ils sont. » (Dialogue IV)

Cymbalum_mundi003Pourquoi tant de scandale à propos du Cymbalum Mundi ? Parce que Bonaventure des Periers tourne en ridicule l’astrologie judiciaire, alors fort en vogue à la cour ? Parce que l’envoi est signé, sous forme d’anagramme : De Thomas l’incrédule à son ami Pierre Croyant ? Parce qu’il y critique le penchant de tous les hommes pour le merveilleux et la nouveauté ? Parce qu’il s’est prononcé pour la liberté de conscience et contre la censure ? :

«  Car toute chose on peut voir librement
Et approuver la bonne seulement. »
Avis au Lecteur de la traduction de L’Andrie, de Térence

En tout cas, le Cymbalum Mundi, dont les plaisanteries nous semblent bien innocentes aujourd’hui, fut traité comme un crime contre la religion et l’État. Mais sa portée théologique est plus subtile : « Le Cymbalum admet le principe d’un Dieu créateur ; mais il faut que Dieu soit débarrassé des langes dont les hommes enfants l’ont enveloppé à leur image. Dieu est grand et juste ; tous nos efforts doivent tendre à sa connaissance par la recherche de la vérité. Qu’est-ce que la pierre philosophale ? C’est l’art de rendre raison et de juger de tout, des cieux, des champs élyséens, du vice et de la vertu, de la vie et de la mort, du passé et de l’avenir ; c’est la vérité. L’anagramme des noms éclaircit l’allégorie. Ces hommes opiniâtres qui contestent entre eux la possession d’un trésor imaginaire, ce Cubercus, ce Rhetulus, ne sont autres que Bucer et Luther, les deux chefs de la nouvelle Réforme. Charles Nodier  a montré que le Cymbalum  est un chef-d’œuvre de fine et malicieuse plaisanterie, qui va droit à l’impiété, mais point à l’athéisme. »(Grand Dictionnaire de Pierre Larousse)

Les Discours non plus mélancoliques que divers…

Dans ces Discours, Bonaventure des Perriers a trois types de préoccupations : la  langue et l’étymologie ; les sciences appliquées ; la géographie. Qu’il aborde en lointain précurseur des Lumières, faisant appel uniquement à la Raison, par exemple dans le discours XIX : Quelques doutes touchant un obélisque de Rome, duquel Pline parle.

On y retrouve ses thèmes favoris :

  • La critique des idées reçues, qui parfois amènent au ridicule :  Dans le discours De nos historiens qui cherchent l’origine des Gaulois et François, Des Périers ridiculise les « historiens » de son époque qui revendiquent une origine troyenne pour les anciens Francs, via Francus, fils d’Hector :

« Ce serait un grand bien pour la chose publique, que ces gentils écrivains eussent aussi belle envie de se taire et reposer, que de mettre tels songes par écrit, pour montrer qu’ils savent je ne sais quoi de bon plus que les autres. »

  • La liberté de lire et de penser par soi-même :

« J’estime mauvais : premièrement, ceux qui nous cachent les livres des anciens comme ennuyeux ; secondement, ceux qui savent quelque chose de bon, et ne le veulent enseigner ni de bouche ni par écrit ; tiercement, ceux qui aiment mieux dormir, ivrogner, rire, gaudir, qu’écrire. Car il s’en faut beaucoup, que ne sois de l’opinion de ceux qui se fâchent de tant de livres ; je n’aime rien plus moi, que force livres, et les lis tous, s’il m’est possible, comme faisoit Pline, pour peu de profit que j’y sente ; et prie tout le monde d’en composer d’autres, en quelque langage que ce soit. […] Écrivons tous, savans et non savans, mais en cette intention de profiter ; et si d’aventure, nous autres, savons si peu que n’écrivons rien que vaille, notre intention pour le moins ne peut être blâmée. […] Ce chapitre est imparfait. » (Le profit qu’avons des lettres et livres.)

La présentation est très « moderne » : un tableau comparatif des jours de la semaine précède des schémas de construction d’instruments de musique.

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Œuvres diverses

On trouve dans ces pièces, la plupart en vers (Des Periers serait d’ailleurs l’inventeur du vers blanc) de nombreux hommages, parfois très empressés, à Marguerite de Navarre. Et des morceaux de bravoure :

Pronostication des pronostications pour tous les temps, à jamais, sur toutes autres véritable ; laquelle découvre l’impudence des pronosticateurs. (1537 – pièce d’abord attribuée à Marot.)

« Monde mondain, trop mondainement monde,
Monde aveuglé, monde sot, monde immonde,
D’ond vient cela que, soit en prose ou vers,
Tu vas cherchant partout, les yeux ouverts,
Si tu verras point choses nonpareilles,
Et qu’à tous mots tu lèves les oreilles ?
[…]
Il est bien vrai que pronosticateurs
Semblent avoir été expilateurs
Ou crocheteurs, par leur art gent et net,
Du haut trésor du divin cabinet,
Et avoir vu tout, ce que Dieu nous cache
Secrètement, sans qu’il le sache.
[…]
Si qu’on verra que pronosticateurs
Ne sont sinon fols, moqueurs et menteurs,
Chasseurs, preneurs vendeurs de fariboles,
Et que leur fait n’est que vaines paroles.
Que pourroient-ils dire du temps qu’il vient,
Quand du passé même ne leur souvient ? »

D’avarice

Voyant l’homme avaricieux,
Tant misérable et soucieux,
Veiller, courir et tracasser,
Pour toujours du bien amasser,
Et jamais n’avoir le loisir
De s’en donner à son plaisir,
Sinon quand il n’a plus puissance
D’en percevoir la jouissance ;
Il me souvient d’une alumelle, [lame de couteau ou de poignard]
Laquelle, étant luisante et belle,
Se voulut d’un manche garnir,
Afin de couteau devenir ;
Et, pour mieux s’emmancher de même,
Tailla son manche de soi-même :
En le taillant, elle y musa,
Et, musant, de sorte s’usa,
Que le couteau bien emmanché,
Étant déjà tout ébréché,
Se vit gaudi, par plus de neuf,
D’être ainsi usé tout fin neuf ;
D’ond fut contraint d’en rire aussi
Du bout des dents, et dit ainsi :
« J’ai bien ce que je souhaitois,
Mais pas ne suis tel que j’étois ;
Car je n’ai plus ce doux trancher,
Pour quoi tâchois à m’emmancher. »
Ainsi vous en prend-il, humains,
Qui nous avez entre vos mains,
Hormis qu’on peut le fil bailler,
Au tranchant qui ne veut tailler ;
Mais à vieillesse évertuer,
Vertu n’est plus restituée.


BONAVENTURE DES PERIERS, BIBLIOPHILE JACOB
21442_1Le Cymbalum Mundi et autres oeuvres de Bonaventure des Periers, réunis pour la première21442_2 fois, et accompagnés de notices et de notes par Paul L. Jacob, bibliophile.
Paris, Gosselin, 1841. Un volume 18 x 12 cms, XXIV-408 pages. Cartonnage postérieur, dos lisse, pièce de titre (en partie effacée). Couverture originale conservée, dont le brochage est à surveiller. Bon état global, aucune rousseur. 100€
Contient :
Notice sur Bonaventure des Périers, par Paul L. Jacob, bibliophile.
– Lettre de M. Eloi Johanneau à M. le baron de Schonen ou clef du Cymbalum Mundi
Lettre de M. Prosper Marchand à Monsieur B.P.D. et G. sur le Cymbalum Mundi
Cymbalum Mundi en françois
– Discours non plus mélancoliques que divers
– L’Andrie
– Œuvres diverses, dont la Pronostication des pronostications pour tous les temps, à jamais, sur toutes autres véritable ; laquelle découvre l’impudence des pronosticateurs.

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