Des tolérances en matière d’orthographe

Que fait l’Arrêté du 26 février 1901 relatif aux tolérances en matière d’orthographe dans les examens ou concours dépendant du ministère de l’Instruction Publique en tête du Petit Larive et Fleury, dictionnaire français encyclopédique à l’usage des écoliers ?

C’est un peu comme si l’on insérait la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État en tête de chaque missel.

Mais cet austère document administratif mérite plus qu’un haussement d’épaule dédaigneux. D’abord du fait de sa longévité : il ne fut abrogé qu’en …1976. Ensuite de par son contenu.

Certes, il est bref :

« Le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts arrête :
Dans les examens ou concours dépendant du Ministère de l’Instruction publique, qui comportent des épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes au candidats pour avoir usé des tolérances indiquées dans la liste annexée au présent arrêté. »

Signé Georges Leygues, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts dans le gouvernement de Pierre Waldeck-Rousseau (1898-1902). Lequel se distingua par une loi, difficilement adoptée, rapprochant les enseignements primaire et secondaire. Son arrêté comporte un longue annexe, où se côtoient tolérances et jugements de valeur.

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Tolérances

La plupart passeraient pour des horreurs aujourd’hui, mais elles sont révélatrices des usages et aussi des préjugés de l’époque :
Aucun : Avec une négation, on tolérera l’emploi de ce mot aussi bien au pluriel qu’au singulier. Ex. : ne faire aucun projet ou aucuns projets.
Accord du verbe quand le sujet est un mot collectif : un peu de connaissance suffit ou suffisent.
Gens : On tolérera l’accord de l’adjectif au féminin avec le mot gens. Ex. : instruits ou instruites par l’expérience, les vieilles gens sont soupçonneux ou soupçonneuses.
Adjectifs composés : On tolérera la réunion de deux mots constitutifs en un seul mot qui formera son féminin et son pluriel d’après la règle générale. Ex. : nouveauné, nouveaunée, nouveaunés, nouveaunées. [cette tentative d’agglutination sera reprise en 1990, sans plus de succès ]
Trait d’union : On tolérera l’absence de trait d’union entre le verbe et le pronom sujet placé après le verbe. Ex. : est il.
C’est, ce sont. Comme il règne une grande diversité d’usage relativement à l’emploi régulier de c’est et de ce sont, et que les meilleurs auteurs ont employé c’est pour annoncer un nom au pluriel, on tolèrera c’est ou ce sont des montagnes et des précipices.

Cette tolérance frôle parfois un scabreux dû à un lapsus du rédacteur  : « On ne comptera pas de faute non plus à ceux qui écriront indifféremment, en faisant parler une femme, je suis tout à vous ou je suis toute à vous. »

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Jugements (de valeur) :
– La plus grande obscurité régnant dans les règles et les exceptions enseignées dans les grammaires, on tolérera dans tous les cas que les noms propres, précédés de l’article pluriel, prennent la marque du pluriel : les Corneilles comme les Gracques ; des Virgiles (exemplaires) comme des Virgiles (éditions)
– Certains noms composés se rencontrent tantôt avec le trait d’union, tantôt sans trait d’union. Il est inutile de de fatiguer les enfants à apprendre des exceptions que rien ne justifie. Ex. : La Fayette ou Lafayette.
– Différence du sujet apparent et du sujet réel. Ex. : sa maladie sont des vapeurs. Il n’y a pas lieu d’enseigner de règles pour des constructions semblables dont l’emploi ne peut être étudié utilement que dans la lecture et l’explication de textes. C’est une question de style et non de grammaire.
Ne dans les propositions subordonnées. L’emploi de cette négation dans un très grand nombre de propositions subordonnées donne lieu à des règles compliquées, difficiles, abusives, souvent en contradiction avec l’usage des écrivains les plus classiques.

– La conclusion donne beaucoup de latitude au correcteur : « Il conviendra, dans les examens, de ne pas compter comme fautes graves celles qui ne prouvent rien contre l’intelligence et le véritable savoir des candidats, mais qui prouvent seulement l’ignorance de quelque finesse ou de quelque subtilité grammaticale. » [note du blogueur : finesse ou finesses ?, subtilité ou subtilités ?]

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 L’arrêté de 1976

Ce texte de 1901 vécut 75 ans. Continuait-il à être appliqué ? Mystère. En tout cas il fut abrogé par l’arrêté du 28 décembre 1976, signé René Haby, qui base explicitement, et uniquement, ses tolérances sur l’usage. (ici)

Accord du verbe précédé de plusieurs sujets à la troisième personne du singulier unis par ou ou par ni : Ni l’heure ni la saison ne conviennent pour cette excursion ; ni l’heure ni la saison ne convient pour cette excursion. L’usage admet, selon l’intention, l’accord au pluriel ou au singulier.
Participe passé des verbes tels que coûter, valoir, vivre, etc., lorsque ce participe est placé après un complément : Je ne parle pas des sommes que ces travaux m’ont coûté) (coutées) ; J’oublierai vite les peines que ce travail m’a coûtées (coûté)
Liberté du nombre : De la gelée de groseilles, de la gelée de groseille ; des pommiers en fleurs, des pommiers en fleur.  L’usage admet le singulier et le pluriel.
Noms masculins de titres ou de professions appliquées à des femmes. Le français nous est enseigné par une dame. Nous aimons beaucoup ce professeur. Mais il (elle) va nous quitter. Précédés ou non de Madame, ces noms conservent le genre masculin ainsi que leurs déterminants et les adjectifs qui les accompagnent. [ce sujet est toujours d’actualité en 2015, en particulier à l’Assemblée Nationale…]

L’exemple scabreux de l’arrêté de 1901 a été revu : Elle est toute (tout) à sa lecture.

Et la question du potentiel nouveauné à demi tranchée [à demi-tranchée ?] : On admettra nouveau-né et nouveau né.

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La tentative de réforme de l’orthographe de 1990

Le premier ministre de l’époque, Michel Rocard, avait souhaité que soient rédigées des propositions de réforme sur cinq points précis :

– le trait d’union
– le pluriel des mots composés
– l’accent circonflexe
– le participe passé des verbes pronominaux
– diverses anomalies

Le résultat fut un texte qui souleva un tollé et obligea le Conseil Supérieur de la Langue Française et l’Académie Française à faire marche arrière, en décrétant que son application n’en serait pas obligatoire. (texte ici)

Il faut dire qu’il réformait « quatre à cinq mille mots sur les cinquante mille que compte la langue française. ». Avec des propositions plus révolutionnaires qu’on aurait pu l’imaginer de la part de si respectables institutions : Il eût fallu, depuis 1990, écrire contrespionnage, ampèreheure, braséro, il ruissèle, musli, taliatelle, tapecul, harakiri, ognon, sénior, pédigrée, et aussi nénufar.

Depuis, nous en sommes là.

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Mais au fait, qui étaient ces messieurs Larive et Fleury, auteurs du Dictionnaire par lequel nous avons commencé ? Curieusement la BNF sait très peu de chose à leur sujet. La fiche biographique de  Larive ne connaît ni son prénom, ni sa date de naissance (185.-19..), et le déclare Professeur de Français. Même chose, à la virgule près pour Fleury. La BNF ne semble pas connaître non plus l’édition de 1933 parue chez Delagrave, ne répertoriant que celles de 1901 et 1902 chez Chamerot.

L’École Normale Supérieure de Lyon en sait un peu plus, mais visiblement pas tout.

Larive – Pseudonyme de Merlette, Auguste Nicolas. Grammairien français, né à Pontpoint (Oise) en 1827.
Fleury – Pseudonyme de Hauvion l’aîné (?). Il s’agit peut-être de Casimir Hauvion (né à Lyon en 1843).
[La suite est ici]

Pour conclure, notons qu’il n’y a PAS de Grammaire de l’Académie Française. La dernière tentative date de 1932, fut certes un succès de librairie, mais sera autant, sinon plus, contestée que la proposition de réforme de l’orthographe de 1990. Son rédacteur, Abel Hermant, ayant été exclu de l’Académie à la Libération pour faits de collaboration, tout le monde se dépêcha de l’oublier, lui et sa grammaire. [un article de Michel Louis (ici) résume la controverse académique sur cette Grammaire]

Il vaut donc mieux se reporter à la Grammaire historique de la langue française, présentée par un auteur… danois, mais agrégé de grammaire… française. Lequel se serait sans doute offusqué de ce que l’on trouve dans certaines adresses internet de l’Académie :

http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf


 LARIVE et FLEURY

08160_1Petit Larive et Fleury, dictionnaire français encyclopédique à l’usage des écoliers. 953 figures dans le texte, 44 tableaux d’art et de vulgarisation, 112 cartes.

Paris, Delagrave, 1933. Un volume 20 x 13 cms,  XIV-1150 pages. Cartonnage éditeur illustré, marqué en doré « Prix de certificat d’études primaires élémentaires 1934 » au dernier plat. Volume un peu gauchi, mais en bon état.

30 €


NYROP Kr.

08158_1Grammaire historique de la langue française, deuxième édition revue et augmentée. Tomes I à V.

Copenhague, Gyldendalske Boghandel, 1904-1925. Cinq volumes 24 x 16 cms, XVI-551 + 451 + 459 + 496 + 464 pages. Demi reliure, dos à 5 nerfs, titre et tomaison dorés. Frottements d’usage, quelques annotations marginales au tome I. Très bon état global.

125 €

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