Regarder, c’est comprendre

Drôle de zèbre, ce Francis Jourdain ! Inutile de répéter tout ce que nous en apprend Wikipédia. Retenons simplement qu’il fut peintre, graveur, céramiste, décorateur, architecte d’intérieur ; anarchiste, socialiste, communiste, président du Secours Populaire. Cela fait déjà pas mal…

Après la deuxième guerre mondiale – il a 69 ans en 1945 – il se consacre à la critique d’art.

Il publie par exemple dans le n° XXXVII de la revue Le Point, revue artistique et littéraire paraissant tous les deux mois un article consacré à ce qu’il nomme Art Officiel.

Le Point n’était pas n’importe quelle revue : fondée par le photographe Pierre Betz en 1936, conçue à Souillac, imprimée à Mulhouse, elle paraîtra irrégulièrement jusqu’en 1962, comptera 59 numéros, et des collaborateurs célèbres tels que Robert Doisneau.
Sa devise :  « rapprocher les hommes par la culture et la mettre à la portée de tous »

Francis Jourdain y livre une analyse distanciée, mi-ironique mi-critique de la mauvaise peinture en général, de la peinture « officielle » en particulier, celle de la période 1880-1930, apogée du Salon des Artistes Français, qui se tenait annuellement au Palais de l’Industrie puis, après sa démolition, au Grand Palais.

Il a la bonne idée de regrouper les (nombreuses) illustrations par thèmes, indépendamment des peintres, montrant ainsi leur communauté d’inspiration.

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Le tiré-à-part de cet article s’intitule L’Art Officiel de Jules Grévy à Albert Lebrun, du nom des deux Présidents de la République qui bornent cette période.
Francis Jourdain lui avait donné un autre titre, qui résume bien mieux son contenu, et surtout son ton : Vingt Ans de Grand Art, ou La Leçon de la Niaiserie.

Écoutons-le :       

Pourquoi faut-il aussi regarder la « mauvaise » peinture ?

« On ne regarde pas assez la mauvaise peinture.
Qui ça « On » ? Eh! pardi vous et moi, tout le monde. On ne regarde pas assez la mauvaise peinture. Évidemment il est plus agréable de regarder la bonne ; néanmoins je ne peux m’empêcher de penser que, lorsqu’on aime la peinture, qu’on l’aime vraiment et beaucoup, c’est façon de parler que de dire qu’elle est tout à fait sans intérêt. Même exécrable, aucun tableau n’est tout à fait sans intérêt puisque, si peu loquace soit-il, il n’est pas muet… Allons, ne faites pas cette tête là. C’est entendu, vous êtes un connaisseur, peut-être même êtes vous un Critique Averti. On ne vous la fait pas. Vous distinguez un Lesueur d’un Poussin et un Trouillebert d’un Corot. Mais depuis que nul n’est censé ignorer les lois de la peinture et que les plus malins ont été avisés de l’inexistence de ces lois, les malins de votre espèce n’ont plus à faire les malins. Laissez-vous attendrir par les bonnes intentions dont est pavé le purgatoire des semble-peintres. »

« Ceux-là aussi [les mauvais tableaux] il faut les regarder. Avec attention. Avec intérêt. Ils ont un sens, hélas !… Regardez-les avec chagrin, fureur, dégoût ou désespoir, mais regardez-les, regardons-les. On nous dit que l’art est déterminé par le milieu. C’est s’exprimer elliptiquement. Nous autres indigènes de la Mesure et du Bon Sens, nous ne pouvons nous contenter d’un tel raccourci. La peinture, miroir de la Société ?… D’accord, mais pas nécessairement, pas uniquement la bonne peinture. Il arrive à la mauvaise d’être un meilleur reflet, un miroir de plus fidèle. »

Mais qu’est-ce donc que la « mauvaise » peinture ?

« Ah ! qu’il est donc difficile de clairement définir les caractères propres à la mauvaise peinture ! Vous insinuerez que le plus typique est l’absence de toute peinture dans cette peinture. Le fait est que là où il y a peinture, le sujet n’importe guère et que lorsque le sujet nous retient trop longuement – serait-ce pour nous séduire – c’est vraisemblablement qu’il n’y a pas de peinture.
Combien de fois ne vous est-il pas arrivé de pardonner de grand cœur à un Rubens l’amphigouri de ses allégories ! Les allégories des maîtres sont ceci de commun avec celles des pires raseurs, qu’elles sont incompréhensibles. »

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Le sujet représenté caractérise-t-il la « mauvaise » peinture ?

« Le sujet est une chose. L’art en est une autre. Si j’en crois Littré (l’atrabile dont témoigne le visage de cet acariâtre compagnon ne vous autorise pas à récuser son expertise), si, comme vous donc, j’en crois Littré, l’art est la manière de faire une chose selon une certaine méthode, c’est-à-dire, en l’espèce, non pas le sujet du tableau, mais la manière de le traiter.
Je me garderais de vous dire que le sujet n’est rien ; les renseignements qu’il fournit sur la personnalité de celui qui l’a choisi et sur les causes sociales de ce choix ne sont pas négligeables. Encore, ces renseignements, faut-il ne les accepter que sous bénéfice d’inventaire. Qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre ou d’une croûte, les déductions tirées du sujet sont souvent inconsidérées et aussi puérilement arbitraires que sont les méditations de Bernardin de St-Pierre sur le cantaloup. »

Certains sujets sont-ils spécifiques à la « mauvaise » peinture ?

« Il y aurait beaucoup à dire sur les polissonneries académiques, sur l’astuce déployée par des vieillards chamarrés et libidineux pour parer de dignité leur ignoble grivoiserie. […] Il y a dans cette lubricité, si vulgaire qu’elle soit, on ne sait quoi d’enfin authentique (c’est une manière de parler). Mais alors qu’une putain de Lautrec n’est jamais équivoque, que ses bordels ne sont ni obscènes ni indécents, comment n’être pas dégouté de ce qu’ont de tendancieux les groupes et les gorges des dames pudiques à la nudité desquelles leurs peintres fournissent des prétextes d’autant plus excitants qu’ils sont convenables : La Gloire, la Fortune, la Musique ou l’Inspiration. »

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Pourquoi tant de « mauvaise » peinture à ce moment particulier ?

« Les rapports de l’artiste avec son temps constituent un problème à mon sentiment assez intéressant. […] Pourquoi la Russie si riche en conteurs et en musiciens n’eut-elle jamais de peintres, pourquoi ceux-ci furent-ils si nombreux en Espagne alors que le Portugal voisin en fut toujours totalement privé, pourquoi la couleur des Vénitiens tellement savoureuse est, à cent cinquante kilomètres de là, chez les Bolonais, d’une horrible vulgarité, pourquoi les problèmes du clair-obscur restent étrangers à l’Extrême-Oriental, pourquoi… etc. »

– – – – – – – – – – –

L’approche de Francis Jourdain est a priori déconcertante. Mais elle lui permet d’approcher l’arlésienne : la définition de l’art.

La démarche de Jean-Yves Jouannais dans son essai Des Nains, des Jardins – Essai sur le kitsch pavillonnaire. (Hazan, 1999) semble similaire :

nains« Il faut faire l’effort de s’immerger dans la plus putride des sous-cultures afin de s’y pâmer d’étonnement ; délayer son esprit dans les boueuses et fortes marées du stéréotype ; s’abaisser à l’art pompier, courageusement ; étreindre la facilité dans son jus d’opérette et faire tout cela en domestiquant autour de sa bouche le sourire satisfait de l’explorateur fier et méritant. Comme si le kitsch était un au-delà du goût commun, une contrée lointaine peuplée de tribus étranges : Classe Populaire, Petite Bourgeoisie, Parvenus, Beaufs… ; un pays à la géographie approximative : mont du Mauvais Goût, col de la Ringardise, plaine grasse de l’Obscénité ou se trouve sise, sur les berges du fleuve Pompier, Bovarytown aux jolis jardinets ornés de Vénus en plâtre. […] Non, le mauvais goût n’est pas un ailleurs, n’est jamais un extérieur. Nous le respirons, à notre insu souvent. »

Malheureusement, cet opus est infesté – au sens propre du terme –  de pseudo réflexions sociologisantes (mal) inspirées par Baudrillard et consorts. Il lui manque la qualité essentielle du texte de Francis Jourdain : l’humour, dû à un attendrissement empathique.

Il conclut ainsi :

« Faute d’autre vertu, [les peintres officiels] avaient celle d’être de francs imbéciles, je veux dire des imbéciles ne cherchant point à faire figure d’intellectuels. Ah les braves gens ! »


couvL’Art officiel de Jules Grévy à Albert Lebrun

Souillac-Mulhouse, 1949.
1 volume broché 25 x 19 cms. 47 pages dont 30 d’illustrations noir et blanc.
Couverture rempliée. Très bon état, à l’exception d’une petite déchirure en page de tire.

20 €

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