Promenade à travers un Montaigne de 1652

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Fait-on assez attention aux détails dans un livre ? Ce n’est pas toujours le Diable qui s’y trouve…

Voici un lourd in-folio.
Son titre :

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 Ouvrons-le. Apparaît un ex-libris :

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La scène qu’il représente est dévoilée par deux rideaux retenus sur une tringle par des anneaux. Au bas de celui de droite, deux initiales, H.B. Sans doute celles du dessinateur de l’ex-libris. D’ailleurs, comment nomme-t-on son métier ?

Personnage principal, un homme en costume bourgeois de l’Ancien Régime, debout à un pupitre, écrit avec une grande plume.
Sur une table derrière lui, sont posés deux livres. Un troisième se trouve par terre au premier plan, semblant avoir été posé là par une sorte de petit phénix ailé.
Face à lui, assis sur un gros livre, un angelot joufflu tient entre ses mains quelque chose de bien fin pour un livre, de bien épais pour un parchemin. Mais sa main droite semble écrire.

Au bord du pupitre est accroché un volume dont on se sait si c’est un livre de médecine ou un livre religieux : il porte à l’extérieur une décoration en relief qui pourrait aussi bien être un caducée qu’un crucifix.
Au mur du fond, un tableau représentant un homme se déplaçant sur des skis de bois. Celui qui écrit ? Son père ? Son fils ? Un de ses amis ?

Par une fenêtre en cul-de-bouteille dont un battant est ouvert, on aperçoit une cathédrale que sa flèche unique permet d’identifier sans risque d’erreur comme celle de Strasbourg. Certitude confirmée par la mention Argentoratum, l’ancien nom latin de la ville, gravée dans un cartouche, qui porte aussi le nom du propriétaire : Léon Becker.

À droite du cartouche, le blason de Strasbourg. À gauche, des armoiries : un personnage juché sur un éléphant d’apparat. À qui appartiennent-elles ? Les Bourgeois de l’époque en possédaient-ils ? En avaient-ils le droit ? Et pourquoi un éléphant ?

Cet ex-libris n’est pas le premier à avoir orné ce livre : il reste des traces d’un précédent, décollé, mais pas complètement. Pourquoi n’a-t-il pas été, lui ou ce qu’il en reste, simplement recouvert par le nouveau ? Sans doute parce qu’il ne se trouvait pas au milieu de la page.

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En face ne se trouve pas ce que l’on attendait : une deuxième garde de couleur. Elle est absente.

garde_couleur

Mais cette page a visiblement été soigneusement réparée. Quelle(s) raison(s) à un tel incident ? Les hypothèses sont nombreuses…

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Tournons cette page blanche. Apparaît une riche page de titre :

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Le jeu entre la taille, le style et la couleur des caractères définit une hiérarchie de lecture imposée.
L’œil s’arrête d’abord sur le tire : Essais de Montaigne, glisse vers le bas, survole Nouvelle édition, et se voit arrêté par une information considérée comme très importante par l’éditeur, car imprimée en majuscules rouges : cette nouvelle édition a été Exactement purgée des défauts.
Des défauts de quoi ? Alors l’œil ne glisse plus, lit les lignes qui suivent : purgée des défauts des précédentes, selon le vrai original.

Et ne peut que continuer vers la suite, imprimée en italique, et dont il se révèle à présent qu’il n’était pas nécessaire d’y consacrer de plus gros caractères pour qu’elle soit attractive : Enrichie et augmentée aux marges du nom des Auteurs qui y sont cités, et de la Version de leurs Passages ; Avec des Observations très importantes et nécessaires pour le soulagement du Lecteur. Savourons au passage le terme Soulagement

 Un peu plus loin l’imprimeur (et non l’éditeur) insistera :
«L’IMPRIMEUR AU LECTEUR. Entre le grand nombre des précédentes impressions, j’ose vous assurer, TRÈS CHER LECTEUR que celle-ci étant la plus entière et la plus parfaite, il ne faut par douter que par sa recommandation elle n’ensevelisse toutes les autres. Je l’ai purgée des défauts qui ont été ci-devant reconnus, et augmentée et enriche de beaucoup d’ornements très nécessaires. »

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Voici là présent l’indication du Libraire (on dirait aujourd’hui Éditeur), avec l’une des poétiques adresses du temps :

Loyson

Jean-Baptiste Loyson était un libraire typique de son époque. Sa fiche à la BNF est assez succincte :

(161.-1694?) Fils aîné du libraire parisien Guillaume Loyson. Reçu maître le 20 oct. 1639, il exerce dès 1638. Saisie de contrefaçons dans sa boutique de la salle Dauphine du Palais le 3 mars 1648. Père du libraire Henri Loyson, reçu en oct. 1664. En procès avec Damien Foucault et les héritiers de Pierre Rocollet en fév. 1666 – janv. 1667 pour contrefaçon de livres d’église à l’usage de Paris et de Rome dont ils détenaient le privilège. Encore en activité en 1694, il ne figure plus sur la liste établie pour la capitation en 1695 ni sur la liste professionnelle de 1697

Au milieu de la page de titre, en occupant quasiment la moitié, se trouve la marque, non pas de l’éditeur, mais de l’imprimeur : un olivier, dont plusieurs branches sont détachées, avec ces mots : Noli altum sapere. C’est un verset de l’Épître de Saint Paul aux Romains (11, 20) : « Ne t’abandonne pas à l’orgueil, mais crains ».

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L’imprimeur de ce volume est Henri V Estienne, descendant d’une lignée d’imprimeurs dont l’arbre généalogique est fort compliqué :

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On constate un peu plus loin que c’est lui qui a demandé le Privilège du Roi, obligatoire à cette époque pour ne pas être accusé de contrefaçon. Et qu’il a mis en avant des arguments économiques et concurrentiels :

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Ce Privilège obtenu, il l’a ensuite partagé avec deux de ses confrères :

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Le Privilège du Roi date de Mai 1651, l’ouvrage est imprimé fin de la même année, et porte comme date 1652. La Fronde se terminait, Louis XIV venait d’être proclamé Majeur.

Les deux premiers Livres des Essais furent publiés à Bordeaux en 1580, et ne rencontrèrent qu’un médiocre succès. Le troisième parut huit ans plus tard, en même temps qu’une réimpression de tout l’ouvrage.

Marie de Gournay [nous y reviendrons] collationna les manuscrits de Montaigne, et prépara la troisième édition, la première publiée de manière posthume. Elle l’accompagna d’une Préface, de notes, et d’une traduction des passages grecs et latins. Une quatrième édition parut en 1602, et une cinquième en 1635, que Marie de Gournay, dit-on, établit avec l’aide de Richelieu. C’est cette dernière édition qui fut reprise en 1652.

En se reculant un peu, l’on découvre une annotation manuscrite sur cette page de titre.

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Datée de 1756, elle concerne la sépulture de Montaigne :

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Cette note n’est pas la seule, mais il y en étonnamment peu en marge de l’ouvrage. Pourtant elles étaient également conçues pour cela. Nous n’en avons dénombré que deux autres, pages 613 et 751, celle-ci :

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Les autres notes, toujours de la même main et de la même date, sont regroupées dans deux feuillets volants, dont l’un est incomplet, tous les deux glissés dans le livre. Qui était ce lecteur attentif ? L’on peut broder à l’infini…

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Tournons à présent ce feuillet de titre.

Apparaît un portrait de Montaigne, que nous vous laissons le plaisir de détailler.

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C’est l’un des portraits de Montaigne les plus célèbres, même si Philippe Djian, dans son ouvrage Portraits à l’essai : iconographie de Montaigne a recensé plus de 330 tableaux, estampes, médailles, statues, monuments et objets divers le représentant. Il fait aussi remarquer que le premier portrait gravé n’a été publié qu’en 1608, soit quinze ans après sa mort.

Celui-ci a été gravé par Isaac en 1635, et figure en bonne place dans la galerie composée par l’Université de Chicago (ici)

 Si nous tournons la page, voici l’Avis de l’imprimeur au lecteur dont nous avons parlé, suivi au verso du célèbre Avertissement de l’auteur inséré en toutes les précédentes Éditions : « Ceci est un Livre de bonne foi, Lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin […] »

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Puis une Épitre de Mademoiselle de Gournay, insérée en son impression de 1635, preuve supplémentaire, s’il en fallait, que cette impression de 1652 reprend à l’identique celle de 1635. Le texte n’en est que flatterie, comme il était nécessaire en ce temps-la pour honorer et surtout remercier le haut personnage qui avait financé l’ouvrage, et était intervenu pour que le Privilège du Roi soit délivré sans tarder.

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La Préface sur les Essais de Michel, Seigneur de Montaigne, Par sa fille d’alliance, est bien plus curieuse. Longue de 19 pages, elle prend, point par point et avec véhémence, la défense de Montaigne contre les critiques dont il avait fait l’objet : obscurité, irréligion, abus de néologismes et de citations grecques et latines… Cette Préface parut d’abord en 1594, et fut vite retirée devant le tollé qu’elle avait produit. Une version largement amendée reparut des les éditions de 1617 et de 1635. Elle reste malheureusement fort peu étudiée.

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C’est Montaigne lui-même qui nomma Marie de Gournay (1566-1645) sa Fille d’alliance. Féministe bien évidemment incomprise à son époque, elle publia Égalité des hommes et des femmes (texte ici), un traité intitulé Du peu de prix de la qualité de noblesse, ainsi que Du langage françois, et Défense de la poésie.

Elle disait, à propos des puristes du langage : « Leur style est un bouillon d’eau claire sans impureté, mais sans substance. »

 La Table des Chapitres n’appelle pas de commentaire particulier, ce qui n’est pas le cas de la Table des Matières [les] plus remarquables, dont nous savons pas qui l’a établi.

Les occurrences les plus fréquentes à première vue sont « Femmes », puis « Mort » et enfin « Sciences ». Il y a aussi, entre autres, celle-là :

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Après tout cela, voici le texte lui-même :

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« Ce sont ici mes humeurs et mes opinions ; je les donne pour ce qui est en ma croyance, non pour ce qui est à croire ; je ne vise ici qu’à découvrir moi-même, qui serois par aventure autre demain si nouvel apprentissage me change. Je n’ai point l’autorité d’être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui. »

« Mon langage n’a rien de facile et de poli : Il est âpre et dédaigneux, ayant ses dispositions libres et déréglées : et me plaît ainsi, sinon par mon jugement, par mon inclination. Mais je sens bien que parfois je m’y laisse trop aller, et qu’à force de vouloir éviter l’art et l’affectation, j ‘y retombe d’une autre part. »

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Voltaire, dans un Discours à l’Académie, confirma :

« Le style de Montaigne n’est ni pur, ni correct, ni précis, ni noble : il est énergique et familier ; il exprime naïvement de grandes choses ; c’est cette naïveté qui plaît ; on aime à voir le caractère de l’auteur ; on se plaît à se retrouver dans ce qu’il dit de lui-même, à converser, à changer de discours et d’opinion avec lui. J’entends souvent regretter le langage de Montaigne ; c’est son imagination qu’il faut regretter : elle était forte et hardie ; mais sa langue était bien loin de l’être. »

Un seul exemple, de circonstance :

« [Le commerce] des livres est bien plus sûr et plus à nous. Il cède aux premiers [les amis et les amies], les autres avantages : mais il a pour sa part la constance et la facilité de son service : Cettui-ci côtoie tout mon cours, et m’assiste partout. Il me console en la vieillesse et en la solitude : il me décharge du poids d’une oisiveté ennuyeuse : et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent : il émousse les pointures de la douleur, si elle n’est pas du tout extrême et maîtresse : Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres, ils me détournent facilement à eux, et me la dérobent : Et si ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche, qu’au défaut de ces autres commodités, plus réelles, vives et naturelles : ils me reçoivent toujours du même visage. […]

Les livres ont beaucoup de qualités agréables à ceux qui les savent choisir. Mais aucun bien sans peine : C’est un plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres : il a ses incommodités, et bien pesantes : L’âme s’y exerce, mais le corps, duquel je n’ai non plus oublié le soin, demeure cependant sans action, s’atterre et s’attriste. »

L’impression du texte des Essais est particulièrement soignée, avec ses grandes marges, et ses magnifiques caractères :

page_2

Beaux caractères, et belles lettrines. Toutes les lettres de l’alphabet ne sont pas utilisées. La fréquence de chacune reste d’ailleurs à établir…

alphabet

Les lettrines se répètent, mais pas forcément à l’identique :

lettrines_O

N’oublions pas non plus d’admirer le colophon qui clôt le premier Livre :

colophon_1

 Hélas, rien n’est jamais parfait, et deux menus défauts entachent cette édition.

La numérotation des pages, d’abord. La fiche de la BNF signale des erreurs, mais ne les décrit pas. Voici celles que nous avons constatées :
•    page 209 paginée 193
•    « 440-441 » rectifié à la main, sans qu’il soit possible de lire la pagination initiale
•    page 449 paginée 459
•    page 533 paginée 508
•    page 629 paginée 608
•    page 698 paginée 798
•    page 833 paginée 839
•    page 834 paginée 840

Deuxième défaut, qui reste unique : une feuille mal engagée dans la presse, ce qui donne ceci :

feuille

Sinon, l’aspect du livre est « très bon », pour employer le jargon des libraires. À une exception près : les mouillures. Là aussi, on peut se demander quelle en est la raison, pourquoi elles sont si claires, et pourquoi elles touchent tout le volume. Mais heureusement, elles n’atteignent jamais le texte.

mouilleure_1

Même si parfois, il s’en est fallu de peu…

mouillure_2

La promenade pourrait se continuer longtemps. Par exemple pour se demander quelle est la signification de cette scène :

portrait_3Ou à qui appartiennent ces armoiries :

portrait_4Arrêtons-nous là…


exterieur_1MONTAIGNE
Les Essais.
Paris, Jean- Baptiste Loyson, 1652.
Un volume in-folio 39 x 27 cms, présenté sous coffret plus récent. Dos à six nerfs, caissons ornés, pièce de titre. Plats encadrés d’un triple filet doré orné aux coins. Poids : 5,6 kgs
Reliure présentant les frottements d’usage, avec petits manques aux mors, n’entamant aucunement la solidité du volume. Trace d’ancien ex-libris au contreplat, partie droite de la garde de couleur manquante, traces de mouillures claires marginales sur le haut des pages (et le bas aux alentours de la page 485) sans jamais atteindre le texte. Papier parfois un peu plus foncé aux douze premières pages du Livre I, et sur d’autres feuilles, inégalement réparties dans le volume, petites déchirures au bord des pages 253-256, défaut d’impression à la page 365 (la feuille a été mal pliée).

Très bon état global.
2000 €

exterieur_3Contenu du volume :
•    [Très bel ex-Libris au contreplat]
•    Page de titre, comportant une annotation marginale datée de 1756 à propos du tombeau de Montaigne
•    Portrait de Montaigne en frontispice (gravure sur bois, Isaac, 1635)
•    [IV] pages, comprenant :
⁃    a) De l’imprimeur au lecteur, adresse signée Henry Estienne
⁃    b) Avertissement de l’auteur
plat_1⁃   c) Épitre de Mademoiselle de Gournay, datée de 1635
•    [XX] pages, comprenant :
⁃    a) Préface sur les Essais de Michel de Montaigne par sa fille d’alliance  [Marie de Gournay]
⁃    b) Sommaire récit, sur la vie de Michel, Seigneur de Montaigne, extrait de ses propres écrits
•    [II] pages : Table des Matières
•    840 pages : Texte des Essais, avec en marge notes historiques et traduction des citations latines et grecques
•    [XXXVII] pages : Table des Matières [les] plus remarquables contenues en ce livre.
•    [II] Privilège du Roi
•    [2 feuilles volantes : notes manuscrites, de la même main que l’annotation en page de titre]

La Bible de Gutenberg à 42 lignes, l’un des plus anciens livres imprimés

 Ne commentons ni le prix, ni le choix d’un précédent propriétaire de la vendre feuillet par feuillet. Contentons-nous de l’admirer.

 cliquer sur l’image pour haute résolution

B42

Lot n° 14 de la vente de la Bibliothèque Guy Bechtel (ici)

BIBLE DE GUTENBERG. — Un feuillet original de la Bible latine à 42 lignes. [Mayence, Johannes Gutenberg, entre 1452-1454/1455]. Monté dans un album in-folio (environ 390 x 285 mm), maroquin bleu, titre doré sur le premier plat (Stikeman & C°). BMC, I, 17. — CIBN, B-361. — GW, n°4201. — Hain, n°3031. — Pellechet, n°2265. — Guy Bechtel, Gutenberg et l’invention de l’imprimerie, 1992. P

RÉCIEUSE RELIQUE DE LA PREMIÈRE ET CÉLÈBRE BIBLE LATINE DE GUTENBERG, dite à 42 lignes ou encore B 42. Feuillet imprimé recto et verso sur deux colonnes en caractères gothiques textura, à 42 lignes à la page. Le papier, vergé, porte le filigrane de l’un des trois papiers importés de l’Italie du Nord (plus précisément du Piémont, moulins près de Caselle) et utilisés par Gutenberg : il s’agit ici du filigrane représentant une tête de taureau surmontée d’une étoile. Le feuillet est rubriqué en rouge, avec une petite initiale E peinte en bleu au verso. Ce fragment est le feuillet 257 de l’Ancien Testament et comprend une partie du livre IV d’Esdras (Esdrae) : son texte correspond à la fin du verset 6 (et volavit sup eū.) et aux versets 7 à 58 du chapitre XIII, et aux versets 1 à 13 et au début du verset 14 (et dimitte abs te mortales) du chapitre XIV.

Rappelons que c’est au milieu du XVe siècle que Johannes Gutenberg, né peu avant 1400 à Mayence et mort dans cette ville en 1468, inventa la typographie, c’est-à-dire l’impression au moyen de caractères en métal coulé, mobiles et réutilisables. Sa Bible à 42 lignes est le premier grand livre imprimé au moyen de ces caractères. Elle est considérée comme l’un des plus beaux livres jamais sortis d’une presse et comme un monument de l’histoire du livre en Occident. On estime son tirage entre 180 et 200 exemplaires, dont une petite partie fut imprimée sur vélin.

Actuellement, 49 exemplaires, complets ou incomplets, ont survécu. Gabriel Wells, libraire de New York et possesseur d’un fragment d’une Bible de Gutenberg, avait décidé au début du XXe siècle de vendre chaque feuillet, présenté dans un portfolio de maroquin. Chacun d’entre eux est accompagné d’une introduction : A Noble fragment being a leaf of the Gutenberg Bible 1450-1455. With a bibliographical essay by A. Edward Newton. Le recto du feuillet est légèrement roussi. Petite trace de pliure à l’angle inférieur.

Estimation : 20 000 – 30 000 Euros

 

« Loisir et Liberté »

« Loisir et Liberté », Telle était la devise de Bonaventure des Périers, écrivain et poète du XVIe siècle.

Totalement oublié aujourd’hui, il fut pourtant hautement loué par Byron, et considéré par Charles Nodier comme l’un des trois écrivains majeurs de ce siècle, en compagnie de Rabelais et Marot. On le soupçonne aussi d’avoir mis la main à l’Heptaméron, de Marguerite de Navarre. Excusez du peu.

Hinchliff_-_Marguerite_Queen_of_Navarre_cropIl serait né – on ne sait pas exactement quand – à Arnay-le-Duc, en Côte d’Or ; fut valet de chambre (un titre fort honorable à l’époque) de Marguerite de Navarre, la sœur aînée de François Ier. Il se serait suicidé vers 1544 – certains disent 1539 – en se jetant sur son épée, mais le seul témoignage en ce sens est sujet à caution. Beaucoup de conditionnels donc. Aucun portrait de lui ne nous est parvenu.

Il laissa des poèmes, des pièces intitulées Nouvelles récréations et joyeux devis ; Le Blason du nombril ; Chant de vendanges ; Le Caresme prenant, en tarantara, [mot désignant les vers de 11 syllabes dont le repos est après la cinquième]. Ainsi qu’une traduction de Térence en vers françois, et le Cymbalum Mundi, recueil de dialogues qui fit grand scandale, et lui valut d’être expulsé de la Cour de Marguerite de Navarre, où il jouait du luth en chantant ses vers. (« les siens petits labeurs »). Il s’y était déjà illustré en étant l’un des seuls à prendre la défense de Marot, proscrit pour sa traduction des Psaumes.

Car l’on était alors en pleine controverse religieuse : Luther, puis Calvin s’opposaient à l’autorité du Pape et de l’Église, positions qui rencontraient un certain écho chez Marguerite de Navarre.

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Paul Lacroix, dit Le Bibliophile Jacob, donna en 1841 une édition du Cymbalum Mundi que l’on peut qualifier de définitive, tant pour l’établissement du texte que pour les notes, précises, complètes et d’une pertinente érudition. Il y joint les Discours non plus mélancoliques que divers ; L’Andrie, pièce traduite de Térence, et de précieuses Œuvres diverses, dont la Pronostication des pronostications pour tous les temps, à jamais, sur toutes autres véritable ; laquelle découvre l’impudence des pronosticateurs. Et l’accompagne de  textes exégétiques présentés sous forme épistolaire : Lettre de M. Eloi Johanneau à M. le baron de Schonen ou clef du Cymbalum Mundi ; et Lettre de M. Prosper Marchand à Monsieur B.P.D. et G. sur le Cymbalum Mundi.

Le Cymbalum Mundi

Cette pièce fut saisie et détruite en 1537, sur ordre de la Sorbonne, qui y avait découvert des « abus et hérésies ». Une deuxième édition, faite à Lyon en 1538, subit le même sort, et fut violemment dénoncée par Calvin. L’imprimeur, Jean Morin, fut arrêté et emprisonné.

Le Cymbalum se présente sous la forme de quatre dialogues :

cymbalumDialogue I. Mercure volé.  Mercure, chargé de plusieurs commissions pour les dieux, descend à Athènes pour y faire relier, de la part de Jupiter le Livre des Destinées. Il est rencontré dans un cabaret par deux hommes, qui ouvrent son sac, lui volent le livre et lui en mettent un autre à la place, et enfin lui cherchent querelle.

Dialogue II. La Pierre philosophale. Mercure, averti par Trigabus de l’occupation des philosophes qui cherchent la pierre philosophale, se travestit en vieillard pour aller les voir dans l’arène du théâtre, où il se raille de leur crédulité et de leur égarement.

Dialogue III. Le Cri public. Mercure vient à Athènes pour y faire un cri public du Livre des Destinées, qui lui a été volé. Il rencontre Cupidon qui lui apprend que deux personnes avaient son livre, et qu’elles s’en servaient à dire la bonne aventure et à prédire l’avenir. Mercure, par manière de passe-temps, fait parler un cheval, au grand étonnement de ceux qui l’entendent.

Dialogue IV. Les Chiens d’Actéon. Deux chiens, qui avaient appartenu autrefois à Actéon, s’entretiennent de la différence qu’il y a entre la vie publique et la vie privée, et de la sotte curiosité des hommes pour les choses nouvelles et extraordinaires.
[Ces résumés ne sont pas de Bonaventure des Perriers, mais figurent dans toutes les éditions du Cymbalum Mundi]

Une telle mise en scène d’animaux qui parlent est alors une nouveauté, que La Fontaine portera à un degré de perfection, dans une même attitude de moraliste.

Le cheval Phlégon : «  Voire da, je parle. Et pourquoi non ? Entre vous, hommes, pource qu’à vous seuls la parole est demeurée, et que nous, pauvres bêtes, n’avons point d’intelligence entre nous, pour cela que nous ne pouvons rien dire, vous savez bien usurper toute puissance sur nous ; et non seulement dites de nous tout ce qu’il vous plaît, mais aussi vous montez sur nous, vous nous piquez, vous nous battez ; il faut que nous vous portions, que nous vous vêtions, que nous vous nourrissions, et vous nous vendez, vous nous tuez, vous nous mangez. D’où vient cela ? C’est par faute que nous ne parlons pas. Que si nous parlions et savions dire nos raisons, vous êtes tant humains (ou devez être), que, après nous avoir ouïs, vous nous traiteriez autrement, comme je pense. » (Dialogue III)

«  Le meilleur remède que je sache pour les douleurs présentes, c’est d’oublier les joies passées, en espérance de mieux avoir ; ainsi que, au contraire, le souvenir des maux passés, sans craindre d’iceux ni de pis, fait trouver les biens présents bien meilleurs et beaucoup plus doux. »
«  Ne sais-je pas bien ce que c’est des hommes ? Ils se fâchent [se lassent] volontiers des choses présentes, accoutumées, familières et certaines  ; et aiment toujours mieux les absentes, nouvelles, étrangères et impossibles ; et sont si sottement curieux qu’il ne faudrait qu’une petite plume qui s’élevât de terre le moins du monde, pour les amuser tous tant qu’ils sont. » (Dialogue IV)

Cymbalum_mundi003Pourquoi tant de scandale à propos du Cymbalum Mundi ? Parce que Bonaventure des Periers tourne en ridicule l’astrologie judiciaire, alors fort en vogue à la cour ? Parce que l’envoi est signé, sous forme d’anagramme : De Thomas l’incrédule à son ami Pierre Croyant ? Parce qu’il y critique le penchant de tous les hommes pour le merveilleux et la nouveauté ? Parce qu’il s’est prononcé pour la liberté de conscience et contre la censure ? :

«  Car toute chose on peut voir librement
Et approuver la bonne seulement. »
Avis au Lecteur de la traduction de L’Andrie, de Térence

En tout cas, le Cymbalum Mundi, dont les plaisanteries nous semblent bien innocentes aujourd’hui, fut traité comme un crime contre la religion et l’État. Mais sa portée théologique est plus subtile : « Le Cymbalum admet le principe d’un Dieu créateur ; mais il faut que Dieu soit débarrassé des langes dont les hommes enfants l’ont enveloppé à leur image. Dieu est grand et juste ; tous nos efforts doivent tendre à sa connaissance par la recherche de la vérité. Qu’est-ce que la pierre philosophale ? C’est l’art de rendre raison et de juger de tout, des cieux, des champs élyséens, du vice et de la vertu, de la vie et de la mort, du passé et de l’avenir ; c’est la vérité. L’anagramme des noms éclaircit l’allégorie. Ces hommes opiniâtres qui contestent entre eux la possession d’un trésor imaginaire, ce Cubercus, ce Rhetulus, ne sont autres que Bucer et Luther, les deux chefs de la nouvelle Réforme. Charles Nodier  a montré que le Cymbalum  est un chef-d’œuvre de fine et malicieuse plaisanterie, qui va droit à l’impiété, mais point à l’athéisme. »(Grand Dictionnaire de Pierre Larousse)

Les Discours non plus mélancoliques que divers…

Dans ces Discours, Bonaventure des Perriers a trois types de préoccupations : la  langue et l’étymologie ; les sciences appliquées ; la géographie. Qu’il aborde en lointain précurseur des Lumières, faisant appel uniquement à la Raison, par exemple dans le discours XIX : Quelques doutes touchant un obélisque de Rome, duquel Pline parle.

On y retrouve ses thèmes favoris :

  • La critique des idées reçues, qui parfois amènent au ridicule :  Dans le discours De nos historiens qui cherchent l’origine des Gaulois et François, Des Périers ridiculise les « historiens » de son époque qui revendiquent une origine troyenne pour les anciens Francs, via Francus, fils d’Hector :

« Ce serait un grand bien pour la chose publique, que ces gentils écrivains eussent aussi belle envie de se taire et reposer, que de mettre tels songes par écrit, pour montrer qu’ils savent je ne sais quoi de bon plus que les autres. »

  • La liberté de lire et de penser par soi-même :

« J’estime mauvais : premièrement, ceux qui nous cachent les livres des anciens comme ennuyeux ; secondement, ceux qui savent quelque chose de bon, et ne le veulent enseigner ni de bouche ni par écrit ; tiercement, ceux qui aiment mieux dormir, ivrogner, rire, gaudir, qu’écrire. Car il s’en faut beaucoup, que ne sois de l’opinion de ceux qui se fâchent de tant de livres ; je n’aime rien plus moi, que force livres, et les lis tous, s’il m’est possible, comme faisoit Pline, pour peu de profit que j’y sente ; et prie tout le monde d’en composer d’autres, en quelque langage que ce soit. […] Écrivons tous, savans et non savans, mais en cette intention de profiter ; et si d’aventure, nous autres, savons si peu que n’écrivons rien que vaille, notre intention pour le moins ne peut être blâmée. […] Ce chapitre est imparfait. » (Le profit qu’avons des lettres et livres.)

La présentation est très « moderne » : un tableau comparatif des jours de la semaine précède des schémas de construction d’instruments de musique.

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Œuvres diverses

On trouve dans ces pièces, la plupart en vers (Des Periers serait d’ailleurs l’inventeur du vers blanc) de nombreux hommages, parfois très empressés, à Marguerite de Navarre. Et des morceaux de bravoure :

Pronostication des pronostications pour tous les temps, à jamais, sur toutes autres véritable ; laquelle découvre l’impudence des pronosticateurs. (1537 – pièce d’abord attribuée à Marot.)

« Monde mondain, trop mondainement monde,
Monde aveuglé, monde sot, monde immonde,
D’ond vient cela que, soit en prose ou vers,
Tu vas cherchant partout, les yeux ouverts,
Si tu verras point choses nonpareilles,
Et qu’à tous mots tu lèves les oreilles ?
[…]
Il est bien vrai que pronosticateurs
Semblent avoir été expilateurs
Ou crocheteurs, par leur art gent et net,
Du haut trésor du divin cabinet,
Et avoir vu tout, ce que Dieu nous cache
Secrètement, sans qu’il le sache.
[…]
Si qu’on verra que pronosticateurs
Ne sont sinon fols, moqueurs et menteurs,
Chasseurs, preneurs vendeurs de fariboles,
Et que leur fait n’est que vaines paroles.
Que pourroient-ils dire du temps qu’il vient,
Quand du passé même ne leur souvient ? »

D’avarice

Voyant l’homme avaricieux,
Tant misérable et soucieux,
Veiller, courir et tracasser,
Pour toujours du bien amasser,
Et jamais n’avoir le loisir
De s’en donner à son plaisir,
Sinon quand il n’a plus puissance
D’en percevoir la jouissance ;
Il me souvient d’une alumelle, [lame de couteau ou de poignard]
Laquelle, étant luisante et belle,
Se voulut d’un manche garnir,
Afin de couteau devenir ;
Et, pour mieux s’emmancher de même,
Tailla son manche de soi-même :
En le taillant, elle y musa,
Et, musant, de sorte s’usa,
Que le couteau bien emmanché,
Étant déjà tout ébréché,
Se vit gaudi, par plus de neuf,
D’être ainsi usé tout fin neuf ;
D’ond fut contraint d’en rire aussi
Du bout des dents, et dit ainsi :
« J’ai bien ce que je souhaitois,
Mais pas ne suis tel que j’étois ;
Car je n’ai plus ce doux trancher,
Pour quoi tâchois à m’emmancher. »
Ainsi vous en prend-il, humains,
Qui nous avez entre vos mains,
Hormis qu’on peut le fil bailler,
Au tranchant qui ne veut tailler ;
Mais à vieillesse évertuer,
Vertu n’est plus restituée.


BONAVENTURE DES PERIERS, BIBLIOPHILE JACOB
21442_1Le Cymbalum Mundi et autres oeuvres de Bonaventure des Periers, réunis pour la première21442_2 fois, et accompagnés de notices et de notes par Paul L. Jacob, bibliophile.
Paris, Gosselin, 1841. Un volume 18 x 12 cms, XXIV-408 pages. Cartonnage postérieur, dos lisse, pièce de titre (en partie effacée). Couverture originale conservée, dont le brochage est à surveiller. Bon état global, aucune rousseur. 100€
Contient :
Notice sur Bonaventure des Périers, par Paul L. Jacob, bibliophile.
– Lettre de M. Eloi Johanneau à M. le baron de Schonen ou clef du Cymbalum Mundi
Lettre de M. Prosper Marchand à Monsieur B.P.D. et G. sur le Cymbalum Mundi
Cymbalum Mundi en françois
– Discours non plus mélancoliques que divers
– L’Andrie
– Œuvres diverses, dont la Pronostication des pronostications pour tous les temps, à jamais, sur toutes autres véritable ; laquelle découvre l’impudence des pronosticateurs.

Des tolérances en matière d’orthographe

Que fait l’Arrêté du 26 février 1901 relatif aux tolérances en matière d’orthographe dans les examens ou concours dépendant du ministère de l’Instruction Publique en tête du Petit Larive et Fleury, dictionnaire français encyclopédique à l’usage des écoliers ?

C’est un peu comme si l’on insérait la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État en tête de chaque missel.

Mais cet austère document administratif mérite plus qu’un haussement d’épaule dédaigneux. D’abord du fait de sa longévité : il ne fut abrogé qu’en …1976. Ensuite de par son contenu.

Certes, il est bref :

« Le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts arrête :
Dans les examens ou concours dépendant du Ministère de l’Instruction publique, qui comportent des épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes au candidats pour avoir usé des tolérances indiquées dans la liste annexée au présent arrêté. »

Signé Georges Leygues, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts dans le gouvernement de Pierre Waldeck-Rousseau (1898-1902). Lequel se distingua par une loi, difficilement adoptée, rapprochant les enseignements primaire et secondaire. Son arrêté comporte un longue annexe, où se côtoient tolérances et jugements de valeur.

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Tolérances

La plupart passeraient pour des horreurs aujourd’hui, mais elles sont révélatrices des usages et aussi des préjugés de l’époque :
Aucun : Avec une négation, on tolérera l’emploi de ce mot aussi bien au pluriel qu’au singulier. Ex. : ne faire aucun projet ou aucuns projets.
Accord du verbe quand le sujet est un mot collectif : un peu de connaissance suffit ou suffisent.
Gens : On tolérera l’accord de l’adjectif au féminin avec le mot gens. Ex. : instruits ou instruites par l’expérience, les vieilles gens sont soupçonneux ou soupçonneuses.
Adjectifs composés : On tolérera la réunion de deux mots constitutifs en un seul mot qui formera son féminin et son pluriel d’après la règle générale. Ex. : nouveauné, nouveaunée, nouveaunés, nouveaunées. [cette tentative d’agglutination sera reprise en 1990, sans plus de succès ]
Trait d’union : On tolérera l’absence de trait d’union entre le verbe et le pronom sujet placé après le verbe. Ex. : est il.
C’est, ce sont. Comme il règne une grande diversité d’usage relativement à l’emploi régulier de c’est et de ce sont, et que les meilleurs auteurs ont employé c’est pour annoncer un nom au pluriel, on tolèrera c’est ou ce sont des montagnes et des précipices.

Cette tolérance frôle parfois un scabreux dû à un lapsus du rédacteur  : « On ne comptera pas de faute non plus à ceux qui écriront indifféremment, en faisant parler une femme, je suis tout à vous ou je suis toute à vous. »

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Jugements (de valeur) :
– La plus grande obscurité régnant dans les règles et les exceptions enseignées dans les grammaires, on tolérera dans tous les cas que les noms propres, précédés de l’article pluriel, prennent la marque du pluriel : les Corneilles comme les Gracques ; des Virgiles (exemplaires) comme des Virgiles (éditions)
– Certains noms composés se rencontrent tantôt avec le trait d’union, tantôt sans trait d’union. Il est inutile de de fatiguer les enfants à apprendre des exceptions que rien ne justifie. Ex. : La Fayette ou Lafayette.
– Différence du sujet apparent et du sujet réel. Ex. : sa maladie sont des vapeurs. Il n’y a pas lieu d’enseigner de règles pour des constructions semblables dont l’emploi ne peut être étudié utilement que dans la lecture et l’explication de textes. C’est une question de style et non de grammaire.
Ne dans les propositions subordonnées. L’emploi de cette négation dans un très grand nombre de propositions subordonnées donne lieu à des règles compliquées, difficiles, abusives, souvent en contradiction avec l’usage des écrivains les plus classiques.

– La conclusion donne beaucoup de latitude au correcteur : « Il conviendra, dans les examens, de ne pas compter comme fautes graves celles qui ne prouvent rien contre l’intelligence et le véritable savoir des candidats, mais qui prouvent seulement l’ignorance de quelque finesse ou de quelque subtilité grammaticale. » [note du blogueur : finesse ou finesses ?, subtilité ou subtilités ?]

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 L’arrêté de 1976

Ce texte de 1901 vécut 75 ans. Continuait-il à être appliqué ? Mystère. En tout cas il fut abrogé par l’arrêté du 28 décembre 1976, signé René Haby, qui base explicitement, et uniquement, ses tolérances sur l’usage. (ici)

Accord du verbe précédé de plusieurs sujets à la troisième personne du singulier unis par ou ou par ni : Ni l’heure ni la saison ne conviennent pour cette excursion ; ni l’heure ni la saison ne convient pour cette excursion. L’usage admet, selon l’intention, l’accord au pluriel ou au singulier.
Participe passé des verbes tels que coûter, valoir, vivre, etc., lorsque ce participe est placé après un complément : Je ne parle pas des sommes que ces travaux m’ont coûté) (coutées) ; J’oublierai vite les peines que ce travail m’a coûtées (coûté)
Liberté du nombre : De la gelée de groseilles, de la gelée de groseille ; des pommiers en fleurs, des pommiers en fleur.  L’usage admet le singulier et le pluriel.
Noms masculins de titres ou de professions appliquées à des femmes. Le français nous est enseigné par une dame. Nous aimons beaucoup ce professeur. Mais il (elle) va nous quitter. Précédés ou non de Madame, ces noms conservent le genre masculin ainsi que leurs déterminants et les adjectifs qui les accompagnent. [ce sujet est toujours d’actualité en 2015, en particulier à l’Assemblée Nationale…]

L’exemple scabreux de l’arrêté de 1901 a été revu : Elle est toute (tout) à sa lecture.

Et la question du potentiel nouveauné à demi tranchée [à demi-tranchée ?] : On admettra nouveau-né et nouveau né.

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La tentative de réforme de l’orthographe de 1990

Le premier ministre de l’époque, Michel Rocard, avait souhaité que soient rédigées des propositions de réforme sur cinq points précis :

– le trait d’union
– le pluriel des mots composés
– l’accent circonflexe
– le participe passé des verbes pronominaux
– diverses anomalies

Le résultat fut un texte qui souleva un tollé et obligea le Conseil Supérieur de la Langue Française et l’Académie Française à faire marche arrière, en décrétant que son application n’en serait pas obligatoire. (texte ici)

Il faut dire qu’il réformait « quatre à cinq mille mots sur les cinquante mille que compte la langue française. ». Avec des propositions plus révolutionnaires qu’on aurait pu l’imaginer de la part de si respectables institutions : Il eût fallu, depuis 1990, écrire contrespionnage, ampèreheure, braséro, il ruissèle, musli, taliatelle, tapecul, harakiri, ognon, sénior, pédigrée, et aussi nénufar.

Depuis, nous en sommes là.

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Mais au fait, qui étaient ces messieurs Larive et Fleury, auteurs du Dictionnaire par lequel nous avons commencé ? Curieusement la BNF sait très peu de chose à leur sujet. La fiche biographique de  Larive ne connaît ni son prénom, ni sa date de naissance (185.-19..), et le déclare Professeur de Français. Même chose, à la virgule près pour Fleury. La BNF ne semble pas connaître non plus l’édition de 1933 parue chez Delagrave, ne répertoriant que celles de 1901 et 1902 chez Chamerot.

L’École Normale Supérieure de Lyon en sait un peu plus, mais visiblement pas tout.

Larive – Pseudonyme de Merlette, Auguste Nicolas. Grammairien français, né à Pontpoint (Oise) en 1827.
Fleury – Pseudonyme de Hauvion l’aîné (?). Il s’agit peut-être de Casimir Hauvion (né à Lyon en 1843).
[La suite est ici]

Pour conclure, notons qu’il n’y a PAS de Grammaire de l’Académie Française. La dernière tentative date de 1932, fut certes un succès de librairie, mais sera autant, sinon plus, contestée que la proposition de réforme de l’orthographe de 1990. Son rédacteur, Abel Hermant, ayant été exclu de l’Académie à la Libération pour faits de collaboration, tout le monde se dépêcha de l’oublier, lui et sa grammaire. [un article de Michel Louis (ici) résume la controverse académique sur cette Grammaire]

Il vaut donc mieux se reporter à la Grammaire historique de la langue française, présentée par un auteur… danois, mais agrégé de grammaire… française. Lequel se serait sans doute offusqué de ce que l’on trouve dans certaines adresses internet de l’Académie :

http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf


 LARIVE et FLEURY

08160_1Petit Larive et Fleury, dictionnaire français encyclopédique à l’usage des écoliers. 953 figures dans le texte, 44 tableaux d’art et de vulgarisation, 112 cartes.

Paris, Delagrave, 1933. Un volume 20 x 13 cms,  XIV-1150 pages. Cartonnage éditeur illustré, marqué en doré « Prix de certificat d’études primaires élémentaires 1934 » au dernier plat. Volume un peu gauchi, mais en bon état.

30 €


NYROP Kr.

08158_1Grammaire historique de la langue française, deuxième édition revue et augmentée. Tomes I à V.

Copenhague, Gyldendalske Boghandel, 1904-1925. Cinq volumes 24 x 16 cms, XVI-551 + 451 + 459 + 496 + 464 pages. Demi reliure, dos à 5 nerfs, titre et tomaison dorés. Frottements d’usage, quelques annotations marginales au tome I. Très bon état global.

125 €

Bibliothèques imaginaires (8) – La Fin des livres – Octave Uzanne

« Ce fut le fondateur lui-même de l’École des Esthètes de demain qui changea le cours de la conversation en m’apostrophant brusquement : « Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlerez-vous pas à votre tour ; ne nous direz-vous pas ce qu’il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres d’ici quelque cent ans ? — Puisque nous réformons ce soir à notre guise la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre nuit des siècles à venir, éclairez- nous de votre propre phare tournant, projetez votre lueur à l’horizon. »

Ce furent des : « Oui ! oui… » des sollicitations pressantes et cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu’il faisait bon s’écouter penser et que l’atmosphère de ce coin de club était chaude, sympathique et agréable, je n’hésitai pas à improviser ma conférence.

La voici :

« Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis. La question est intéressante et me passionne d’autant plus que je ne me l’étais jamais posée jusqu’à cette heure précise de notre réunion.

Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, — et que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire, — que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.

L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l’artillerie de la pensée » et dont Luther disait qu’elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile, l’Imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le journal ; l’imprimerie qui, à dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se perfectionner.

Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices mobiles, il me paraît que l’art où excellèrent successivement Fuster, Schoeffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a atteint à son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts.

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Ce fut un tollé d’interruptions et d’interpellations parmi mes amis et auditeurs, des oh ! étonnés, des ah ! ironiques, des eh ! eh ! remplis de doute et, se croisant, de furieuses dénégations : « Mais c’est impossible !… Qu’entendez-vous par là ? » J’eus quelque peine à reprendre la parole pour m’expliquer plus à loisir.

 – Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je vais vous exposer sont d’autant moins affirmatives qu’elles ne sont aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles qu’elles m’arrivent, avec une apparence de paradoxe ; mais il n’y a guère que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles prophéties des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd’hui déjà en partie réalisées.

Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu’il recherche avidement ce qu’il appelle le confortable, c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux, format du Times, à déployer une certaine habileté dans l’art de retourner et de plier les feuilles ; elle surmène nos muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert ; enfin, si c’est au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les chasser tour à tour l’un sur l’autre produit, par menus heurts successifs, un énervement très troublant à la longue.

Or, l’art de se pénétrer de l’esprit, de la gaieté et des idées d’autrui demanderait plus de passivité ; c’est ainsi que dans la conversation notre cerveau conserve plus d’élasticité, plus de netteté de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.

Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l’égoïsme de l’homme ; l’ascenseur a tué les ascensions dans les maisons ; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s’user à la lecture des textes. Il y a trop longtemps qu’on en abuse, et il n’est pas besoin d’être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la science optique.

Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution ; elles s’ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités ; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d’imaginer qu’on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale.

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« Très bien, très bien ! » soulignaient mes camarades attentifs. « Mais la mise en pratique, cher ami, nous vous attendons là. Comment supposez-vous qu’on puisse arriver à construire des phonographes à la fois assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se détraquer de longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq cents pages ; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les articles et nouvelles du journalisme ; enfin, à l’aide de quelles piles actionnerez-vous les moteurs électriques de ces futurs phonographes ? Tout cela est à expliquer et ne nous paraît pas d’une réalisation aisée. »

 – Tout cela cependant se fera, repris-je ; il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus qui tiendront dans la poche ; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites ; on obtiendra la perfection des appareils comme on obtient la précision des montres les plus petites et les plus bijoux ; quant à l’électricité, on la trouvera souvent sur l’individu même, et chacun actionnera avec facilité par son propre courant fluidique, ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de tour de cou ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un étui de lorgnette.

Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le novel ou storyographe, l’auteur deviendra son propre éditeur, afin d’éviter les imitations et contrefaçons ; il devra préalablement se rendre au Patent Office pour y déposer sa voix et en signer les notes basses et hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de sa consignation.

Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l’auteur parlera son œuvre et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la consommation des auditeurs.

On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des écrivains, mais plutôt des narrateurs ; le goût du style et des phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l’art de la diction prendra des proportions invraisemblables ; il y aura des narrateurs très recherchés pour l’adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs voix.

Les dames ne diront plus, parlant d’un auteur à succès : « J’aime tant sa façon d’écrire ! » Elles soupireront toutes frémissantes: « Oh ! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut ; ses notes graves sont adorables, ses cris d’amours déchirants ; il vous laisse toute brisée d’émotion après l’audition de son œuvre : c’est un ravisseur d’oreille incomparable. »

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L’ami James Wittmore m’interrompit: « Et les bibliothèques, qu’en ferez-vous, mon cher ami des livres ? »

 – Les bibliothèques deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles contiendront sur des étages de petits casiers successifs, les cylindres bien étiquetés des œuvres des génies de l’humanité. Les éditions recherchées seront celles qui auront été autophonographiées par des artistes en vogue : on se disputera, par exemple, le Molière de Coquelin, le Shakespeare d’Irving, le Dante de Salvini, le Dumas fils d’Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le Balzac de Mounet Sully, tandis que Goethe, Milton, Byron, Dickens, Emerson, Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par des diseurs de choix.

Les bibliophiles, devenus les phonographophiles, s’entoureront encore d’œuvres rares ; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier en des étuis de maroquin ornés de dorures fines et d’attributs symboliques. Les titres se liront sur la circonférence de la boîte et les pièces les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistré à un seul exemplaire la voix d’un maître du théâtre, de la poésie ou de la musique ou donnant des variantes imprévues et inédites d’une œuvre célèbre.

Les narrateurs, auteurs gais, diront le comique de la vie courante, s’appliqueront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent parfois, ainsi qu’en une orchestration de la nature, les échanges de conversations banales, les sursauts joyeux des foules assemblées, les dialectes étrangers ; les évocations de marseillais ou d’auvergnat amuseront les Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen excitera le rire des Américains de l’Est.

Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours de gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur œuvre sur les complaisants cylindres. Nous avons aujourd’hui nos secrétaires et nos copistes ; il y aura alors des phonistes et des clamistes, interprétant les phrases qui leur seront dictées par les créateurs de littératures.

Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs ; leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse indiqueront tous les bienfaits d’une vie contemplative.

Étendus sur des sophas ou bercés sur des rocking-chairs, ils jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.

Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.

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— Votre rêve est très aristocratique, insinua l’humanitaire Julius Pollok ; l’avenir sera sans aucun doute plus démocratique. J’aimerais, je vous l’avoue, à voir le peuple plus favorisé.

— Il le sera, mon doux poète, repris-je allégrement, en continuant à développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point ; il pourra se griser de littérature comme d’eau claire, à bon compte, car il aura ses distributeurs littéraires des rues comme il a ses fontaines.

À tous les carrefours des villes, des petits édifices s’élèveront autour desquels pendront, à l’usage des passants studieux, des tuyaux d’audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur. D’autre part, des sortes d’automatic libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d’un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme les œuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.

Je vais même au delà : l’auteur qui voudra exploiter personnellement ses œuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d’un même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d’audition, sorte d’orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de distraire leur loisir ou d’égayer leur solitude.

Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l’auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d’un même quartier.

Est-ce tout ?… non pas encore, le phonographisme futur s’offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie ; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d’œuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d’attente, les cabinets des steamers, les halls et les chambres d’hôtel possèderont des phonographotèques à l’usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de Pullman circulating Libraries qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d’admirer les paysages des pays traversés.

Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine sur ces multiplicateurs de la parole ; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe et que l’imprimerie cessera absolument d’avoir cours, en dehors des services qu’elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.

[…]

En tout cas, pour revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ? Après nous la fin des livres ! »

Octace Uzanne. La Fin des livres. in Contes pour bibliophiles. 1895

Regarder, c’est comprendre

Drôle de zèbre, ce Francis Jourdain ! Inutile de répéter tout ce que nous en apprend Wikipédia. Retenons simplement qu’il fut peintre, graveur, céramiste, décorateur, architecte d’intérieur ; anarchiste, socialiste, communiste, président du Secours Populaire. Cela fait déjà pas mal…

Après la deuxième guerre mondiale – il a 69 ans en 1945 – il se consacre à la critique d’art.

Il publie par exemple dans le n° XXXVII de la revue Le Point, revue artistique et littéraire paraissant tous les deux mois un article consacré à ce qu’il nomme Art Officiel.

Le Point n’était pas n’importe quelle revue : fondée par le photographe Pierre Betz en 1936, conçue à Souillac, imprimée à Mulhouse, elle paraîtra irrégulièrement jusqu’en 1962, comptera 59 numéros, et des collaborateurs célèbres tels que Robert Doisneau.
Sa devise :  « rapprocher les hommes par la culture et la mettre à la portée de tous »

Francis Jourdain y livre une analyse distanciée, mi-ironique mi-critique de la mauvaise peinture en général, de la peinture « officielle » en particulier, celle de la période 1880-1930, apogée du Salon des Artistes Français, qui se tenait annuellement au Palais de l’Industrie puis, après sa démolition, au Grand Palais.

Il a la bonne idée de regrouper les (nombreuses) illustrations par thèmes, indépendamment des peintres, montrant ainsi leur communauté d’inspiration.

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Le tiré-à-part de cet article s’intitule L’Art Officiel de Jules Grévy à Albert Lebrun, du nom des deux Présidents de la République qui bornent cette période.
Francis Jourdain lui avait donné un autre titre, qui résume bien mieux son contenu, et surtout son ton : Vingt Ans de Grand Art, ou La Leçon de la Niaiserie.

Écoutons-le :       

Pourquoi faut-il aussi regarder la « mauvaise » peinture ?

« On ne regarde pas assez la mauvaise peinture.
Qui ça « On » ? Eh! pardi vous et moi, tout le monde. On ne regarde pas assez la mauvaise peinture. Évidemment il est plus agréable de regarder la bonne ; néanmoins je ne peux m’empêcher de penser que, lorsqu’on aime la peinture, qu’on l’aime vraiment et beaucoup, c’est façon de parler que de dire qu’elle est tout à fait sans intérêt. Même exécrable, aucun tableau n’est tout à fait sans intérêt puisque, si peu loquace soit-il, il n’est pas muet… Allons, ne faites pas cette tête là. C’est entendu, vous êtes un connaisseur, peut-être même êtes vous un Critique Averti. On ne vous la fait pas. Vous distinguez un Lesueur d’un Poussin et un Trouillebert d’un Corot. Mais depuis que nul n’est censé ignorer les lois de la peinture et que les plus malins ont été avisés de l’inexistence de ces lois, les malins de votre espèce n’ont plus à faire les malins. Laissez-vous attendrir par les bonnes intentions dont est pavé le purgatoire des semble-peintres. »

« Ceux-là aussi [les mauvais tableaux] il faut les regarder. Avec attention. Avec intérêt. Ils ont un sens, hélas !… Regardez-les avec chagrin, fureur, dégoût ou désespoir, mais regardez-les, regardons-les. On nous dit que l’art est déterminé par le milieu. C’est s’exprimer elliptiquement. Nous autres indigènes de la Mesure et du Bon Sens, nous ne pouvons nous contenter d’un tel raccourci. La peinture, miroir de la Société ?… D’accord, mais pas nécessairement, pas uniquement la bonne peinture. Il arrive à la mauvaise d’être un meilleur reflet, un miroir de plus fidèle. »

Mais qu’est-ce donc que la « mauvaise » peinture ?

« Ah ! qu’il est donc difficile de clairement définir les caractères propres à la mauvaise peinture ! Vous insinuerez que le plus typique est l’absence de toute peinture dans cette peinture. Le fait est que là où il y a peinture, le sujet n’importe guère et que lorsque le sujet nous retient trop longuement – serait-ce pour nous séduire – c’est vraisemblablement qu’il n’y a pas de peinture.
Combien de fois ne vous est-il pas arrivé de pardonner de grand cœur à un Rubens l’amphigouri de ses allégories ! Les allégories des maîtres sont ceci de commun avec celles des pires raseurs, qu’elles sont incompréhensibles. »

Falero

Le sujet représenté caractérise-t-il la « mauvaise » peinture ?

« Le sujet est une chose. L’art en est une autre. Si j’en crois Littré (l’atrabile dont témoigne le visage de cet acariâtre compagnon ne vous autorise pas à récuser son expertise), si, comme vous donc, j’en crois Littré, l’art est la manière de faire une chose selon une certaine méthode, c’est-à-dire, en l’espèce, non pas le sujet du tableau, mais la manière de le traiter.
Je me garderais de vous dire que le sujet n’est rien ; les renseignements qu’il fournit sur la personnalité de celui qui l’a choisi et sur les causes sociales de ce choix ne sont pas négligeables. Encore, ces renseignements, faut-il ne les accepter que sous bénéfice d’inventaire. Qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre ou d’une croûte, les déductions tirées du sujet sont souvent inconsidérées et aussi puérilement arbitraires que sont les méditations de Bernardin de St-Pierre sur le cantaloup. »

Certains sujets sont-ils spécifiques à la « mauvaise » peinture ?

« Il y aurait beaucoup à dire sur les polissonneries académiques, sur l’astuce déployée par des vieillards chamarrés et libidineux pour parer de dignité leur ignoble grivoiserie. […] Il y a dans cette lubricité, si vulgaire qu’elle soit, on ne sait quoi d’enfin authentique (c’est une manière de parler). Mais alors qu’une putain de Lautrec n’est jamais équivoque, que ses bordels ne sont ni obscènes ni indécents, comment n’être pas dégouté de ce qu’ont de tendancieux les groupes et les gorges des dames pudiques à la nudité desquelles leurs peintres fournissent des prétextes d’autant plus excitants qu’ils sont convenables : La Gloire, la Fortune, la Musique ou l’Inspiration. »

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Pourquoi tant de « mauvaise » peinture à ce moment particulier ?

« Les rapports de l’artiste avec son temps constituent un problème à mon sentiment assez intéressant. […] Pourquoi la Russie si riche en conteurs et en musiciens n’eut-elle jamais de peintres, pourquoi ceux-ci furent-ils si nombreux en Espagne alors que le Portugal voisin en fut toujours totalement privé, pourquoi la couleur des Vénitiens tellement savoureuse est, à cent cinquante kilomètres de là, chez les Bolonais, d’une horrible vulgarité, pourquoi les problèmes du clair-obscur restent étrangers à l’Extrême-Oriental, pourquoi… etc. »

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L’approche de Francis Jourdain est a priori déconcertante. Mais elle lui permet d’approcher l’arlésienne : la définition de l’art.

La démarche de Jean-Yves Jouannais dans son essai Des Nains, des Jardins – Essai sur le kitsch pavillonnaire. (Hazan, 1999) semble similaire :

nains« Il faut faire l’effort de s’immerger dans la plus putride des sous-cultures afin de s’y pâmer d’étonnement ; délayer son esprit dans les boueuses et fortes marées du stéréotype ; s’abaisser à l’art pompier, courageusement ; étreindre la facilité dans son jus d’opérette et faire tout cela en domestiquant autour de sa bouche le sourire satisfait de l’explorateur fier et méritant. Comme si le kitsch était un au-delà du goût commun, une contrée lointaine peuplée de tribus étranges : Classe Populaire, Petite Bourgeoisie, Parvenus, Beaufs… ; un pays à la géographie approximative : mont du Mauvais Goût, col de la Ringardise, plaine grasse de l’Obscénité ou se trouve sise, sur les berges du fleuve Pompier, Bovarytown aux jolis jardinets ornés de Vénus en plâtre. […] Non, le mauvais goût n’est pas un ailleurs, n’est jamais un extérieur. Nous le respirons, à notre insu souvent. »

Malheureusement, cet opus est infesté – au sens propre du terme –  de pseudo réflexions sociologisantes (mal) inspirées par Baudrillard et consorts. Il lui manque la qualité essentielle du texte de Francis Jourdain : l’humour, dû à un attendrissement empathique.

Il conclut ainsi :

« Faute d’autre vertu, [les peintres officiels] avaient celle d’être de francs imbéciles, je veux dire des imbéciles ne cherchant point à faire figure d’intellectuels. Ah les braves gens ! »


couvL’Art officiel de Jules Grévy à Albert Lebrun

Souillac-Mulhouse, 1949.
1 volume broché 25 x 19 cms. 47 pages dont 30 d’illustrations noir et blanc.
Couverture rempliée. Très bon état, à l’exception d’une petite déchirure en page de tire.

20 €