Ivresses de la contrainte

Pour
Une fois
Ce n’est pas
Un livre ancien
Que nous présentons,
Mais plutôt le contraire.
Ce bouquin vient de paraître.
Il s’agit d’un abécédaire,
Mais non pas définitif,
Seulement provisoire.
L’OULIPO l’a fait,
Rappelant que
La contrainte
Nous rend
Libres.

Ledit bouquin s’intitule : Abécédaire provisoirement définitif.

9782035903969-X_0

On y découvre la jubilation de la contrainte, qui peut facilement mener à l’ivresse.

OULIPO

Fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, aujourd’hui « excusés pour cause de décès », l’OUvroir de LIttérature POtentielle n’en finit pas – et n’en finira sans doute jamais – de découvrir des formes inédites de littérature. À partir d’ un seul et unique outil : la Contrainte. Qui se révèle libératrice et aussi – ce n’est pas l’une de ses moindres qualités – jubilatoire. Il n’est d’ailleurs pas innocent que la première publication « grand public » de l’Oulipo, La Littérature Potentielle (Gallimard, 1973), ait porté comme sous-titre : Créations Re-créations Récréations.

Et qu’ajouter à leur célèbre auto-définition : « Oulipiens : rats qui construisent le labyrinthe dont ils se proposent de sortir. » ?

Sont par exemples sortis du labyrinthe les Cent Mille Milliards de Poèmes de Raymond Queneau (poésie combinatoire), La Vie mode d’emploi (polygraphie du cavalier) ou La Disparition (lipogramme en E) de Georges Perec.

Mais des labyrinthes, il y en a bien d’autres :

sommaire

Alphabets

Si l’unique outil de l’Oulipo est la contrainte, son champ d’action est l’Alphabet, sous toutes ses formes possibles.

Mais il n’est pas le premier. Avant Rimbaud, A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, Victor Hugo avait déjà célébré l’Alphabet :

« La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel ; et cela doit être. L’alphabet est une source.

« A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, arx ; ou c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la main ;
« B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse ;
« C, c’est le croissant, c’est la lune ;
« D, c’est le dos ;
« E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave, l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre ;
« F, c’est la potence, la fourche, furca ;
« G, c’est le cor ;
« H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours ;
« I, c’est la machine de guerre lançant le projectile ;
« J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance ;
« K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des clefs de la géométrie ;
« L, c’est la jambe et le pied ;
« M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées ;
« N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale ;
« O, c’est le soleil ;
« P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos ;
« Q, c’est la croupe avec la queue ;
« R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton ;
« S, c’est le serpent ;
« T, c’est le marteau ;
« U, c’est l’urne ;
« V, c’est le vase (de là vient que l’u et le v se confondent souvent) ;
« X, ce sont les épées croisées, c’est le combat ; qui sera le vainqueur ? on l’ignore ; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu ;
« Y, c’est un arbre ; c’est l’embranchement de deux routes, le confluent de deux rivières ; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf ; c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un suppliant qui lève les bras au ciel ;
« Z, c’est l’éclair, c’est Dieu. »

 Victor Hugo, Alpes et Pyrénées. 1839.

L’artiste japonais contemporain Hugo Yoshika  partage la même admiration envers les potentialités infinies de l’alphabet. Il en offre une illustration dans la série City-ABC, où chaque ville européenne, d’Amsterdam à Zagreb, est figurée par sa première lettre :

alphabet yoshikawa

Plagiat par anticipation

L’une des notions les plus pertinentes pour les amateurs de livres anciens – du moins pour ceux qui les lisent – est celle de Plagiat par anticipation. Voici 53 de ces plagiaires, parmi tant d’autres :

ABBÉ DE COURT (1658-1732) : Lipogramme, Acrostiche, Tautogramme, Poésie monorime
ALBUS OVIDIUS JUVETINUS (?) : Onomatopées
ARAGO Jacques-Étienne : récit de voyage sous forme de Lipogramme en A
AUSONE (309-394) : Centons
La BIBLE : Acrostiches et Poèmes alphabétiques
BRISSET Jean-Pierre (1837-1919) : Homophonie
CLEMENT MAROT (1496-1544) : Tautogrammes
CHARLES CROS : (1842-1888) : Manipulation langagière
DANIEL ARNAUT (1150-1200) : Sextine
DÉSAUGIERS (1772-1827) : Épitaphe en vers Monorimes
DOSIADAS (?) : Caligramme
ENNIUS (239-169) : Tautogramme
EUGÈNE MATHIEU (1821-?) : Tautogramme
FRANC-NOHAIN (1872-1934) : Homophonie
FULGENCE LE MYTOGRAPHE (Ve-VIe siècle ?) : Lipogramme
GIACOMO DA LENTINI (XIIe-XIIIe s.) : Sonnet
HOMÈRE (VIIIe siècle avant J.-C.) : Poétique de la Liste
HUGBALD : (?-930) : Tautogramme
HUGO Victor (1802-1885) : Boule de neige, vers en Écho
ISIDORE DE SÉVILLE (VIe-VIIe s.) : Homophonie
JARRY Alfred (1873-1907) : Pataphysique
Jules LAFORGUE : (1860-1887) : Réécriture de textes célèbres
KIRCHER Athanasius (1601-1680) : Combinatoire
LASOS D’HERMIONE (VIe siècle avant J.-C.) : Lipogramme
LEMAIRE DES BELGES (1473-v.1548): Acrostiches
LÉONARDO SINISGALLI (1908-1981) : Transcription par substitution
LÉONIDAS D’ALEXANDRIE (1er siècle) : Isopséphie
MAGHA (VIIe siècle) : Acrostiches, Mono- et bi-consonnantismes, Palindromes syllabiques
MALLARMÉ Stéphane : (1842-1898) : Bouts-rimés, adresses versifiées
NESTOR DE LARANDA (IIIe siècle) : Lipogramme
OZAZIO FIDELE (XVIIe s.) : Lipogramme en R
PANARD Charles-François (1689-1765) : Calligramme, Boule de neige, rime à Écho
PIERRE-ANTOINE-AUGUSTIN, CHEVALIER DE PIIS (1755-1832) : Saturation phonique
PINDARE (518-438) : Lipogramme
PLATON (418-348) : Homophonies
PLAUTE  (254-184) : Acrostiches
POE Edgar-Allan (1809-1849) : Problème mathématique
PUBLIUS OPTATIANUS PORPHYRIUS (IIIe-IVe siècle)  : Acrostiches, Calligrammes, Palindromes de mots
QUIRINIUS KUHLMANN (1651-1689) : Poésie combinatoire
RABANUS MAURUS (776-856) : Carmina figurata
RAYMOND ROUSSEL (1877-1933 : Homophonie, Polysémie
RITTLER Franz : Lipogramme en R
SALOMON CERTON (1552-1615) : sonnets lipogrammatiques, sextine
SCALIGER (1484-1558): Poésie combinatoire
SINMIAS DE RHODES  (IVe siècle avant J.-C.) : Caligrammes
SOTADÈS (IIIe siècle avant J.-C.) : Palindrome
SU HUI (IVe siècle) : Pastiche, Poème à lecture retournée
THOMAS THEMERSON (1910-1988) : Poésie sémantique
THÉOCRITE DE SYRACUSE (315-250) : Caligramme
UNICA ZÜRN (1916-1970) : Anagramme
VENANTIUS FORTUNATUS (v.530-609) : Poésie figurative
VERNIER Hugo (XIXe s.) : Plagiat par anticipation
WRIGHT Ernest-Vincent (1872-1939) :  Lipogramme en E

On aura noté la sur-représentation de la lettre P.

Image numérisée  0117


Paul Fournel, Michèle Audin
Oulipo. L’Abécédaire provisoirement définitif
Larousse, 2014
ISBN : 978-2-03-590396-9

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