Bibliothèques imaginaires (5) : La bibliothèque de Des Esseintes

Montesguiou En fait de meubles, des Esseintes n’eut pas de longues recherches à opérer, le seul luxe de cette pièce devant consister en des livres et des fleurs rares ; il se borna, se réservant d’orner plus tard, de quelques dessins ou de quelques tableaux, les cloisons demeurées nues, à établir sur la majeure partie de ses murs des rayons et des casiers de bibliothèque en bois d’ébène, à joncher le parquet de peaux de bêtes fauves et de fourrures de renards bleus, à installer près d’une massive table de changeur du XVe siècle, de profonds fauteuils à oreillettes et un vieux pupitre de chapelle, en fer forgé, un de ces antiques lutrins sur lesquels le diacre plaçait jadis l’antiphonaire et qui supportait maintenant l’un des pesants in-folios du Glossarium mediæ et infimæ latinitatis de Du Cange.

Les croisées dont les vitres, craquelées, bleuâtres, parsemées de culs de bouteille aux bosses piquetées d’or, interceptaient la vue de la campagne et ne laissaient pénétrer qu’une lumière feinte, se vêtirent, à leur tour, de rideaux taillés dans de vieilles étoles, dont l’or assombri et quasi sauré, s’éteignait dans la trame d’un roux presque mort.

Enfin, sur la cheminée dont la robe fut, elle aussi, découpée dans la somptueuse étoffe d’une dalmatique florentine, entre deux ostensoirs, en cuivre doré, de style byzantin, provenant de l’ancienne Abbaye-au-Bois de Bièvre, un merveilleux canon d’église, aux trois compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contint, sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin, avec d’admirables lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de Baudelaire : à droite et à gauche, les sonnets portant ces titres « La Mort des Amants » — « L’Ennemi » ; — au milieu, le poème en prose intitulé : « Anywhere out of the world. — N’importe où, hors du monde ».
[…]
Une partie des rayons plaqués contre les murs de son cabinet, orange et bleu, était exclusivement couverte par des ouvrages latins, par ceux que les intelligences qu’ont domestiquées les déplorables leçons ressassées dans les Sorbonnes désignent sous ce nom générique : « la décadence ».

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[…]
Un seul poète chrétien, Commodien de Gaza représentait dans sa bibliothèque l’art de l’an III. Le Carmen apologeticum, écrit en 259, est un recueil d’instructions, tortillées en acrostiches, dans des hexamètres populaires, césurés selon le mode du vers héroïque, composés sans égard à la quantité et à l’hiatus, et souvent accompagnés de rimes telles que le latin d’église en fournira plus tard de nombreux exemples.

Ces vers tendus, sombres, sentant le fauve, pleins de termes de langage usuel, de mots aux sens primitifs détournés, le requéraient, l’intéressaient même davantage que le style pourtant blet et déjà verdi des historiens Ammien Marcellin et Aurelius Victor, de l’épistolier Symmaque et du compilateur et grammairien Macrobe ; il les préférait même à ces véritables vers scandés, à cette langue tachetée et superbe que parlèrent Claudien, Rutilius et Ausone.
[…]
À part quelques volumes spéciaux, inclassés, modernes ou sans date ; certains ouvrages de kabbale, de médecine et de botanique ; certains tomes dépareillés de la Patrologie de Migne, renfermant des poésies chrétiennes introuvables, et de l’anthologie des petits poètes latins de Wernsdorff, à part le Meursius, le manuel d’érotologie classique de Forberg, la mœchialogie et les diaconales à l’usage des confesseurs, qu’il époussetait à de rares intervalles, sa bibliothèque latine s’arrêtait au commencement du Xe siècle.
[…]
Il commença par remuer toute sa bibliothèque latine, puis il disposa dans un nouvel ordre les ouvrages spéciaux d’Archélaüs, d’Albert le Grand, de Lulle, d’Arnaud de Villanova traitant de kabbale et de sciences occultes ; enfin il compulsa, un à un, ses livres modernes, et joyeusement il constata que tous étaient demeurés, au sec, intacts.

Cette collection lui avait coûté de considérables sommes ; il n’admettait pas, en effet, que les auteurs qu’il choyait fussent, dans sa bibliothèque, de même que dans celles des autres, gravés sur du papier de coton, avec les souliers à clous d’un Auvergnat.

À Paris, jadis, il avait fait composer, pour lui seul, certains volumes que des ouvriers spécialement embauchés, tiraient aux presses à bras ; tantôt il recourait à Perrin de Lyon dont les sveltes et purs caractères convenaient aux réimpressions archaïques des vieux bouquins ; tantôt il faisait venir d’Angleterre ou d’Amérique, pour la confection des ouvrages du présent siècle, des lettres neuves ; tantôt encore il s’adressait à une maison de Lille qui possédait, depuis des siècles, tout un jeu de corps gothiques ; tantôt enfin il réquisitionnait l’ancienne imprimerie Enschedé, de Haarlem, dont la fonderie conserve les poinçons et les frappes des caractères dits de civilité.

source : Civilité types, by Harry Carter and H. D. L. Vervliet (The Oxford Bibliographical Society, Oxford Univ. Press, 1966)

source : Civilité types, by Harry Carter and H. D. L. Vervliet (The Oxford Bibliographical Society, Oxford Univ. Press, 1966)

[…]
Dans cet engourdissement, dans cet ennui désœuvré où il plongeait, sa bibliothèque dont le rangement demeurait inachevé, l’agaça ; ne bougeant plus de son fauteuil, il avait constamment sous les yeux ses livres profanes, posés de guingois sur les tablettes, empiétant les uns sur les autres, s’étayant entre eux ou gisant de même que des capucins de cartes, sur le flanc, à plat ; ce désordre le choqua d’autant plus qu’il contrastait avec le parfait équilibre des œuvres religieuses, soigneusement alignées à la parade, le long des murs.

Il tenta de faire cesser cette confusion, mais après dix minutes de travail, des sueurs l’inondèrent ; cet effort l’épuisait ; il fut s’étendre, brisé, sur un divan, et il sonna son domestique.

Sur ses indications, le vieillard se mit à l’œuvre, lui apportant, un à un, les livres qu’il examinait et dont il désignait la place.
Cette besogne fut de courte durée, car la bibliothèque de des Esseintes ne renfermait qu’un nombre singulièrement restreint d’œuvres laïques, contemporaines.

J.K. Huysmans. À Rebours


A propos de la bibliothèque de Des Esseintes :
http://gido.iut.u-bordeaux3.fr/evenements/des-esseintes-et-la-classification/

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