Mérimée à Saint-Savin. Mérimée et Saint-Savin

Prosper Mérimée ?

« Un Dandy masqué », pour son ami Tourgueniev ; « Un homme d’une sèche et méchante ironie », jugent les frères Goncourt. ; « M. Première Prose », selon le célèbre anagramme de Victor Hugo.

Prosper Mérimée ?

Un nouvelliste : Colomba, Carmen, Mateo Falcone

Un « gauchiste » camouflé : La Jacquerie, Tamango, et même Le Théâtre de Clara Gazul

Un écrivain fantastique : La Vénus d’Ille

Un parfait russophone, traducteur de Pouchkine, Tourguéniev et Gogol

portrait mérimée revue EuropeProsper Mérimée ?

Un secrétaire du ministre de la Marine ; un Commissaire spécial aux mesures sanitaires contre l’épidémie de choléra de 1832 ; un Académicien ; mais aussi un Inspecteur Général des Monuments Historiques, de 1834 à 1852.

Dans cette fonction, il sauva Vézelay ; empêcha le Conseil Municipal de Toulouse de démolir le Capitole ; découvrit la tapisserie de la Dame à la Licorne ; réussit, en période de pénurie budgétaire (déjà) à multiplier par 14 les crédits de son département ; laissa son nom à la Base de données du patrimoine architectural français ; découvrit et restaura, avec Viollet-le-Duc, les fresques de Saint-Savin-sur Gartempe.

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Mérimée et Saint-Savin

C’est pour en superviser les travaux de restauration que Mérimée séjourne en 1844 dans cette abbaye fondée sous Charlemagne. Il l’avait découverte – il n’y a pas d’autre terme – quelques années plus tôt, lors d’une de ses « tournées d’inspection » qui lui firent parcourir la France de long en large.

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Subjugué par cette église romane du XIe siècle, et surtout par ses admirables peintures murales, il fit classer l’ensemble Monument Historique, et se battit longtemps pour obtenir les importants crédits nécessaires au sauvetage de ce que Malraux qualifiera plus tard de « Chapelle Sixtine du Nord. »

La légende rapporte que,  lors de sa première visite, il entra dans une violente colère en découvrant que l’on était en train de décorer l’église de nouvelles peintures « d’un ton très intense, qui sont la chose au monde la plus révoltante. » L’effet de cette colère fut tel qu’une heure après son arrivée avaient disparu « un père éternel dans une gloire, barbe grise, louchant horriblement » et « un coq avec une belle queue. »

Car Mérimée avait des idées très précises sur la remise en état des monuments : « Dans la restauration nouvelle, il faut qu’on n’ajoute rien à ce que le temps nous a laissé, qu’on se borne à nettoyer et consolider. »

Il poursuivait un objectif tout aussi clair : « Conserver à la France des monuments d’un intérêt réel, pour l’historien et pour les arts, les soustraire aux caprices des particuliers, pour les rendre d’un accès facile aux savants et aux artistes. »

Notons au passage qu’il ne se préoccupait guère du grand public. Par exemple, quand il cite des versets du Nouveau Testament à l’appui de ses hypothèses d’identification des fresques, il le fait uniquement en latin. Ne comprendront que les lettrés…

Sa Notice sur les peintures de l’église Saint-Savin

Mérimée était fonctionnaire. À ce titre, il devait rendre compte de ses activités à sa hiérarchie. Mais plutôt qu’un sec rapport, il rédigeait des Notices qui mêlaient son savoir-faire d’écrivain, son goût pour la recherche historique, à son talent pour la description, détaillée et claire, bien qu’érudite

Ces textes furent tellement appréciés que l’Imprimerie Royale – on était alors sous Louis-Philippe – en publia la majeure partie.

C’est le cas de la Notice sur les peintures de l’église Saint-Savin. Elle se présente en deux volumes, à vrai dire fort peu maniables, puisqu’ils mesurent 58 X 39 cms, plus de 12 fois la surface d’un livre de poche…

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La coutume de publier en deux tomes un ouvrage comprenant d’une part un texte, d’autre part des reproductions en grand format (un Atlas), était assez courante à cette époque. Mais le plus souvent le volume de texte était imprimé dans un format in-octavo, c’est-à-dire mesurant environ 18 x 12 cms. L’avantage était la facilité à lire ou compulser le texte. Mais le grand inconvénient était la difficulté de ranger ces volumes sur la même étagère de bibliothèque. Il fallait donc séparer l’ensemble, séparation qui menait souvent à la dispersion au cours du temps. Combien n’avons-nous pas rencontré de volumes de texte isolés, ou d’Atlas solitaires !

Ici, c’est leur format commun qui a permis à ces deux tomes de traverser ensemble le temps.

Le premier tome contient la Notice elle même. Le second renferme uniquement des planches couleur reproduisant le détail des fresques, caisson par caisson, compartiment par compartiment : il y en a 42. C’est le meilleur moyen, et peut-être le seul, de les apprécier à leur juste valeur, car elles sont peintes à 17 mètres de hauteur…

Quelles dates attribuer à ces fresques ?

C’est une des premières questions que se pose Mérimée.

Il expose longuement les différentes hypothèses possibles, puis conclut ainsi :
« La solution rigoureuse de cette question est impossible, on le sent, faute de renseignements historiques ; mais on peut, je crois, par des inductions, arriver à resserrer les limites de l’incertitude. […]
En résumé, si mes inductions sont admises par le lecteur, voici les dates approximatives auxquelles on peut s’arrêter avec quelque vraisemblance :
– De 1023 à 1050, construction de l’église, badigeonnage de ses murs et de ses voûtes, décoration du chœur. Décoration de la chapelle de Saint-Marin, postérieure de peu de temps à celle du chœur.
– De 1050 à 1150 au plus tard, peinture des fresques de la nef, de la crypte, du vestibule et de la tribune, par des artistes appartenant à une école originaire de la Grèce.
– De 1200 à 1300, peinture de la Vierge du narthex.
– A partir de cette époque, il n’y a plus que d’ignobles badigeonnages, dont il est inutile de s’occuper. »

Vraiment un chef d’œuvre ?

Son immense admiration pour ces peintures murales n’empêche en rien Mérimée d’en reconnaître les limites :

« À première vue des peintures de Saint-Savin, on est frappé de l’incorrection du dessin, de la grossièreté de l’exécution, en un mot de l’ignorance et de l’inhabileté de l’artiste.
Un examen plus attentif y fera reconnaître un certain caractère de grandeur tout à fait étranger aux ouvrages qui datent d’une époque plus récente.
Comparez une des compositions de la nef, avec un tableau de Jean van Eyck, par exemple : celui-ci est sans doute bien plus correct, bien plus exact, bien plus près de la nature, mais le style en est bas, et bourgeois, pour me servir d’une expression d’atelier.
Les fresques de Saint-Savin, au milieu de mille défauts, ont quelque chose de cette noblesse si remarquable dans les œuvres d’art de l’antiquité. Que si l’on poursuit l’examen jusque dans les détails de l’exécution, on observera une simplicité singulière de moyens et de procédés, des contours franchement accusés, une sobriété de détails, en un mot un choix dans l’imitation, qui n’appartient jamais qu’à un art très avancé. »

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Des artistes grecs ?

L’hypothèse est hardie, mais la démonstration est convaincante, de par les preuves avancées et longuement justifiées.

« […] Ce goût antique, très affaibli sans doute, se montre encore pourtant dans nos compositions de la Genèse et de l’Apocalypse. On y aperçoit, comme dans la copie d’une copie, des traces d’un art supérieur, et, si je puis m’exprimer ainsi, la mauvaise application d’une méthode excellente.
Je le répète, les peintres de Saint-Savin ont reçu leur art des maîtres de la Grèce. L’héritage s’est transmis par une succession non interrompue ; mais chaque siècle a diminué le dépôt précieux, et c’est à peine si l’on peut deviner la richesse originelle lorsqu’on voit la misère des derniers légataires. »

Mais à quoi ressemblent-elles, ces fresques ?

 « Résumons en peu de mots cette immense décoration historiée :
Dans le vestibule, une série de sujets tirés de l’Apocalypse ;
Sur la voute de la nef une suite de compositions prises dans la Genèse et l’Exode ;
Le chœur réunissait autour du Christ les saints protecteurs de l’abbaye, ou qui ont illustré la province d’Aquitaine ;
Les chapelles offraient également les images des patrons de l’église et des évêques du pays ;
La crypte était consacrée à la légende des saints Savin et Cyprien ;
La tribune, enfin outre une série de sujets empruntés à la Passion et à la légende locale, réunissait, comme en une espèce d’iconostase, les images d’une foule de saints honorés particulièrement dans le monastère. »

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Et leurs couleurs ?

« La peinture à fresque n’admet qu’un nombre fort borné de teintes, la chaux décomposant toutes les couleurs végétales et beaucoup de couleurs métalliques.
La palette des artistes qui ont travaillé à Saint-Savin était des plus restreintes, et je doute qu’ils aient fait usage de toutes les ressources que comportait ce genre de peintures, même de leur temps.
Les couleurs qu’ils ont employées sont le blanc, le noir, deux teintes de jaune, plusieurs teintes de rouge, plusieurs nuances de vert, du bleu, et les teintes résultant de la combinaison des couleurs précédentes avec le blanc.
Le blanc des fresques de Saint-Savin couvre peu ; il s’est décomposé souvent, et parfois il est devenu comme translucide. Les inscriptions de la nef tracées en blanc sont maintenant illisibles.
Le noir a été rarement employé pur. Mêlé au blanc, il servait à faire diverses nuances de gris.
Les rouges sont en général très bien conservés. Ce sont, je crois, des ocres, et, par conséquent, ils n’ont jamais une grande vivacité. La teinte qui se reproduit le plus fréquemment est très intense, un peu violacée et tirant sur le pourpre.
Les jaunes sont également bien conservés. Il y a des draperies peintes en jaune qui ont un éclat remarquable, et que nos ocres n’ont point, ce me semble, aujourd’hui.
Le bleu est fortement altéré. On s’en est d’ailleurs, servi assez rarement. Presque toujours il a pris une teinte verdâtre et sale. L’analyse que M. Chevreul a bien voulu faire, à ma prière, a démontré que le cobalt était la base de cette couleur.
Le vert est quelquefois très brillant et très vif. J’ignore sa composition, mais je doute que ce soit une terre naturelle ; la teinte la plus claire manque, je crois, à la fresque moderne.
Il est inutile de dire qu’aucune de ces couleurs n’a de transparence. Toutes ont un aspect terreux et terne. Il est évident qu’on ne les a jamais recouvertes d’un vernis ou d’un encaustique, comme quelques peintures murales des anciens.
Les couleurs ont été appliquées par larges teintes plates, sans marquer les ombres, au point qu’il est impossible de déterminer de quel côté vient la lumière. […] »

La description détaillée des fresques

Mérimée est un descripteur hors pair. Aucun détail ne lui échappe, même le moindre, et il sait les mettre en perspective, mais n’hésite pas non plus à exposer ses doutes et ses interrogations.
En voici quelques exemples (tous les commentaires sont de Mérimée) :

Planche 1 : Le Christ assis un trône

pl1_1Planche 1 (détail)

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 Planche 2 : Délivrance des quatre anges liés dans l’Euphrate

pl2Planche 11 : L’Arche

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Planche 40 : Glorification de la Vierge (?) – Dessin de Viollet-le-Duc

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 En résumé, deux merveilles : les fresques elles-mêmes ; et l’ouvrage que leur a consacré – c’est bien le terme – Prosper Mérimée.


image de fin

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MERIMEE Prosper   

Notice sur les peintures de l’église Saint-Savin       

Paris, Imprimerie Royale, 1845. Deux volumes 58 x 39 cms : un volume de texte, 119 pages + un volume de 1 + 42 planches couleur, dont 2 de Viollet-le-Duc.

Demi-reliure à coins, impression sur papier fort.

Rousseurs sur le volume de notices, parfois nombreuses, mais n’empêchant pas la lecture. Rousseurs bien plus éparses sur le volume de gravures, et situées principalement en marge. Magnifique ex-libris. Très bel ensemble.

700 €

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