Retrouver l’odeur des vieux livres

L’odeur des vieux livres, cette jouissance olfactive à nulle autre pareille …

Les bibliophiles et néanmoins poètes l’ont comparée à une odeur d’épices (Richard de Bury, dès le 15e siècle)

D’autres, plus grincheux, prétendent que le mot bouquin vient de bouc. Mais alors, comment expliquer que l’on retrouve les mêmes sonorités en anglais ?

Homophonie qui n’a pas échappée à l’un de nos confrères parisiens, qui malheureusement a dû quitter son local prétendument insalubre, pour se replier dans une surface aseptisée…

odeur du book

Mais d’autres, des vandales, veulent tout simplement s’en débarrasser. Il est vrai qu’ils considèrent un Folio comme un livre ancien, mais cela ne gêne pas de filmer leur crime en vidéo, ici (désolé, il y a parfois de la pub avant)

Certains, au contraire, veulent donner de l’odeur à leurs livres électroniques :

new book smell

Ou à eux mêmes :

paper passion perfume

Et d’autres bonnes âmes ont pensé à ceux qui regrettent de ne pas avoir de bibliothèque.

Tant des Anglais, avec plusieurs flagrances (on peut même donner à sa salle de bains l’odeur de la bibliothèque d’Oxford)…  :

book cellarold bookoxford library

 

…que des Français (comptez quand même 75 $ les 240 grammes) :

bougie bibliotheque

Mais au fait, d’où vient cette fameuse odeur de vieux livres ?

Faisant fi de la poésie, des chimistes l’ont d’abord définie – « Une combinaison de notes herbacées avec une saveur d’acides et un soupçon de vanille sur une moisissure sous-jacente » – puis  décortiquée.
Les responsables sont des Composés Organiques Volatils, en particulier du  benzaldéhyde, qui émet des notes d’amande ; de la vanilline qui, surprise, sent la vanille ; de l’éthylbenzène et du 2-éthylhexanol, qui eux produisent un léger parfum floral.

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Tout cela est bel et beau, mais pour retrouver la vraie et authentique odeur du vieux livre, il n’y a qu’un moyen, : les savonner s’ils sont sales, et dans tous les cas les cirer, environ une fois par an.

Pour cela, voici ce qu’il vous faut :

kit nett IDL

Homonymie universitaire

Ivres de livres : ivresse sensuelle et vertige de la possession chez les bibliophiles du XIXe siècle

Résumé : Cette étude a pour ambition d’interroger le concept d’« ivresse livresque » en lien avec les pratiques bibliophiliques du XIXe siècle, afin d’en révéler les ambiguïtés : si, d’un côté, la jouissance matérielle procurée par l’objet-livre risque d’enfermer le collectionneur dans une logique stérile d’accumulation, elle est également susceptible de déboucher sur une réflexion d’ordre littéraire et poétique, qui investit l’écriture d’un pouvoir évocateur apte à prolonger et magnifier la contemplation du livre.

Remarquable article de Marine Le Bail (Université Toulouse II-Jean Jaurès), et pas seulement du fait de son homonymie, loin de là :

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01084721/document

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Les sonnets d’un bibliophile (1)

Le Livre

A certains bibliomanes

De loin vous en flairez l’arôme avant-coureur ;
Vous contemplez, ravi, sa date reculée ;
Vous caressez du doigt la marge immaculée,
Et de sa rareté vous prônez la valeur.

Vous en aimez la tranche à la vive couleur,
La nervure du dos, ou svelte et potelée,
La robe au blanc satin d’un filet dentelée,
Le noir chagrin brodé par le fer du doreur.

Oui, vous vous pâmez d’aise, admirateurs austères,
Aux délinéaments de ses purs caractères ;
De tout choc destructeur vous savez l’abriter ;

Le couteau curieux n’y glisse point la lame…
Quel grands bonheurs le Livre à vos yeux fait goûter !
Vous en aimez le corps – et moi j’en aime l’âme !

François Fertiaux
Les Sonnets d’un Bibliophile
1877

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Emma Bovary à toutes les sauces

Un inoffensif maniaque sévit entre Strasbourg et Bruxelles.

Il se nomme Ambroise Perrin, et il est fortement soupçonné d’être la réincarnation du deuxième amant (jusqu’ici inconnu) d’Emma Bovary.

Son obsession se manifesta d’abord par une exposition présentant quelques centaines de couvertures des éditions du roman  parues dans le monde entier.

visages bovary

Impuni, il commit récemment deux autres forfaits.

Le premier : clouer Emma Bovary, non pas au pilori, mais au mur.

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Le second pourrait presque lui permettre de rejoindre l’OULIPO. D’ailleurs, la Préface est signée Jacques Roubaud, membre éminent de cet Ouvroir.

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Rien à voir, heureusement, avec la sécheresse universitairement désincarnée d’une étude récente intitulée « Madame Bovary en logique linéaire » (ici)

MB logique lineaire

Ni avec la cruauté prêtée à Flaubert par le caricaturiste Achille Lernot en 1869…

Caricature-dAchille-Lernot-parue-dans-La-Parolie.-Flaubert-dissèque-Madame-Bovary.-1869.


Ambroise Perrin. Madame Bovary au Mur
Texte intégral du roman « Madame Bovary » de Gustave Flaubert sur une affiche 70 x 100 cm, 
édition limitée numérotée, série « Bovary »
A commander ici


Ambroise Perrin. Madame Bovary dans l’Ordre
Préfaces de Gustave Flaubert et Jacques Roubaud.
Format 26,5 cm x 26,5 cm, 419 pages, reliure cartonnée
A commander ici


 

La France, combien de départements ?

Voici une carte étrange :

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Elle est datée de 1793, toilée, et contenue dans un étui de cuir portant l’inscription : La France en 85 départements.

etui recto verso

C’est là que le mystère commence.

Car le nombre de départements a varié assez souvent : de 83 au départ,en 1790, il atteint son  maximum de 130 lors des conquêtes napoléoniennes. Il est à présent question de le ramener à 0.

Ces variations reflètent les aléas de l’histoire – l’Algérie par exemple en comprit un temps plusieurs – ; ou  correspondent à des réorganisations administratives, comme la division de la Seine-et-Oise en cinq.

Ainsi qu’à des variations sémantiques : tous les départements qui, dans leur nom, comportaient le mot « inférieur », virent cet adjectif, jugé péjoratif, remplacé. C’est pourquoi la Loire-Inférieure devient la Loire-Atlantique et la Charente-Inférieure la Charente-Maritime

Cependant, dans les grandes étapes de cette évolution permanente, le nombre 85 n’apparaît jamais dans l’historiographie, contrairement à 83, 89, 110, etc…

Alors ?

Il aurait pu s’agir d’un « typo  » du graveur sur cuir. Mais ce chiffre est repris à l’identique sur la carte elle-même.

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Une comparaison minutieuse (et fastidieuse) entre les départements créés par le décret du 16 février 1790, ceux figurant sur la carte dont il est question aujourd’hui, et les départements actuels, permet d’avancer une hypothèse :

Cette carte date bien de 1793, mais c’est une carte que l’on pourrait qualifier d’intermédiaire, puisque n’y figure qu’une partie des modifications effectuées cette année-là.

En effet ne sont pas représentées la division de la Corse en deux départements, la création de celui du Mont-Terrible, ni la séparation du Rhône et de la Loire.

dept rhone et loire

Par contre, cette carte prend en compte la transformation du comté de Nice en un département nommé Alpes-Maritimes.

alpes maritimes

Ainsi que la création du département du Mont-Blanc, les actuelles Savoie et Haute-Savoie.

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Et l’on voit bien, sur la légende, que ces deux derniers ont été rajoutés en dernière minute, et écrits en bien plus petit.

liste départements

petits caracteres

Tant le décret de février 1790, que la légende de la carte obéissent à un ordre alphabétique strict, basé sur la première lettre du nom ; alors qu’aujourd’hui cet ordre est basé sur la première lettre du mot « principal ». Ainsi, le Bas-Rhin figure à la lettre B, le Haut-Rhin à la lettre H, alors que la numérotation actuelle retient la lettre R.

Il y a cependant quelques différences :
– le décret place la Manche entre le Jura et les Landes ; tandis que la carte la met à la bonne place.
– le décret place le Nord avant la Nièvre. Même chose pour la carte qui cependant l’orthographie Nyèvre.

On voit que l’orthographe était encore mouvante à cette époque et les restes du parler antérieur à la Révolution assez nombreux. S’il en fallait une  preuve, supplémentaire, notons que la carte orthographie Meurte et Sarte, alors que le décret retient Meurthe et Sarthe.

Il est vrai que l’Académie Française ne pouvait plus remplir une des missions que lui avait assignées Louis XIII dans ses Lettres Patentes de 1637 : « Édicter pour l’orthographe des règles qui s’imposeront à tous » (article XLIV) . Elle était déjà en sommeil, avant d’être dissoute le 8 août 1793, comme toutes les anciennes Académies royales.


Carte de France divisée en ses 85 départements et districts suivant les décrets de l’Assemblée Nationale – 1793

Paris, Mondhare et Jéau, 1793. Carte en 24 divisions contrecollées sur une toile d’époque et conservée dans sa boite cartonnée. Dimensions dépliée 67 x 91 cms. Dimensions de la boite 22,5 x 13 cms. Très bon état.

400 euros

Un bréviaire tibétain

Robert Dodsley [1704-1764] gagnerait à être mieux connu.

Dodsley attributed to Edward Alcock, 1760Il débuta dans la vie comme laquais, mais eut la chance d’être remarqué par le célèbre poète et satiriste Alexander Pope, qui l’incita à se lancer dans les Lettres.
Dodsley suivit ce conseil, et même au-delà.
D’abord littérateur et fabuliste, il devint un libraire, imprimeur et éditeur renommé. Avec une conception très particulière de son métier : pour son édition des Fables d’Ésope, il n’hésita pas à payer de sa personne et inclut benoîtement des morceaux de son cru. Sans doute de l’humour anglais…

C’est à Dodsley qu’est généralement attribué L’élixir de la morale indienne, ou Œconomie de la vie humaine, composé par un ancien Bramine, & publié en Langue Chinoise par un fameux Bonze de Pékin ; avec une Lettre écrite par un Genthilhomme Anglois, demeurant actuellement à la Chine, contenant la manière dont le Manuscrit de cet ouvrage a été trouvé. Le tout traduit de l’Anglois. (ouf, quel titre !)

Ce recueil de Maximes parut à Londres en 1750, chez les éditeurs Dodsley & Cooper. Une édition bilingue, textes anglais et français en regard,  baptisée « sixième édition » fut publiée l’année suivante, toujours chez Dodsley & Cooper. On peut se demander pour quel public, car ce livre ne franchit la Manche qu’en 1860, lorsqu’il fut publié chez Ganeau.

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Le titre est explicite,  l’Avertissement brode autour, et développe cette histoire à dormir debout, mélangeant allégrement le Dalaï-Lama, Confucius, Lao-Tseu et le Tao Tö King

Cet artifice devait sembler à Dodsley un bon moyen d’éveiller l’intérêt pour ce texte, soit-disant tibétain mais visiblement composé par lui-même, dont la crédibilité « orientale » diminue au fur et à mesure que progresse la lecture. Surtout quand il est question d’amandes, de chênes, de palmiers, de crocodiles, et d’un Conseil du Roi…

La référence à l’Orient permet aussi de faire accepter plus facilement des sentences souvent en (léger) décalage avec l’esprit du temps.

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Par exemple, dans le chapitre  Du Riche et du Pauvre :
• « L’homme à qui Dieu a donné des richesses […] regarde son opulence avec une vraie satisfaction, parce qu’elle lui procure les moyens de faire du bien. »
• « Il protège le pauvre à qui on a fait du tort, et il ne souffre pas que le puissant opprime le faible. »
•« Il regarde le superflu de sa table comme le patrimoine des pauvres. »

Ou dans la longue Partie consacrée à la Femme :
• « Souviens-toi que tu es la compagne raisonnable de l’homme, et non l’esclave de sa passion. Ta destination n’est pas seulement de satisfaire ses appétits grossiers, mais de l’assister dans les travaux de la vie, de le flatter par ton tendre attachement, et de récompenser ses soins par tes caresses. »
• « L’obéissance et la soumission sont les leçons de la vie ; la paix et la félicité sont sa récompense. »
• « Elle préside à la maison, et la paix y règne ; elle commande avec jugement, et est obéie. »
•  Il insiste : « Sa parole est pour eux [ses enfants] une loi ; son regard ordonne l’obéissance. […] Elle parle, et les Domestiques courent : elle marque le moindre désir, et la chose est exécutée ; car l’amour remplit leurs cœurs ; et sa bienfaisance donne des ailes à leurs pieds. »

Mais les lieux communs ne sont pas oubliés :
• « Exécute promptement ce que tu as résolu, et ne diffère pas jusqu’au soir ce qui peut s’accomplir le matin. »
• « Le premier pas vers la Sagesse, c’est de connaître son ignorance. »
• « Mets un frein sur ta langue. »

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À cette époque, toute publication était soumise à l’autorisation préalable des Autorités, chargées de vérifier qu’il n’était fait atteinte ni aux Bonnes Mœurs, ni à la Religion. L’Imprimatur fut obtenue, car de fait toutes les religions auraient pu se reconnaître dans les maximes concernant Dieu :

• « Tout vient de Dieu. Sa puissance n’a point de bornes. Sa sagesse est éternelle et sa bonté est infiniment patiente. »
• « Il touche du doigt les étoiles, et elles continuent leur course avec joie. »
• «  La voix de la sagesse éclate hautement dans tous ses ouvrages ; mais l’intelligence humaine ne la comprend pas. »

06340_406340_5Ce qui est particulièrement attachant dans cet exemplaire, c’est son format, et son état.
14 centimètres sur 8 : de la taille d’un bréviaire, il a visiblement été utilisé comme tel : la reliure est frottée, ou plutôt blanchie sous le harnais, à force d’un usage apparemment quotidien. Il a été compulsé d’innombrables fois. En témoigne le léger décalage de nombreuses pages, et le fait que la page de titre soit non pas déchirée, mais simplement détachée, à force d’avoir été tournée.

Nous aurions pu le faire réparer, voire restaurer. Mais cela aurait été occulter son histoire.

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Quasiment inconnu en France, Robert Dodsley a fait l’objet d’une imposante biographie par Harry M. Salomon, dont le sous-titre ne manque pas d’être alléchant : The Rise of Robert Dodsley : creating the New Age of Print. Un chapitre est disponible en ligne ici

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Sa Correspondance a également été publiée en langue anglaise.

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[DODSLEY Robert]
L’élixir de la morale indienne, ou Œconomie de la vie humaine, composé par un ancien Bramine, & publié en Langue Chinoise par un fameux Bonze de Pékin ; avec une Lettre écrite par un Genthilhomme Anglois, demeurant actuellement à la Chine, contenant la manière dont le Manuscrit de cet ouvrage a été trouvé.
Paris, Ganeau, 1760. Un volume 14 x 8 cms, 24-142 pages. Pleine reliure du temps bien frottée. Page de titre détachée, certaines pages légèrement décalées. Bon état du texte. Dans son jus.
50 Euros