Bibliothèques imaginaires (4) – La Bibliothèque du Solitaire Philosophe, par le Marquis d’Argens

– Passons dans votre Bibliothèque, en attendant que la chaleur du soleil ait cessé. Comment ! poursuivit le Comte en entrant, voilà bien peu de Livres ! vous n’avez pas six cents volumes.

– J’en trouve quelques-uns de trop, reprit le Marquis. Pour vous en faire convenir, faisons-en la revue.

Rudolf von Alt bibliotheque Lanckoronski

Cette première Tablette est occupée par les Philosophes. Voilà les Œuvres de Platon ; divin dans bien des endroits, homme dans les autres, souvent faible, mais toujours ingénieux.

Voici Aristote, dépouillé du ramas des visions de ses Commentateurs, et purgé de ce fatras d’idées mal digérées et mal conçues ; fautif moins souvent que n’ont cru nos derniers Modernes ; infiniment moins parfait que n’ont pensé nos Anciens.

Ce Livre qui suit après est la Philosophie d’Épicure, mise en vers par Lucrèce ; Système charmant, spirituel, amusant, vraisemblable même ; goûté dans l’antiquité, et reçu avec plaisir de notre temps dans les Écrits de Gassendi qui l’a renouvelé.

C’est lui dont voilà les Ouvrages, savants, profonds, curieux ; mais qui font plus l’Histoire de la Philosophie, que les sentiments particuliers d’un Philosophe.

Ces volumes que vous voyez là, sont les Œuvres de René Descartes. La Raison, le Bon-sens, et la Philosophie lui ont plus d’obligation qu’à l’étude de trois mille ans de suite. Il eut des ennemis en grand nombre, jaloux de son mérite et de sa gloire ; il ne les combattit que par la science et la vertu. L’Ignorance le regarda comme un Athée, la Philosophie Scholastique comme un Hérétique ; et pour faire goûter sa Raison dans son Pays, il fut obligé d’aller en faire luire le flambeau dans le fond du Nord, et de le faire, transporter en France peu à peu.

Ces deux Philosophes à côté, sont Bernier et Rohault ; l’un élève de Gassendi, et l’autre de Descartes ; dignes Disciples tous les deux d’aussi illustres Maîtres.

Malebranche est l’Auteur du volume qui suit. Il rechercha la Vérité, avec une étude profonde, et s’il ne la tira pas du Puits entièrement, du moins l’aperçut-il souvent.

Ces Livres reliés en parchemin, sont deux Auteurs Anglais ; l’un est le fameux Hobbes, l’autre l’illustre Newton, grands tous les deux dans leurs idées, sublimes dans leurs pensées, profonds dans leurs réflexions, inventifs dans leurs Systèmes ; beaucoup moins cependant au dessus de Descartes, que ne le pense leur Nation.

Voici trois Auteurs qui sont dignes d’instruire l’Univers entier. Le premier est Locke, Anglais vrai dans ses principes, juste dans ses conséquences, suivi dans ses discours, pressé dans ses démonstrations ; sans défaut enfin, si l’Humanité n’en exigeait quelqu’un.

Le second est La Bruyère. On dirait qu’il a trouvé le moyen de lire dans tous les cœurs : semblable à une Divinité, il connait les pensées les plus secrètes, il voit dans les replis.les plus cachés ; le Savant, l’Ignorant, la Prude, la Coquette, le Courtisan, le Bourgeois, l’Homme d’épée, l’Homme de robe, tous ces états sont justement définis ; et de leurs Caractères généraux il en nait mille particuliers, qu’il rend sensibles, frappants et utiles. On dirait que ses Écrits sont la critique du genre humain, et le contre-poison de la folie, de la vanité, et de l’ignorance.

Le troisième est Montaigne ; moins concis que La Bruyère, mais aussi universel ; trop vrai et trop sincère pour être décisif, mais ses doutes instruisent plus que les décisions les plus exactes.

Voici un Livre imprimé depuis peu d’années : c’est le Traité du Vrai mérite. L’Auteur a parfaitement réussi dans son dessein, il a joint la force des expressions à la justesse des pensées, ses sentiments méritent une estime générale : la peinture qu’il nous fait du mérite pris dans son étroite signification est achevée. Son sujet et sérieux, et il se fait lire avec attention par ceux même que leur âge ne rend sensibles qu’aux plaisirs.

Voilà les Pensées de Pascal ; génie surprenant, semblable à ces Feux célestes qui éclairent en tout temps ; ayant même de la justesse dans des thèses fausses. Cet autre Livre contient ses Lettres Provinciales ; chef-d’œuvre pour le style et la vivacité du génie. Ouvrage indigne de la plume d’un galant homme ; ramas d’injures, d’autant plus sensibles et outrageantes, qu’elles sont enveloppées d’un sel aimable qui en augmente le venin.

Ces deux gros volumes sont les Œuvres de Plutarque et de Sénèque. Le premier m’instruit en m’amusant. Le second m’entraîne malgré moi dans le chemin de la Vertu : peu soigneux de me plaire, il ne veut que me convaincre.

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Cette petite Brochure est un Livre nouveau, condamné en naissant, et qui vivra malgré cela dans la postérité ; il contient les Lettres Philosophiques de Voltaire. Elles ont attiré à leur Auteur la haine des Moines et des ignorants : il aurait dû s’y attendre ; pourquoi louait-il les Savants, et se divertissait-il aux dépens des gens à qui la Religion ne sert que de masque pour duper le monde ? On lui eût pardonné ses Lettres trop hardies sur les Quakers, on n’eût rien dit sur son Exposition du Système de Locke sur l’Âme, s’il eût pu se contraindre sur les Ecclésiastiques Anglais, et n’en pas faire avec les nôtres un parallèle désagréable.

Ce dernier volume est dans le cas de ceux que je voudrais réformer ; c’est un ramas de visions et d’identités chimériques de Scot, grossi de toutes les puérilités Scholastiques.

À côté est encore un Livre dans le même cas. ; c’est un Cours de Philosophie Thomistique, où parmi une infinité de mauvaises choses, il y en a quelques-unes de bonnes.

Cette autre Tablette contient les Historiens Grecs et Latins : auprès d’eux sont nos meilleurs Historiens Français, tels que De Thou, Mézerai, le P. Daniel ; bien au-dessous des Xénophons, des Tite-Lives, des Tacites et des Sallustes ; mais cependant bien au-dessus du médiocre.

Voilà toutes les Œuvres de Bayle ; esprit universel, dont l’Érudition et la Littérature surprennent ; curieux, instructif, agréable dans son Dictionnaire ; persuasif dans son Commentaire Philosophique ; digne d’instruire les plus savants dans sa République des Lettres ; mais grand, vaste, sublime, profond, concluant, parfait enfin dans ses Pensées diverses sur les Comètes.

Toute cette planche est couverte de Poètes Grecs et Latins : Homère, Pindare, Sophocle, Euripide, Virgile, Horace, Ovide, Térence, Juvénal, Perse, Tibulle, Catulle et Properce. Ces Auteurs, plusieurs fois critiqués par des génies médiocres, toujours révérés, imités parles grands hommes, et rarement égalés, y tiennent le premier rang. Ils sont accompagnés de quelques Italiens ; le Tasse, l’Arioste, le Guarini, Pétrarque, sont les principaux.

À côté sont les Français ; il n’y a des anciens que Marot, Malherbe et Régnier ; Corneille, Racine, Boileau, La Fontaine et Molière, sont la base et le fondement des Modernes. Rousseau serait venu immédiatement après, et même eût pris place parmi eux, s’il n’eût fait ni des Comédies, ni des Odes Allemandes habillées à la Française ; et qu’il n’eût mis au jour que son édition de Soleure.

Le Poème de la Ligue, la Tragédie d’Œdipe, celle de Zaïre, les Œuvres de Crébillon, celles de Capistron, les Églogues de Fontenelle, une ou deux Pièces de La Grange, quelques Poésies de Madame Deshoulieres et de la Comtesse de la Suze, le Voyage de Bachaumont et de Chapelle ; voilà tous les Auteurs que vous voyez dans cette Tablette. Ces trois volumes du coin sont les Œuvres de La Motte ; j’ai été forcé de les acheter en entier, en faveur de sa Prose, et d’une quinzaine d’Odes. C’est là, parmi ce nombre infini de Poètes Français, les seuls à qui j’ai cru devoir donner l’entrée de mon Cabinet ; j’en ai banni les autres, pour ne point déshonorer ceux-ci par la mauvaise compagnie.

– N’avez-vous rien de l’Académie Française ? dit le Comte de Poncil à son Ami.

– En quittant le monde, lui répondit le Marquis, j’ai cru qu’un ramas de compliments m’était inutile, et qu’il occuperait une place dans ma Bibliothèque que je pourrais remplir plus utilement. J’ai même peu de ces Journaux qui s’impriment dans divers endroits de l’Europe : je les regarde comme des Crieurs publics, gagés des Libraires pour duper le Lecteur et accréditer les Livres qu’ils impriment. J’ai pourtant le Journal des Savants, et la Bibliothèque Raisonnée : ces deux Ouvrages sont aussi instructifs qu’amusants ; et ceux qui en sont les Auteurs, savent joindre l’agréable à l’utile. Le Baron de Châteaufort a le soin de m’en envoyer les volumes nouveaux.

– Et cette dernière Tablette, dit Poncil, quels Livres contient-elle ?

Joanina Library University Coimbra– Ce sont des Romans, dit le Marquis.

– Des Romans ! s’écria le Comte. Quoi ! les Philosophes lisent des Romans ?

– Et pourquoi n’en liraient-ils pas ? répondit son Ami : leur est-il défendu d’amuser leur esprit, et de se dissiper par une lecture enjouée ? Il est même des Romans, dans lesquels il y a autant à profiter que dans les Livres les plus sérieux. Croyez-vous que le Télémaque, chef-d’œuvre de l’esprit humain, soit moins capable de former les mœurs, que les Essais de Morale de Nicole, ou les Offices de Cicéron ? Des leçons données par un Maître qui sait les rendre aimables, font plus d’effet que celles d’un homme qui touche l’esprit sans gagner le cœur. Le bon sens de Don Quichotte dans tout ce qui ne regarde pas la Chevalerie paraîtrait moins sans l’opposition de sa folie, causée par l’amour des aventures ; et quelque esprit qu’eût l’Auteur de ce Livre, il aurait à la fin ennuyé son Lecteur, si, content de moraliser, il n’eût égayé sa matière par les bons mots de Sancho Pança, et par le récit de plusieurs Histoires galantes écrites poliment et racontées agréablement.

J’ai eu au commencement de ma solitude plus d’obligation à Michel de Cervantès qu’à Épictète ; ce dernier me donnait des consolations affligeantes, et l’autre dissipait sur le champ ma mélancolie. Je conviens que tous les Romans que voilà ne sont point de la beauté de ces deux premiers ; mais quand ils n’auraient que le talent d’amuser l’esprit sans le fatiguer, ils seraient très utiles dans la solitude. Je n’ai pourtant que les meilleurs : la Cléopâtre, la Cassandre, et le Pharamond, de la Calprenède. Je suis fort ami et serviteur de tous ces Héros, Princes et Princesses ; le récit de leurs aventures m’a souvent amusé ; je les aime d’autant plus, qu’ils ne sont point d’impitoyables discoureurs, ainsi que dans le Cyrus et dans la Clélie, que j’ai bannis à perpétuité de mon Cabinet. L’Ariane de Desmaretz, le Polexandre de Gomberville, n’ont pas eu le même sort ; je leur ai autant d’obligation qu’aux Romans de la Calprenède.

Les voilà reliés en basane, auprès des Ouvrages de Madame de Villedieu, qui seraient les chef-d’œuvres des petits Romans, si Mademoiselle Barbier n’avait composé le Théâtre de l’Amour et de la Fortune. J’ai encore quelques Romans nouveaux, écrits d’un style pur et amusant : les Mémoires de Madame de Barnevelt, le Cléveland, le Paysan parvenu, sont de ce nombre, et lorsqu’il en paraît quelqu’un de cette façon, je suis charmé de l’avoir.

Voilà un Livre nouveau, que le Baron de Châteaufort m’envoya il y a cinq jours ; ce sont les Mémoires du Marquis d’Argens. Les aventures sont vraies ; elles sont écrites d’un style simple, et tel qu’il convient à un homme de condition. Il serait à souhaiter que l’Auteur, qui a du génie et de la vivacité, eût un peu plus ménagé les gens dont il parle. Il y a quelques Lettres de lui, sur les mœurs de divers Peuples, qui les caractérisent assez bien.

– Quel est ce Livre couvert de papier bleu, que je vois sur votre Bureau ? dit le Comte de Poncil.

– C’est Théagène et Chariclée, répondit son Ami ; Roman fait par un Évêque, qui aima mieux renoncer à sa Dignité, que de désavouer d’en être l’Auteur. Si un bon Livre peut récompenser de la perte d’un Évêché, il n’eut pas tort d’abandonner le sien.

– Pour moi je n’en eusse rien fait, dit le Comte ; et je t’avoue, mon cher Marquis, que j’aimerais mieux une Abbaye que tous les Romans du monde.

Pendant la conversation des deux Amis, le soleil avait baissé. Ils sortirent pour s’aller promener à la prairie, et dès qu’ils y furent arrivés, Mirmon pria Poncil de se souvenir de la parole qu’il lui avait donnée.

– Je le veux bien, dit le Comte, et je vais vous satisfaire.

[Argens (Jean-Baptiste de Boyer, Marquis d’)]
Mémoires du Marquis de Mirmon, ou Le Solitaire philosophe, par Mr. L.M.D.

(transcrit d’après l’édition de Wetstein & Smith, Amsterdam, 1736)

De l’abondance des livres

Le Contentement.

J’ai une grande quantité de livres.

La Raison.

La conversation tombe fort à propos sur ce sujet. Car si quelques-uns amassent des livres pour s’instruire, il en est d’autres qui les recherchent pour leur plaisir et par vanité. Il en est qui ornent leurs chambres de ce genre de mobilier inventé pour orner l’esprit, et qui s’en servent comme des vases de Corinthe, des tableaux, des statues et autres objets sur lesquels nous venons de discuter. Il y en a qui, sous couvert de livres, servent leur cupidité ; ce sont les pires de tous, car ils estiment les livres non à leur juste valeur, mais comme des marchandises. Ce fléau dangereux, mais récent, que les goûts des riches ont fait naître dernièrement, ajoute un instrument et un art à la convoitise.

 Le Contentement.

J’ai une quantité considérable de livres.

La Raison.

C’est un bagage embarrassant mais charmant, et une agréable distraction de l’esprit.

Le Contentement.

J’ai une grande abondance de livres.

La Raison.

Et en même temps une grande abondance de travail et une grande disette de repos. Il faudra promener ton esprit ça et là et surcharger ta mémoire de lectures variées. Que veux-tu que je te dise ? Les livres ont conduit les uns à la science, les autres à la folie, pour avoir absorbé plus qu’ils ne pouvaient digérer. De même qu’aux estomacs, l’indigestion a nui aux esprits plus souvent que la faim. Il faut donc borner l’usage des aliments et des livres suivant la nature de celui qui s’en sert. En toutes choses ce qui est peu pour l’un est trop pour l’autre. Aussi le sage ne veut-il pas l’abondance, mais la suffisance, car l’une est souvent nuisible, l’autre est toujours utile.

Pétrarque.
Remèdes de la bonne et de la mauvaise fortune

Traduction  de Victor Develay.
Paris, Librairie des bibliophiles, 1883

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Bibliomanies

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ISBN 978-2-919598-01-4

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