187 photographies – commentées – de personnages illustres

Il y a quelques dizaines d’années paraissait un Objet Littéraire Non Identifié : une série de 12 albums de photographies abondamment légendées, la plus ancienne datant de 1841, et qui représentent des personnages historiques ; des hommes d’État ; des comédiens et comédiennes ; quelques peintres ; mais surtout des écrivains.

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Avec de temps en temps un sous-titre, comme : Les Destins Douloureux ou Les Destins Tragiques, regroupant les écrivains morts fous, suicidés, assassinés, ou accidentés.

Avec parfois un invité-surprise, comme le Directeur de la Sûreté…

Et ce qui pourrait être le plagiat par anticipation du clinamen cher aux Oulipiens : la Tour Eiffel en construction…

Un ouvrage préparé par trois générations

Ces photos proviennent d’une collection privée, initiée en 1845 par Pierre-Marie Lizerolles, poursuivie par son petit-fils J.-M. Dufrénoy, et achevée par son neveu, Maurice Seirved.

Dans la dédicace qui ouvre le premier album, Lizerolles explique sa démarche : « Modeste contrôleur des finances au service du Roi, collectionneur passionné de tout ce qui est à la fois hors du commun et accessible à mon budget de serviteur honnête, j’entreprends en ce 20 novembre 1845, une collection d’un genre que je crois unique : un panorama de portraits des plus hautes personnalités de l’État, des Sciences, Arts, lettres, théâtres et autres domaines.. Puisse, au soir de ma Vie, mon petit-fils poursuivre en des recueils successifs la mise à jour de cette collection… »

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Le petit-fils en question, Jean-Marie Dufrénoy, sur lequel nous ne savons rien, exaucera le vœu de son grand-père. Il annonce en octobre 1868, en fin du premier album, qu’il prend le relais et continuera à publier les notices et commentaires accompagnant les photos dont il a hérité. Ce qu’il confirme en juin 1869, en introduction de l’album n° 2

Et dans la conclusion du cinquième album, datée de mai 1912, il se réjouit que son neveu, qu’il nomme Maurice Seirved, reprenne « le flambeau », étant « rompu à ce genre de travaux, car il a entrepris la reproduction en fac-similé des reliques les plus émouvantes de l’histoire ».

Serveid est l’anagramme de Devriès, fondateur de la maison d’édition M.D., qui publiera une quinzaine de volumes de facsimilés de documents historiques.

Ainsi que cette collection de photos.

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Des photos rares et des commentaires engagés

Si l’intérêt principal de ces albums de belle facture réside dans les photos qu’ils contiennent, certaines rarement reproduites, les commentaires personnels qui les accompagnent méritent également le détour. Car leur auteur ne cachait pas ses sentiments, ou ses appréciations.

Quelques exemples :

  • Guizot : « Réfugié à Londres, fait dire qu’il abandonne la politique pour revenir à ses travaux historiques. Que n’y est-il revenu dix ans plus tôt !
    Funeste à son Roi (dont il proposa l’abdication), funeste à son pays (Révolution de 1848), funeste à la classe sociale (les 80.000 électeurs riches qui, pour lui, étaient toute la France), M. Guizot pense qu’en dépit des événements, lui seul avait raison… Il est le seul à le penser. »
  • Proudhon : « Le Jean-Jacques Rousseau du XIXe siècle. »
  • Lamartine : « Si les anges écrivaient en vers, ils écriraient comme lui ! […] Le voici plongé dans la plus grande détresse. […] Notre pays serait-il ingrat ? »
  • Sainte-Beuve : « On l’admire, il éblouit, mais c’est une lumière froide qui ne réchauffe pas. L’esprit, chez lui, mange le cœur. »
  • Balzac : « Les 40 portraits dont s’enorgueillit son œuvre magistrale dureront plus longtemps que les 40 Messieurs de l’Académie qui n’ont pas voulu de lui. »
  • Verlaine : « Aujourd’hui, va de l’hôtel borgne à l’hôpital, et du lupanar au confessionnal, sans tenue et sans dignité, mais a traduit en une poésie aux touches délicates, la rêverie aristocratique de notre XVIIIe siècle mieux que les Watteau et les Fragonard. Poète impérissable. »
  • Le Général Boulanger : « Sous coup d’État manqué, il s’enfuit à Bruxelles et se tua sur la tombe de sa femme qu’il avait préférée à la France. Avoir pu être César et finir comme Roméo ? »

Il y a aussi quelques (mauvais) jeux de mots, par exemple sur honnêteté/Ohnêteté à propos de Georges Ohnet dans l’Album n° 4

Et une surprenante auto-censure au sixième album, à propos du Docteur Péan : « J’ai censuré la fin de ma légende d’un goût discutable. Ce que l’on coupe, disait Sardou, un maître du théâtre, n’est jamais sifflé. »

De quelques étrangetés éditoriales

Cette série soulève de nombreuses questions bibliographiques.

1) De quand date la publication ?

Aucune datation autre que celle des périodes couvertes par chacun ne figure sur les albums, dont la BNF date le premier de « vers 1942 ». Cela  paraît peu probable, la guerre et l’occupation se prêtant difficilement à la publication de tels ouvrages, présentés de surcroit en coffret titré : « Un siècle de gloires françaises ».

Par ailleurs, les albums 3 et 6 annoncent (même si c’est faux, nous y reviendrons) se terminer en 1950. Et la notice BNF indique que les deux derniers albums, les n° 11 et 12, contiennent des photos datées respectivement de 1943 et 1947.

On peut donc raisonnablement avancer que ces albums, sur papier fort et à la présentation soignée, ont paru après la guerre, disons autour de 1950.

Par contre, aucun élément ne nous permet de déterminer si la publication s’est faite album par album, ou en coffret.

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2) N’y a-t-il eu qu’une seule édition ?

– C’est également peu probable, car les périodes couvertes par chacun des albums, qui sont imprimées en page de titre, différent entre la notice de la BNF, nos exemplaires, et d’autres exemplaires disponibles chez nos confrères.

– Qu’on en juge :

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Mais pour quelles raisons l’éditeur aurait-il modifié le contenu lors d’une réédition ? Là encore, perplexité…

3) Quel ordre a présidé à la publication ?

Chronologiquement, les périodes annoncées en tête de chaque album ne se succèdent pas dans l’ordre auquel on pourrait s’attendre, et se recoupent souvent.

De plus, elles ne correspondent pas exactement au contenu :

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Il ne s’agit pas non plus d’un ordre alphabétique, ni entre les différents albums, ni à l’intérieur de chacun.

Est-ce l’ordre d’entrée de chaque photo dans la collection ? Si non, quel autre critère aurait-il pu déterminer ce découpage ?

4) Qui a écrit les notices ?

Les notices des huit premières pages du premier album sont datées et sont imprimées en rouge très foncé tirant sur le brun, et reproduisent une écriture manuscrite, présentée comme celle de Pierre-Marie Lizerolles. Elles sont datées.

Ensuite, les notices ne sont plus datées (au contraire des photos), sont imprimées en noir, et reproduisent une autre écriture, qui serait celle de J.M. Dufrenoy.

Mais tout cela n’est-il pas une mystification ?

On peut s’interroger, à la lecture de cette notice de WorldCat, le catalogue en ligne de nombreuses bibliothèques dans le monde :

« Dans son Adieu aux lecteurs, à la fin du 12e album, on lit : De fait, Pierre-Marie Lizerolles, son petit-fils J.M. Dufrenoy, le neveu de ce dernier Maurice Seirved ne sont qu’un seul et même personnage : le signataire de ces lignes … [signé] Maurice Devriès »

Ou bien la mystification n’est-elle pas elle même une mystification ?

Car, même si Maurice Devriès s’attribue toutes les notices des douze albums, il est cependant frappant de constater une grande différence de ton entre celles d’abord présentées comme écrites par Lizerolles, et les autres, bien moins spirituelles…

Mais après tout, quelle importance, devant un contenu d’une telle richesse ?

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À lire également : l’article que notre confrère le Bibliomane Moderne a consacré en 2012 à cette même série d’albums. (ici)

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02995_4[LIZEROLLES Pierre-Marie, DUFRENOY J.-M., DEVRIES Maurice]

Dans l’intimité des personnages illustres. Albums de Photographies n° 1 à 6.

Paris, Éditions M.D., sans date (circa 1950).
Six albums à l’italienne 28 x 20 cms, contenant chacun 12 pages de photographies contrecollées et légendées en police manuscrite ; un feuillet de titre ; une couverture cartonnée avec cordon de brochure, illustrée par une photographie et des motifs gaufrés.
Le tout sous chemise carton marquée  » Un siècle de gloire française », elle-même sous coffret carton.
La numérotation des Albums figure au bas de la dernière page de chacun, et diffère de celle de l’édition en 12 volumes qui est la seule répertoriée par la BNF.
Bon état de l’ensemble.

250 €

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CONTENU DÉTAILLÉ :

ALBUM n° 1, (1845-1890) : Préface de Lizerolles, illustrée de petits portraits de Daguerre et Niepce ; photographies de Louis-Philippe, de la reine Marie-Amélie, de la duchesse de Berri, de Guizot, du Prince de Joinville, de Rachel, Alfred de Musset, George Sand, Balzac, Virginie Déjazet, Berlioz, Bazaine, Corot, Proudhon, Lamartine, Théophile Gautier, Michelet, Victor Hugo, Mme Victor Hugo, Juliette Drouet, Sainte-Beuve, l’Impératrice Eugénie, Napoléon III, le Prince impérial, Mgr Lavigerie, Francis Garnier, Édouard Pailleron, Ferdinand de Lesseps, Frédéric Lemaître, Claude Bernard, Chevreul, Verlaine, le Général Boulanger.

ALBUM n° 2 (1850-1900) : Le Roi Jérôme ; Ingres ; Louis Pasteur ; Gustave Doré ; Émile de Girardin ; Littré ; Alphonse Daudet ; Maréchal Canrobert ; Victor Hugo ; Thiers ; Théodore de Banville ; Meissonnier ; Gustave Nadaus ; Savorgnan de Brazza ; Eiffel ; Alexandre Dumas fils ; Madeleine Brohan ; Émile Augier ; Grévin ; Alphonse Karr ; Berthelot ; Barbey d’Aurevilly ; Trois cabinets militaires : Président Grévy, Président Carnot, Général Boulanger ; François Coppée ; Rodin ; Coquelin Aîné ; Émile Ollivier ; Francisque Sarcey ; Alphonse Allais ; Émile Zola ; Déroulède et Mounet-Sully.

ALBUM n° 3 (1850-1950) : Une critique d’Aurélien Scholl ; Le Prince-Président ; L’Impératrice Eugénie ; Comte Walewski ; Comtesse de Ségur ; Alfred de Vigny ; Charles Baudelaire ; La Comtesse de Castiglione ; Jules Janin ; Victor Hugo à Guernesey ; Bernadette Soubirous ; Pierre Dupont ; Alexandre Dumas Père ; Ernest Renan ; Aurélien Scholl ; Cécile Sorel ; Clémenceau ; La Tour Eiffel ; Les Destins Douloureux : André Gill, Guy de Maupassant, Sauvage, Paul Féval, L’Impératrice Charlotte, Coquelin Cadet ; Les Destins Tragiques : Gérard de Nerval, Prévost-Parado, Hervé, Feyghine, Sadi Carnot, Pierre Curie ; Lucien Guitry ; Manet et Mallarmé.

ALBUM n° 4 (1860-1905) : Napoléon III et… Napoléon IV, la fin douloureuse d’une dynastie impériale : 10 photos des membres de la famille impériale ; Le général Bourbaki ; Le sergent Hoff ; Le général Faidherbe ; Daumier ; Desbordes-Valmore ; Arsène Houssaye ; Gambetta ; Anna Judic ; Rollinat ; Reichenberg ; Georges Ohnet ; Bazon père ; Georges et Jeanne Hugo ; Clémenceau ; Jules Renard ; Flammarion ; J.-H. Fabre ; Bouguereau ; Henri Rochefort ; Leconte de Lisle.

ALBUM n° 5 (1860-1925) : Victor Hugo sur son lit de mort ; Berryer ; Paul de Kock ; Amiral Courbet ; Bartholdi ; Montbazon ; Jules Verne ; Sarah Bernhardt ; Ernest Lavisse ; Charles Floquet ; Philippe Ricord ; Judith Gautier ; Fernand Forest ; Henry Monnier ; Mounet-Sully ; Courteline ; Mgr Dupanloupe ; Carolus Duran ; Victorien Sardou ; Rosa Bonheur ; Alphonse Daudet ; Paulus ; Chéret ; Renoir ; Pierre Loti ; Henri Bergson ; Réjane ; Waldeck-Rousseau ; Goron ; Octave Mirbeau ; Jules Cambon ; François Coppée.

ALBUM n° 6 (1850-1950) : Robert Houdin ; Mac-Mahon ; Barye ; Madame Honoré de Balzac ; Gérome ; Octave Feuillet ; Eugène Labiche ; Ambroise Thomas ; Degas ; Gouraud ; Henry Becque ; Henri Becquerel ; Anatole France ; Ziern ; Kirchoffer ; Alexandre Duval ; Jules Lemaitre ; Docteur Péan ; Catulle Mendès ; Jean Richepin ; Claude Debussy ; Les frères Margueritte ; Ernest Psichari ; Juliette Adam ; Henri Lavedan ; Jules Massenet.

6 commentaires sur “187 photographies – commentées – de personnages illustres

  1. Delphine dit :

    Bonjour,
    Merci pour votre article très intéressant. Ne parvenant pas à trouver ces volumes, j’aurais un petit renseignement à vous demander : les noms des photographes sont-ils mentionnés ? Je pense notamment à la photographie d’Émile Augier que j’ai aperçue un jour dont j’aurais beaucoup aimé connaître l’auteur.

  2. Gaël dit :

    Bonjour. J’ai justement en ma possession certains de ces ouvrages, en rangeant des cartons on trouve bien des surprises. Ils sont encore en bonne état, pourriez vous me donner une estimation? Je ne suis pas collectionneur, honnêtement je préfère les savoir dans des mains qui le seront.

  3. calmettes dit :

    bonjour moi aussi j ai 7 carnets en ma possession depuis 10ans environ achete a emaus

  4. Olmès dit :

    Bonjour. Les douze albums ont été publiés en trois recueils rassemblés en un coffret titré « Un siècle de gloires française ». De mémoire, il a paru – ou était encore commercialisé – à la fin des années 1950 ou au tout début des années 1960.
    Bien cordialement.

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