Le vieux bouquin, essai monochrome – Octave Uzanne

Nunc victi, tristes.
Virgile.

05494aGloire à toi, bouquin ! — Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé ! — Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux Bibliophiles rougissent ! — Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,  — Gloire à toi !

Que je t’aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de vieux veau fauve ! que je t’aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t’ont rongé !

Passées au vermillon comme les lèvres d’une courtisane antique, tes tranches harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords flétris ; l’orageux coloris de tes gardes, si magistralement disposé en étranges volutes s’est atténué dans les tons fins d’une gouache et ton signet de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.

Ton titre, noble passeport littéraire, est parti pièce à pièce dans l’amertume du vagabondage, tes coins écorchés par les plus farouches brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes nervures effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.

Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de l’orgueil de ton auteur, tu descendis majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la Sainte Chapelle ou de la Galerie des Merciers, depuis le jour, où, de la Cour à la Ruelle, de la Gazette à l’Académie, Paris, pendant de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée !

Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais si allègrement de la main blasée d’un Censeur Royal aux doigts rosés d’une Duchesse, de l’épiderme voluptueux et flatteur d’un Prélat aux aridités noueuses d’une pression de Savant !

Les années ont enterré les années, les amants de la première heure ont disparu ; les rois s’en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise ; —les dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c’est à peine si le regard hâtif de quelqu’érudit t’a caressé par hasard dans la passion fiévreuse de ses recherches.

D’après les naïvetés graphiques laissées sur ton faux titre, d’après tes ex-libris héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, d’après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait longuement à reconstituer ta vie errante?

Dans l’interligne de ton impression, quels mémoires à écrire ! que de piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines typographiques, corrigées par une main toute paternelle !

Bouquin, pauvre bouquin ! Victime du droit d’aînesse des livres ! —Tes grands frères in-4°, fiers de leur majorat de première édition sont recherchés, estimés, soignés.

Toi, malheureux enfant d’un second lit d’impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué dans la patiente attente d’un Saint-Vincent-de-Paul Bibliophile.

Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console ; dans une tiède atmosphère d’étude, secoue la poussière de la route ; ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant qui t’a acquis, les dictames que tu contiens ; dans ces longs tête à tête, germe en lui lentement ta science, et fais-lui éprouver une lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.

Gloire à toi, bouquin, — Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé ! — Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux Bibliophiles rougissent.

Octave Uzanne. Caprices d’un bibliophile. [1878]

voeux IDL

Un commentaire sur “Le vieux bouquin, essai monochrome – Octave Uzanne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s