La prononciation est au discours ce que l’impression est à la lecture

C’est ce qu’affirme Charles Batteux, auteur d’un Traité de la construction oratoire, paru en 1763.

Et que reprend J.-B.-Colson dans la Préface de son ouvrage Principes de prononciation, tout en exemples, ou l’art de parler purement la langue française…  Après y avoir placé en exergue une citation similaire de Rousseau : « L’accent est l’âme du discours, il lui donne le sentiment. »

Mais qu’est-ce que la prononciation ?

La définition qu’en donne Colson a le mérite d’être simple : « La prononciation est l’art d’articuler les lettres et les voyelles des mots d’une manière conforme à l’usage : chacune de ces lettres, chacune de ces syllabes présente plus ou moins de difficulté. »

Comment l’améliorer ?

En appliquant des règles similaires à celles de la grammaire qui régissent la prose écrite ; en s’entraînant ; et en tenant compte bien sûr des exceptions, sans lesquelles la langue française, tant écrite que parlée, ne serait pas ce qu’elle est.

Ces trois étapes donnent le plan de l’ouvrage :

Première Partie : Principes de prononciation des accents, des dernières syllabes, et douze règles générales sur les syllabes longues ou brèves, suivies d’un exercice au moyen duquel on peut connaître le temps qui s’emploie à prononcer telle ou telle syllabe  (pages 1 à 27)

  • Ière Règle : Toute syllabe dont la dernière voyelle est suivie d’une consonne finale qui n’est ni s ni z est brève.
    « En vain l’esprit est plein d’une noble vigueur ;
    Le vers se sent toujours des bassesses du cœur. » (Boileau, Art poétique)
  • XIe règle : Tous les mots qui finissent par un e muet immédiatement précédé d’une voyelle, ont leur pénultième longue.
    «
    Quitter l’idolâtrie
    Est un titre en ce lieu pour mériter la vie ». (Voltaire, Alzire)

Deuxième Partie : Classement par ordre alphabétique de la première lettre du mot étudié, avec des listes récapitulatives, par exemple celle des mots « où l’H initial est aspiré ». (pages 28 à 127)

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Troisième Partie : Remarques sur la prononciation vicieuse de quelques mots. (pages 128 à 175)

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Chacune de ces trois parties est structurée selon le même principe pédagogique : « J’ai suivi l’avis de Dumarsais [1676-1756, grammairien et spécialiste du style figuré], qui prescrit de faire lire les exemples avant que d’en sonner la définition : ils précèdent la règle. »

Et partout, une attention particulière est donnée à la manière de rythmer les vers, « afin de privilégier le sens plutôt que la rime. »

Sus aux accents provinciaux !

« Pour s’exprimer correctement, il faut avoir le même accent, la même inflexion de voix, que les personnes de la capitale, qui ont vécu dans le grand monde ; c’est ce qu’on appelle l’accent national. Tout autre est vicieux.
On entend par accent provincial, tout ce qui a rapport à la prononciation : élever la voix où il ne faut pas, abréger les syllabes longues, est un accent provincial commun à beaucoup de personnes des départements méridionaux.
Baisser la voix où il ne faut pas, abréger les syllabes brèves, est un accent du Nord. »

Sans commentaire…

Des règles peu convaincantes pour les mots étrangers 

« Dans tous les mots qui commencent par un double V, ou qui ont cette double lettre au milieu, comme Warwick, on ne doit prononcer qu’un V, ayant le son de celui qui commence Venise.

Ainsi prononcez : Var-vick ; Krome-vel, Va-zeing-ton (en faisant sonner fortement le g), et non pas Ouarouick, Kromouel, Ouasingthon. »

L’usage dans la capitale a bien changé depuis…

Mais qui était ce J.-B. Colson ?

Il se définit en page de titre comme « Professeur de Lecture à haute voix » Beau métier ! 

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On ne connait pas son prénom complet, simplement ses initiales (J.-B.) Ni ses dates de naissance et de mort (17..-18..).
Sa fiche à la BNF indique simplement qu’il était régisseur du Grand-Théâtre de Bordeaux, information figurant dans son Manuel Dramatique, ou Détails essentiels sur deux cent quarante Opéras comiques et cent Vaudevilles… [1817], dont le titre complet est d’ailleurs également à tiroirs.

Mais le site du Grand-Théâtre de Bordeaux est muet à son sujet. De même que Wikipédia, qui répertorie pourtant 13 Colson, dont un « pâtissier et psychanalyste belge »…

Inconnu dans les répertoires de Vapereau et de Bouillet, il ne figure pas non plus dans le Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse.

Lequel donne ce qui est sans doute un fausse piste, en évoquant un Jean-Baptiste Colson, fils du peintre Jean-Baptiste-Gilles Colson [1680-1762], qui « cultiva les lettres , et publia, sous le pseudonyme de Every-One un Tableau philosophique des peines morales classées selon les trois sièges de nos sensations, l’esprit, le cœur et l’âme (Paris, 1820, in-fol.), et une Vie de l’expérience et de l’observation (1820, in-12).»

Mais Pierre Larousse donne 1825 comme date de décès de ce Jean-Baptiste Colson-là, alors que l’ouvrage sur la prononciation qui nous occupe date de 1833, et n’est pas posthume, puisque son auteur indique qu’« il a été imprimé par souscription » ; qu’un Prospectus « a été imprimé il y a quelques mois » ; et que pour son ouvrage il a « employé ses connaissances acquises par quarante ans de pratique et de théorie. »

Des homonymes bordelais ? Mystère…

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07372_4 - copieCOLSON J.-B.

Principes de prononciation, tout en exemples, ou l’art de parler purement la langue française, formant un grand nombre d’exercices tant en prose qu’en vers, au moyen desquels toute personne parviendra à exprimer chaque lettre avec le caractère élémentaire et grammatical qui lui est propre ; à articuler nettement toutes les syllabes ; à distinguer les mots avec ordre et clarté ; et surtout à se corriger de l’accent provincial.
Ouvrage indispensable à la jeunesse des deux sexes ; aux Professeurs ; aux personnes qui se destinent aux emplois publics qui réclament l’usage de la parole ; à celles qui seulement veulent se distinguer dans la société par une diction claire et correcte ; aux étrangers, jaloux de bien parler la langue française.

Paris, Belin Le Prieur ; Bordeaux, Lafargue, 1833.
Un volume 20,5 x 12,5 cms. XVI-176 pages.
Demi reliure, dos lisse, titre doré.
Reliure un peu frottée. Quelques rousseurs très éparses en marge de certaines pages, plus fortes au premier et dernier cahiers, mais sans impact sur la lecture. Bon état global.

40 € + port

Chantons le (saint) Patron !

Est-ce la quintessence de « l’esprit gaulois » ?

L’Ami de la Famille, couplets pour fêtes patronales, naissances, anniversaires, convalescences, etc., publié en 1857, serait bien placé pour remporter une telle médaille.

Publié dans la collection Bibliothèque du chanteur, il voisine avec d’autres titres à faire rêver, comme :
Le Chansonnier national, dédié aux patriotes français
Le Chansonnier de l’hymen, couplets de noces et autres chansonnettes
Le Chansonnier des amis de la table et du vin
Le Chansonnier omnibus, recueil de couplets galants, satiriques ou plaisants
etc.

Son auteur, Ana-Gramme [!] Blismon, n’est autre que l’éditeur lillois Simon-François Blocquel [1780-1863].

Sa maison publie des livres de colportage, d’imagerie populaire, des almanachs, des livres de piété, des manuels scolaires, des récits de grands voyages. C’est le premier éditeur lillois de son époque. Certains de ses ouvrages paraissent en même temps à Paris chez Delarue, qui n’est autre que son beau-frère…

C’est le cas de L’Ami de la Famille…  qui présente des couplets dédiés au Saint Patron de chaque prénom.

Mais pas seulement.

Nous ne vous ferons pas languir plus longtemps avant d’en savourer deux extraits :

À une sourde le jour de sa fête

 Air : Les Dieux ne formèrent Lisette…

 Aimable sourde sans pareille,
Entends mes vœux pour ton bonheur ;
Lorsque le cœur parle au cœur,
On doit s’entendre sans oreilles.

Espère ; au siècle des merveilles
Il ne faut s’étonner de rien ;
Bientôt on trouvera moyen
De refaire aux sourds les oreilles.

En attendant, je te conseille
De patienter quelques jours ;
On entend de si sots discours,
Qu’il est bon d’y fermer l’oreille.

Un autre eût consacré ses veilles
À rimer sur chaque vertu ;
Pour abréger, à l’impromptu,
Moi je t’ai pris par les oreilles.

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Couplet à Tonton, qui m’en demandait un.

Air : De la pipe de tabac…

Tonton, ta taille est très jolie ;
Tous tes traits, Tonton, sont charmants ;
Ton teint est la rose fleurie ;
Ton ton est des plus séduisants…
Mais faut-il donc qu’on te détaille ?
Un seul mot peut en dire autant :
Ton ton, ton teint, tes traits, ta taille,
En toi, Tonton, tout est tentant !

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BLISMON Ana-Gramme [BLOCQUEL Simon-François]

L’Ami de la Famille, couplets pour fêtes patronales, naissances, anniversaires, convalescences, etc

Paris, Delarue, sans date [1857, date BNF].
Un volume 11,5 x 7,5 cms. 288 pages.
Demi reliure. Dos à 5 nerfs, titre et fleurons dorés. Couverture originale conservée.
Quelques rousseurs sinon très bon état.

100 €

Une bonne résolution pour 2014 : apprendre l’hébreu à partir du latin

Premier d’une illustre dynastie d’hébraïsants chrétiens, Johannes Buxtorf [1564-1629] fut professeur d’hébreu à l’Université de Bâle. Également lexicographe, surnommé « Le maître des Rabbins ». il entretint une vaste correspondance avec les lettrés de son temps.

08061_2Son Thesaurus grammaticus linguae sanctae Hebraeae…  connut sa première édition en 1609. Elle fut suivie de nombreuses autres, ainsi que de traductions, l’ouvrage ayant connu un grand succès dans toute l’Europe. Il fut ensuite continué et enrichi par son fils Johannes Buxtorf II.

Buxtorf est en quelque sorte un novateur. Peu d’ouvrages de ce type avaient précédé le sien : on ne peut citer que ceux de Saeadyah [892-942] ; Johannes Reuchlin [1455-1522] ; Abraham de Balmes [v.1440-1523] (1)

Ce Thesaurus se distingue par la forte distinction qu’il établit entre l’étymologie d’une part, et la syntaxe d’autre part. Il accorde également une grande attention à la prononciation, par exemple à la différence qu’il est nécessaire de faire entre la lettre « alef » et la lettre « ayin ». Et il traite longuement de la question des accents, ainsi que de celle des verbes

Son approche, novatrice pour son temps, est systématique : d’abord les définitions, puis les règles grammaticales, et enfin les exceptions.

Le Thesaurus  comprend en annexe un Traité de prosodie, une analyse de quelques mots du « Judéo-Germain » [l’ancêtre du Yiddish ?] et un index des mots irréguliers.

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(1) Nous tirons la plus grande partie de notre science apparente de l’article d’Anthony J. Klijnsmit, Some seventeenth-century grammatical descriptions of Hebrew, paru en 1990 dans la revue Histoire Épistémologie Langage, Tome 12, fascicule 1 ; article disponible sur le site persee.fr

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08061_1BUXTORF Johannes

Thesaurus grammaticus linguae sanctae Hebraeae, Duobus libris methodice propositus, quorum prior vocum singularum naturam & proprietates, alter vocum conjunctarum rationem & elegantiam universam, accuratissimè explicat. Adjecta prosodia metrica sive poeseos Hebraeorum dilucida tractatio : lectionis Hebraeo-Germanicæ usus & exercitatio. Editio quarta, cum capitum & vocum irreguliarum indice.

In Inclyta Helvetiorum Basilea, impensis Ludovici Regis, 1629.

Un volume 17 x 10 cms. XIII-690-[XXIX] pages. Imprimé dans le sens hébraïque.
Plein vélin du temps. Dos lisse. Titre manuscrit. Reliure en partie désemboitée. Des rousseurs.

350 €

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Sur le même sujet :

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Grammaire hébraïque

Paris, Fischbacher, 1884, quatrième édition, refondue.
Un volume 22,5 x 14,5 cms. 402 pages.
Couverture déchirée, volume en cours de débrochage. Intérieur en bon état. En l’état.

35 €

Gavarni, le Croqueur

autoportrait GavarniUn prolixe dessinateur

Sulpice-Guillaume Chevalier [1804-1866], dit Paul Gavarni, fut d’abord un géomètre ayant le goût du dessin.

Employé au cadastre à Tarbes, il se met à dessiner des paysages pyrénéens, qui paraissent dans le Journal des modes. Repéré par l’homme de presse Émile De Girardin, il participe au lancement de Mode, collabore au Charivari, et parallèlement crée des costumes pour le théâtre. Ce qui l’inspire pour deux de ses créations les plus célèbres : le titi et le débardeur.

Le succès de Gavarni fut immédiat, et ne se démentit pas, servi par une activité débordante. On estime qu’il commit entre 8 et 10 000 dessins durant sa vie.

Il aimait à se mêler aux foules, afin d’y saisir une phrase significative, un visage typique. Il croque tout : personnes, types, scènes. « Je vais à ma bibliothèque », disait-il quand il se rendait à l’Opéra.

Il travaille par séries, dont la quantité est innombrable, par exemple : Étudiants, Lorettes, Enfants terribles, Coulisses, Clichy, Impressions de ménage ; Paris le matin, Paris le soir, Oraisons funèbres, Boudoirs et mansardes, les Cabarets, les Anglais chez eux

Mais s’il était artiste, il n’était pas homme d’affaires : la faillite du Journal des gens du monde, qu’il avait créé, l’amena à la prison pour dettes de Clichy, ce qui lui procura cependant de nouveaux sujets d’observation…

Ami de Balzac, de Théophile Gautier, de Jules Sandeau, des frères Goncourt, il part en 1847 en voyage en Angleterre, dont il découvre les  abyssaux contrastes sociaux qu’il croque dans L’Illustration. « On ne sait pas, écrira-t-il, ce que c’est que la richesse et la pauvreté, que le luxe et la misère, que le vol et la prostitution, quand on n’a pas vu l’Angleterre. »

anglais chez eux

Infatigable dans sa production dessinée, il trouve encore le temps d’écrire un roman, Michel, remarqué par Sainte-Beuve – et de tenter de mettre au point, mais sans succès, un… procédé pour diriger les ballons.

À la fois gai et amer.

« Fourberies et peintures, hypocrisies du dedans, du dehors, faux serments et faux cheveux, il savait tout. […] Il a tout saisi, les lorettes maquillées et les bourgeois ventrus, la cour d’assises, le voyou. Elle restera, cette autre comédie humaine, qu’on ne peut regarder sans sourire, sans soupirer, sans frissonner aussi, ce monde grouillant, bizarre, parfumé, charmant, hideux, qui attire et qui repousse et qui fait venir aux lèvres à la fois le baiser et le mépris. », analyse Jules Clarétie.

fourberies de femmes

« Il est satirique, mais n’a rien de cruel ; il voit notre pauvre espèce telle qu’elle est et ne place pas très haut sa moyenne mesure : il ne lui prête rien d’odieux à plaisir. », complète Sainte-Beuve.

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« Il n’est pas tout à fait un caricaturiste, ni même uniquement un artiste, il est aussi un littérateur. Il effleure, il fait deviner. Le caractère particulier de son comique est une grande finesse d’observation, qui va quelquefois jusqu’à la ténuité. » résume Baudelaire dans les Curiosités du XIXe siècle français.

deesse de la liberte

« Il est l’observation même. Tout ce qui a passé et défilé sous nos yeux depuis trente-cinq ans en fait de mœurs, de costumes, de formes galantes, de figures élégantes, de plaisirs, de folies et de repentirs, tous les masques et les dessous de masques, les carnavals et leurs lendemains, les théâtres et leurs coulisses, les amours et leurs revers, toutes les malices d’enfants petits ou grands, les diableries féminines ou parisiennes, comme on les a vues et comme on les regrette, toujours renaissantes et renouvelées, et toujours semblables, il a tout dit, tout montré, et d’une façon si légère, si piquante, si parlante, que ceux même qui ne sont d’aucun métier ni d’aucun art, qui n’ont que la curiosité du passant, rien que pour s’être arrêtés à regarder aux vitres, ou sur le marbre d’une table de café, quelques-unes de ces milliers d’images qu’il laissait s’envoler chaque jour, en ont emporté en eux le trait et retenu à jamais la spirituelle et mordante légende. » Sainte-Beuve. (Nouveaux Lundis)

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Masques et Visages

La série Masques et Visages comprend une petite dizaine de volumes, parus chez différents éditeurs, tant du vivant de Gavarni (7 volumes entre 1857 et 1862) que de manière posthume (1868 et 1886).

Ce sont ces derniers que nous proposons aujourd’hui

Le premier, paru à La Librairie du Figaro, mêle dialogues et petites vignettes, dans des scènes de mœurs plus ou moins datées : La Vie de jeune homme ; Les Enfants terribles ; Les Invalides su sentiment ; L’Argent ; Histoire de politiques ; Balivernes parisiennes, etc.

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Le second, publié par Calmann-Lévy, rassemble des portraits illustrés d’une courte légende : Études d’androgynes, Les Lorettes vieillies ; Les Partageuses.dividende

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Masques et Visages. Préface par Henri Rochefort, Vie de Gavarni par Jules Clarétie.

Paris, Librairie du Figaro – Docks de la Librairie, 1868.
Un volume 26 x 18 cms. 352 pages. Un portrait hors texte de Gavarni sous serpente. Pleine reliure percaline rouge. Dos lisse à décor dorés. Plats décorés à froid. Tranches dorées.
Extérieur un peu sali. Intérieur en très bon état.

75 €

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Masques et visages, notice par Sainte-Beuve

Paris, Calmann-Lévy, [1886, date BNF].
Un volume 37 x 27 cms. 151 pages imprimées uniquement au recto sur papier très fort. Percaline éditeur, plat illustré.
Reliure un peu frottée, des rousseurs sur quelques planches.

75 €

La substance de tous les Dictionnaires

C’est ce que promet le Dictionnaire des Dictionnaires, paru en 1892 : « La substance de tous les dictionnaires, c’est-à-dire le résumé des connaissances humaines, sous forme de vocabulaire. »

Rien de moins.

Paul Guérin [1830-1908], son maître d’œuvre et responsable éditorial, également connu pour ses quinze volumes consacrés aux Petits Bollandistes : vie des Saints, savait s’entourer. On trouve, parmi ses collaborateurs, des académiciens, des écrivains comme Paul Bourget ou Victor Fournel, ou des musiciens comme Camille Saint-Saëns.

L’approche d’Un Million de faits, dont nous parlions ici, était thématique. Celle du Dictionnaire des dictionnaires est alphabétique.

Mais l’objectif est le même : offrir sous un volume réduit la quintessence du Savoir, à une époque où l’on croyait encore que c’était possible.

Le projet

Le but est de vulgariser, au sens noble du terme :

  • « Les différentes branches des Lettres, des Sciences, des Arts, des Métiers ont été confiées à des hommes spéciaux, à la fois savants et vulgarisateurs, qui ont su présenter les principes, donner le dernier mot de la science, en indiquer toutes les applications pratiques et mettre les objets les plus abstraits et les plus ardus à la portée de tous, en se faisant comprendre par ceux mêmes qui n’y sont point initiés. »

De combler des lacunes :

  • « Le croirait-on ? il n’existe pas un Dictionnaire des Sciences militaires. Les termes de guerre, de fortification, de topographie, sont définis, expliqués, par des écrivains militaires.
    Les dictionnaires ne comprennent rien ou presque rien sur les termes de Bourse ou de Finance ; aussi combien de personnes lisent dans leur journal le bulletin financier ou le tableau de la bourse, sans comprendre.
    Pour la Médecine, chaque maladie est décrite ; on en donne le diagnostic et le pronostic ; vient ensuite ce qui concerne le traitement.
    Le dictionnaire contient l’histoire, de chaque ville, de chaque pays, de chaque peuple ; des événements ; des Institutions ; des Factions et des Partis. »

De se mettre à portée de tous :

  • « Tout le monde ne peut pas consacrer cinq ou six cents francs à l’acquisition d’une encyclopédie. »

Et d’être de son siècle :

  • « C’est qu’en effet les sciences et les idées s’étendent d’un essor ininterrompu dans la sphère indéfiniment dilatée des choses de l’esprit. Tout va, tout progresse ; tout change aussi. Bien des hautes vérités scientifiques viennent seulement d’être rendues accessibles à la démonstration. D’autres, à demi-comprises aujourd’hui, appartiennent moins au présent qu’à l’avenir.
    La langue n’est jamais faite ; les Dictionnaires qui prétendent la savoir au dernier point de sa formation, sont perpétuellement à recommencer. Instrument obéissant du monde et des auteurs, elle doit être mobile à leur gré, comme les variations de leurs caprices. La rénovation sans trêve imposée ; et elle ne s’arrête de créer des titres pour les acquisitions incessantes que lui apportent : l’histoire et la description de la nature, l’économie sociale, l’industrie, le commerce, l’agriculture.
    Rien ne demeure à l’état fixe. On voit les décrets et les lois, comme les réglementations les mieux assises, se transformer de fond en comble dans des espaces de temps à peine appréciables. La machine politique change d’aspects à tous ses mouvements. Les mœurs et les habitudes se modifient par contre-coup ; les arts et les lettres ont leurs glorieuses révolutions, et les activités contemporaines deviennent bientôt des restes, des souvenirs du passé que d’autres activités remplacent, non moins ambitieuses d’appartenir à l’histoire. »
    (Extraits de l’Avertissement et de la longue Introduction, remarquable de finesse, qui sont en ligne ici).

Une ambition réalisée ?

Si le succès commercial n’est pas au rendez-vous, la pertinence éditoriale de la série est encore aujourd’hui reconnue :

  • « Les lexicographes de la fin du XIXe siècle qui auraient dû enregistrer l’apport romantique sont, à l’exception de Pierre Larousse et de Guérin, des puristes qui ont repoussé les innovations réalisées à partir de 1830. C’est à cette date que s’arrêtent les exemples fournis par Littré. […] Après le Littré, le Grand Larousse universel du XIXe siècle et le Dictionnaire général [d’Hatzfeld], la lexicographie française n’a produit au XIXe siècle qu’un très petit nombre d’œuvres. Cette lacune se comprend : il fallait du courage à un lexicographe pour rédiger un dictionnaire après la publication d’œuvres aussi remarquables ! Le Dictionnaire de l’Académie de 1878 n’apporte aucune innovation par rapport à l’édition de 1835, imitée de très près.
    Le seul recueil qu’il soit nécessaire de mentionner est le Dictionnaire des dictionnaires de Paul Guérin (6 vol. in-4°, 1892), qui est un répertoire exhaustif, enrichi de nombreux exemples, malheureusement présentés sans références, de la langue de la fin du XIXe siècle. » (Georges Matoré. Histoire des dictionnaires français. Larousse)

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08034GUERIN Paul [Dir]

Dictionnaire des Dictionnaires, Lettres, Sciences, Arts, Encyclopédie universelle. 6/6

Paris, Librairie des Imprimeries Réunies, sans date [1892].
6 volumes 31,5 x 25 cms. XXXV-1200 + 1196 + 1200 +1196 + 1196 + 1261 pages. Texte sur 3 colonnes.
Pleine reliure éditeur. Dos à 4 nerfs. Titres et tomaisons dorés.
Quelques frottements aux dos et aux bords. Très bon état intérieur.

300 € + port (poids : 25 kgs)

Le Journal de l’Année

Que restera-t-il de l’année 2013 ? De nombreux volumes à paraître nous le diront bientôt….

Mais qu’était-il resté en 1835 de l’année 1834 ?, en 1836 de l’année 1835 ? et en 1837 de l’année précédente ?

Au XIXe siècle, deux séries d’ouvrages tentaient de répondre à cette question, avec deux approches différentes

L’approche synthétique

C’est celle de Jules Zeller [1820-1900], avec son Année historique, revue annuelle des questions et des événements politiques en France, en Europe et dans les principaux États du monde.

La série ne vécut que 4 ans, de 1860 à 1863, chez Hachette.

L’éditeur n’était pourtant pas n’importe qui ; ni l’auteur, que la BNF décrit ainsi : « Historien. – Docteur ès lettres (1849). – Professeur d’histoire à l’École normale supérieure et à l’École polytechnique. – Inspecteur général de l’enseignement supérieur de 1876 à 1888. – Membre de l’Académie des sciences morales et politiques (1874), président de l’Institut (1886). – Ancien recteur de l’Académie de Strasbourg. »

Son plan est géographico-thématique, les trois quarts du texte étant consacrés à l’Europe (avec une synthèse « générale et diplomatique », suivie d’une revue par pays), le dernier quart se consacrant au reste du monde.

Zeller se concentre sur les événements politiques et diplomatiques, et livre une Conclusion synthétique incluant une revue de presse internationale.

Ainsi, pour 1862 :

« Une sorte de malaise continu, d’embarras indéfinissable, quelque chose comme une lourde atmosphère a obscurci les vues les plus claires, paralysé les volontés les plus énergiques. L’année 1862 n’a presque rien vu aboutir. La guerre, la diplomatie, les réformes, n’ont pas partout et toujours atteint leur but. Point de victoire décisive, point de traité de paix ou de commerce ; peu d’institutions nouvelles, définitives. […] L’année 1862 ira rejoindre ses aînées, sans grande louange et sans trop de blâme. »

L’approche détaillée

C’est celle de l’Annuaire historique universel qui, lui, vécut de 1828 à 1861.

Fondé par le publiciste Charles-Louis Lesur, il fut continué par Ulysse Tencé, avocat à la Cour Royale de Paris, puis par Armand Fouquier, que la BNF décrit comme « Homme de lettres. – A lancé les « Causes célèbres de tous les peuples », éditeur des revues « L’Aigle » et « Le Musée universel ». – Fut professeur de philosophie. »

C’est de loin notre préféré car, très riche mais parfaitement structuré, il réserve, sous son aspect très austère, de nombreuses surprises.

Prenons comme exemple l’Annuaire de 1834, rédigé par Tencé. Nous sommes sous Louis-Philippe.

Symptomatiquement, les chapitres se nomment Histoire de France, Histoire des États-Unis Mexicains, etc. Le récit est principalement événementiel – et ne sacrifie pas les détails pertinents.

Par contre, l’Europe y représente les 6/7e du texte, et le reste concerne les affaires d’Amérique du Nord et du Sud. L’Afrique, l’Asie et l’Océanie sont totalement ignorées.

Beaucoup de place est accordée aux affaires législatives, administratives et juridiques – ce qui ne peut étonner, étant donné les fonctions de l’auteur. Mais cela permet de bien percevoir le contexte politique de l’époque, la rédaction étant pertinente et claire.

Ce qui fait aussi le prix de cette série, ce sont les Documents Historiques fournis en appendice, sur près de 200 pages, comme par exemple :

  • Un Tableau statistique et comparatif des principales puissances en 1834 (surface, population, revenu, dette, effectifs militaires)
  • Des textes de lois comme celle, bourrée de chiffres, fixant le budget annuel de l’État français
    • « Il y avait donc insuffisance de 33 533 132 francs, et le ministre des finances déclarait, en annonçant d’autres demandes de crédit qui, par leur nature, devaient être l’objet de propositions spéciales, que le déficit serait plus considérable encore. Ce déficit, qu’il portait à la somme ronde de 70 millions, ne pouvait être couvert que par le crédit ou par une augmentation d’impôts. »
  • Le texte du traité entre la France et les États-Unis, qui fixe, entre autres, le montant maximum des droits de douane applicables aux vins français
  • Les résultats détaillés des élections générales
  • Le discours du Roi des Belges, qui évoque « une sévère économie dans les dépenses publiques » et « une loi spéciale sur les étrangers, afin que l’hospitalité traditionnelle de la Belgique ne puisse devenir une arme contre elle-même. »
  • L’Ukase de l’Empereur de Russie « relatif aux Polonais qui se sont exilés volontairement », portant confiscation de leurs biens comme « complices de la rébellion»
  • Le Décret royal espagnol portant déchéance de leurs droits à la couronne de toute la lignée des Bourbon
  • Le Discours au Congrès du Président des États-Unis, présentant un budget en excédent…
  • Des rapports officiels, comme celui sur L’Administration de la Justice :
    • Crimes : « Parmi les accusés des crimes contre les personnes, 57 sur 100 ne savaient pas même lire. Ce rapport est de 61 pour 100 pour les accusés de crimes contre les propriétés. […] Sur 100 de ces accusés, 32 travaillaient pour leur compte, 59 pour le compte d’autrui, et 9 seulement ne se livraient à aucun travail. […] Les femmes représentent 18 sur 100 des accusés, mais dans les crimes contre les personnes on ne trouve que 13 femmes sur 100 accusés, tandis que dans les crimes contre les propriétés on en trouve 19 pour 100. […] Le département de la Seine compte 1 accusé pour 1138 habitants, celui de la Corse 1 accusé pour 1714 habitants, celui des Landes 1 accusé pour 10 436 habitants, celui de la Creuse 1 accusé pour 10 827 habitants. […] Sur les 7565 accusés, 3117 ont été acquittés, et 4448 condamnés, savoir : à mort : 74 ; aux travaux forcés à perpétuité : 228 ; aux travaux forcés à temps : 882 ; à la réclusion : 851 ; à la détention : 1 ; au carcan : 1 ; à des peines correctionnelles : 2369 ; enfants de moins de 16 ans détenus par voie de correction : 42. » Suivent des tableaux statistiques sur le pourcentage d’acquittés par département, et par type de crime.
      Le même schéma se répète pour les délits de presse, et les délits ordinaires.

Suit une Chronique de l’année, (de 74 pages) où l’on trouve, entre autres, des faits divers ; la météorologie à Stuttgart ; le programme de l’Opéra-Comique ; le récit d’un duel politique « dont l’issue a été fatale à l’honorable M. Dulong, dont l’adversaire était le général Bugeaud» ; le nombre moyen de timbres employés chaque jour par les principaux journaux ; etc. 

Mais ce sont les statistiques établies par le…  Bureau des Longitudes qui nous semblent mériter la palme :

  • « La ville de Paris a consommé 595 585 hectolitres de vin, 27 794 d’eau-de-vie, 79 948 de bière, 678 159 kilogrammes de raisin, 68 408 bœufs, 15 290 vaches, 60 237 veaux, 306 227 moutons, 67 241 porcs ; on a vendu pour 731 590 francs d’huîtres, 399 667 de poissons d’eau douce, 6 660 590 de volaille et gibier, 9 196 274 de beurre, 4 653 959 d’œufs ; il est entré 7 655 592 bottes de foin, 11 511 976 de paille et 893 873 hectolitres d’avoine. [Nous vous laisserons comparer par vous-mêmes avec les années suivantes…]
  • Il est né à domicile en mariage 8515 garçons et 8029 filles ; hors mariage 2420 garçons et 2291 filles ; aux hopitaux, en mariage, 258 garçons et 244 filles ; hors mariage 2301 garçons et 225 filles. Le nombre des enfants naturels reconnus s’est élevé à 2157 et celui des enfants abandonnés à 7080.
  • On a célébré 6767 mariages, dont 5315 entre garçons et filles, 347 entre garçons et veuves, 894 entre veufs et filles et 211 entre veufs et veuves.
  • Le nombre des décès s’est élevé à 44 463, sur lesquels on compte 18 602 du choléra et 386 de la petite-vérole. »

Le volume se termine par :

1) Une (trop courte) Note pour servir à l’histoire des Arts et Lettres :

On y trouve, pour le Salon de 1834 :

  • Des statistiques : 1956 tableaux, aquarelles et dessins ; 18 sculptures ; 17 plans en relief ; 82 gravures au burin ; 71 lithographies ; soit au total 2314 œuvres exposées
  • Et un point de vue critique : « Le tableau d’Ingres, Le Martyr de Symphorien, n’a pas eu auprès du public autant de succès qu’il a fait de bruit. » (une colonne entière de texte détaille cette « masse de choses pénibles à voir »)

– En littérature, le succès de l’année fut Paroles d’un croyant, de Lamennais, « répandu à plus de 50 000 exemplaires ». Se sont également distingués Balzac, avec Eugénie Grandet et George Sand, avec Jacques.

– Au théâtre, 1834 ne compte « que » 187 pièces (contre 219 l’année précédente), écrites par 118 auteurs : 5 comédies ; 12 opéras ; 7 ballets pantomimes ; 36 drames ou mélodrames ; 127 vaudevilles.

2) Une Note sur l’Exposition des produits de l’Industrie Française – qui détaille même la liste des exposants – et qui mêle louanges et blâmes :

  • « Nos usines se sont multipliées, agrandies ; nos machines se sont perfectionnées ; notre fabrication, en s’améliorant, s’est faite à plus bas prix. »
  • « Nos fabriques de linge et de toiles laissent beaucoup à désirer. Le linge damassé que nous avons vu était réellement médiocre, et quand on demandait le prix de quelques belles toiles, éparses ça et là, le charme cessait tout à coup devant les sommes exorbitantes auxquelles on les évaluait. »

Mais heureusement, un « concours entre les facteurs de pianos et de harpes » a détendu le rédacteur…

3) Une Nécrologiemêlant des célébrités, comme le général La Fayette ; et des parfaits inconnus, comme « Cuillier-Perron (Pierre-François), ancien général des armées de l’empereur des Mogols, décédé à sa terre du Fresne (Loir-et-Cher). Il était né vers 1752. »

Quel intérêt, tout cela ?

Se replacer dans le contexte de l’époque, mais aussi peut-être méditer sur la roue de l’Histoire…

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02021_1ZELLER Jules

L’année historique 1862, revue annuelle des questions et des événements politiques en France, en Europe et dans les principaux États du monde

Paris, Hachette, 1863.
Un volume 18 x 12 cms. 473 pages. Reliure demi-basane bordeaux. Dos insolé à 4 nerfs. Pièces de titres marron. Intérieur frais. Frottements aux coins et coiffes. Deuxième plat risquant de se détacher facilement
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02025TENCÉ Ulysse

Annuaire historique universel pour 1834
Paris, Thoisnier-Desplaces, 1835. Un volume 21 x 14 cms. 775 + 207 pages. Reliure demi-chagrin. Dos à faux nerfs. Titre et tomaison dorés. Très bon état. Texte très frais, quelques rares rousseurs.
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Annuaire historique universel pour 1835
Paris, Thoisnier-Desplaces, 1836. Un volume 21 x 14 cms. 688 + 296 pages. Reliure demi-chagrin. Dos à faux nerfs. Titre et tomaison dorés. Très bon état. Texte très frais, quelques rares rousseurs.
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02027_1TENCÉ Ulysse

Annuaire historique universel pour 1836
Paris, Thoisnier-Desplaces, 1837. Un volume 21 x 14 cms. 656 + 274 pages. Reliure demi-chagrin. Dos à faux nerfs. Titre et tomaison dorés. Très bon état. Texte très frais, quelques rares rousseurs.
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02028TENCÉ Ulysse

Annuaire historique universel pour 1837

Paris, Thoisnier-Desplaces, 1838. Un volume 21 x 14 cms. 688 + 296 pages. Reliure demi-chagrin. Dos à faux nerfs. Titre et tomaison dorés. Très bon état. Texte très frais, quelques rares rousseurs.
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02029FOUQUIER Armand

Annuaire historique universel pour 1845
Paris, Thoisnier-Desplaces, 1847. Un volume 21 x 14 cms. 543 + 236 pages. Reliure demi-chagrin. Dos à faux nerfs. Titre et tomaison dorés. Très bon état. Texte très frais, quelques rares rousseurs.
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Annuaire historique universel pour 1846
Paris, Thoisnier-Desplaces, 1847. Un volume 21 x 14 cms. 548 + 356 pages. Reliure demi-chagrin. Dos à faux nerfs. Titre et tomaison dorés. Accident à la coiffe supérieure. Texte très frais, quelques rares rousseurs.
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Le vieux bouquin, essai monochrome – Octave Uzanne

Nunc victi, tristes.
Virgile.

05494aGloire à toi, bouquin ! — Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé ! — Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux Bibliophiles rougissent ! — Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,  — Gloire à toi !

Que je t’aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de vieux veau fauve ! que je t’aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t’ont rongé !

Passées au vermillon comme les lèvres d’une courtisane antique, tes tranches harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords flétris ; l’orageux coloris de tes gardes, si magistralement disposé en étranges volutes s’est atténué dans les tons fins d’une gouache et ton signet de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.

Ton titre, noble passeport littéraire, est parti pièce à pièce dans l’amertume du vagabondage, tes coins écorchés par les plus farouches brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes nervures effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.

Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de l’orgueil de ton auteur, tu descendis majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la Sainte Chapelle ou de la Galerie des Merciers, depuis le jour, où, de la Cour à la Ruelle, de la Gazette à l’Académie, Paris, pendant de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée !

Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais si allègrement de la main blasée d’un Censeur Royal aux doigts rosés d’une Duchesse, de l’épiderme voluptueux et flatteur d’un Prélat aux aridités noueuses d’une pression de Savant !

Les années ont enterré les années, les amants de la première heure ont disparu ; les rois s’en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise ; —les dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c’est à peine si le regard hâtif de quelqu’érudit t’a caressé par hasard dans la passion fiévreuse de ses recherches.

D’après les naïvetés graphiques laissées sur ton faux titre, d’après tes ex-libris héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, d’après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait longuement à reconstituer ta vie errante?

Dans l’interligne de ton impression, quels mémoires à écrire ! que de piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines typographiques, corrigées par une main toute paternelle !

Bouquin, pauvre bouquin ! Victime du droit d’aînesse des livres ! —Tes grands frères in-4°, fiers de leur majorat de première édition sont recherchés, estimés, soignés.

Toi, malheureux enfant d’un second lit d’impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué dans la patiente attente d’un Saint-Vincent-de-Paul Bibliophile.

Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console ; dans une tiède atmosphère d’étude, secoue la poussière de la route ; ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant qui t’a acquis, les dictames que tu contiens ; dans ces longs tête à tête, germe en lui lentement ta science, et fais-lui éprouver une lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.

Gloire à toi, bouquin, — Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé ! — Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux Bibliophiles rougissent.

Octave Uzanne. Caprices d’un bibliophile. [1878]

voeux IDL