Une année qui finit, par Jules Clarétie, de l’Académie Française

« Je viens de brûler mon vieil almanach, l’almanach que j’avais accroché, tout doré, tout souriant, l’an passé, près de la cheminée. Je l’ai mis sur le feu, n’ayant plus besoin de lui, content de le voir finir. C’est d’abord le ruban, le petit ruban rose, un peu jauni par ces douze mois, qui s’est embrasé et a brusquement disparu. L’almanach était encore intact ; je pouvais lire le nom de ces jours à présent parcourus, dépensés, oubliés. Pauvre almanach, comme je lui avais – je m’en souviens – souhaité la bonne année en lui disant : « Réponds-moi ! que m’apportes-tu d’heureux ? »

On croit toujours que ces morceaux de carton valent mieux que les autres. Mais plus on avance, plus on s’aperçoit que les hommes et les almanachs se ressemblent toujours.

Celui-ci, cependant, sur le brasier, semblait se plaindre. Il gémissait avant de brûler et (les choses ont leurs agonies) se tordait, comme pour me dire : « De quoi suis-je coupable ? » Tout à coup, la flamme a éclaté, l’enveloppant, le caressant, toute joyeuse de dévorer quelque chose, et quelle chose, une année ! Les colonnes des mois sont devenues noires, le carton s’est effeuillé, s’est divisé, tombant en fragments où couraient ces longues files d’étincelles qui ressemblent à des armées en marche.

Les noms des jours, les noms des mois s’effaçaient… Je me suis trouvé devant un peu de poussière noire – tout ce qui nous reste d’une année finie – des cendres !

Que j’ai bien fait de la brûler : au moins il ne me reste rien sous les yeux des journées qui viennent de finir. Le souvenir seul, et c’est bien assez ! Je ne reverrai pas ce carré de carton où je cherchais les jours de fête, où je marquais chaque nom de saint ou de sainte par une espérance – calendrier en avenir que je m’étais construit et qu’un n’était qu’un calendrier en Espagne !

Au feu, ces almanachs menteurs !

Pourquoi ne peut-on avec eux brûler d’un seul coup le vieil homme, dépouiller le passé, changer de peines comme on change de vêtements …. En Amérique, dans quelques cités industrielles de l’Angleterre où les maisons sont construites en bois, on met le feu tous les ans aux vieilles demeures. On se réchauffe aux débris des vieilles habitations, et l’on en construit à côté de nouvelles : « Je voudrais vivre ainsi, disait un jour Michelet, dans un renouvellement perpétuel ! »

Pourtant, je trouve qu’il vient vite – et tout seul – ce renouvellement, et qu’on n’a besoin de rien détruire. Les choses tombent d’elles-mêmes, et les hommes et les sentiments. Qu’il en emporte, de parcelles, de chacun de nous, ce vieil almanach, d’illusions détruites, d’amitiés perdues, d’espoirs aux ailes brisées. Laissons tout cela partir, laissons s’envoler les hirondelles !

Mais comment tant de choses, dites-moi, peuvent-elles tenir sur un morceau de papier satiné ? Trois cent soixante-cinq jours : c’est bien court, c’est bien long.

Je ne regarde pas sans un certain frisson l’almanach nouveau. S’il pouvait parler, s’il pouvait nous dire…

Bah ! qu’il se taise ! Toute nouvelle année est une nouvelle maîtresse.

On sait bien qu’elle nous trompera, que ses serments sont de chrysocale (1) ; on sait qu’elle promet et qu’elle ne tient pas, qu’elle donne plus de morsures que de baisers, que si elle a des lèvres, elle a des ongles, qu’elle est femme comme les autres, mais on ne reculerait pas pour un empire. En route. Et d’ailleurs, cette année nouvelle, si elle se joue de nous, elle en trompera bien d’autres avec nous ! En fait de maîtresses aussi : c’est une consolation.

À la place du vieil almanach en cendres, j’ai accroché, non sans émotion, l’almanach tout neuf, l’almanach brillant de l’an nouveau. »

Texte paru le 25 décembre 1888 dans La Lecture, revue sur laquelle nous reviendrons prochainement.  

(1) chrysocale : bronze ayant un peu l’aspect de l’or

– – – – – – – – –

Voici un almanach, que personne n’a fait brûler… :

02005aCHAMPROUX Stan.

Almanach des centenaires pour 1887

Imprimerie Maheu à Bruxelles, sans date (1887).
Un volume 15 x 11 cms. 192 pages. Demi-reliure. Dos à 5 nerfs. Coiffes frottées, petite déchirure à la coiffe inférieure. Texte bien frais.

25 € + port

Un commentaire sur “Une année qui finit, par Jules Clarétie, de l’Académie Française

  1. CéCédille dit :

    Joli texte, d’un brillant un peu chrysocale… !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s