Voltaire exégète biblique… et apologiste de la religion chrétienne, parait-il

06216_1Voltaire n’a jamais formellement reconnu cet ouvrage, La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S.M.L.R.D.P., paru en 1776 sans nom d’éditeur, et avec de faux lieux d’impression (Londres pour Genève ou pour Amsterdam).

Mais sa correspondance, avec Frédéric II de Prusse, avec Condorcet, ne laisse aucun doute à ce sujet, pas plus que ses disculpations plus ou moins embarrassées. (cf. la Bibliographie de Bengesco au n° 1861)

Un plan curieux

Le contenu du volume est tout aussi elliptique que la « signature », par des « Aumôniers » de ce qui peut être décodé comme « Sa Majesté Le Roi de Prusse ».

Pas de Préface, pas d’Avant-Propos, c’est-à-dire pas de texte où l’on fait part de ses intentions, où l’on explique sa démarche, voire où l’on se justifie – mais aussi où l’on se dévoile.

Simplement le texte biblique, abrégé, et des notes, fort nombreuses (156 par exemple pour la Genèse). Parfois un Avertissement.

Du moins jusqu’au livre d’Esther.

Ensuite le plan change plusieurs fois – sans doute pour justifier la fiction de plusieurs auteurs différents.

Les Livres des Prophètes sont simplement résumés, sans que le texte biblique apparaisse, les commentaires étant mêlés au résumé.

Des Macchabées jusqu’à la fin de l’Ancien Testament, un soi-disant quatrième commentateur, « travaillant d’une manière différente des trois autres », rédige un Sommaire de l’Histoire juive.

Le Nouveau Testament, dans cette édition (qui sera l’année suivante suivie d’une autre en deux volumes), tient en 25 pages, consacrées à des articles historiques sur Hérode (vie publique, vie privée, monuments) ;  sur les sectes (Pharisiens, Saducéens, Samaritains) ; et à un Sommaire historique des quatre Évangiles, dans lequel est ébauché le relevé des contradictions entre les quatre Évangélistes.

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Une critique historique

Voltaire se veut historien, et établit par exemple la filiation entre les croyances du peuple hébreu et celles des autres peuples de l’antiquité ; ou relie la croyance que le soleil ne produit pas la lumière aux conceptions de Zoroastre, qui d’après lui subsistent jusqu’à Descartes. Il rapproche aussi le Jardin d’Éden des Jardins des Hespérides.

Une critique textuelle, à l’affut de la moindre contradiction

Mais il prend aussi un malin plaisir à relever toutes les contradictions du texte biblique, que ce soit l’Ancien ou le Nouveau Testament.

  • Ainsi, au premier chapitre du livre des Juges, il note : « Immédiatement après, les Juifs sont réduits en esclavage pour la troisième fois par ces mêmes Cananéens qui avaient été exterminés jusqu’au dernier. Ce chaos historique est bien difficile à débrouiller. »
  • Et à propos de la Pythonisse, au livre de David : « Il y avait un an ou deux que Samuel était mort, lorsque Saül s’adressa à la Pythonisse pour évoquer ses mânes, son ombre. Mais comment évoquait-on une ombre ? Nous croyons avoir prouvé ailleurs que rien n’était plus naturel, ni plus conforme à la sottise humaine […] Sitôt que des imbéciles voulurent voir des âmes et des ombres, il y eut bientôt des charlatans qui les montrèrent pour de l’argent. On cacha souvent une figure dans le fond d’une caverne, et on la fit paraître par le moyen d’un seul flambeau derrière elle. »

Il n’hésite pas à s’appuyer sur des commentateurs célèbres, comme Dom Calmet [à qui nous avons consacré un article ici] : « Il y a de grandes difficultés dans ce commencement du Deutéronome. Calmet en convient : « Nos meilleurs critiques, dit-il, reconnaissent qu’il y a dans ces livres des additions qu’on y a mises pour expliquer quelques endroits obscurs, ou pour suppléer ce qu’on croit y manquer pour une parfaite intelligence. » »

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Opposition entre Foi et Raison

Pourquoi cette recherche forcenée des contradictions du texte ?

Pour que l’on distingue ce qui relève de la Foi et ce qui relève de la Raison. Car Voltaire veut combattre, ici comme ailleurs, ses ennemis principaux, qu’il avait définis dans une lettre à Damilaville du 25 mars 1765 : l’erreur, l’ignorance et le fanatisme :

  • À propos de la création d’Ève à partir d’une côte arrachée à Adam : « Saint Augustin croit que Dieu ne rendit point à Adam sa côte ; et qu’ainsi Adam eut toujours une côte de moins. C’était apparemment une des fausses côtes ; car le manque d’une des côtes principales eût été trop dangereux. Il serait difficile de comprendre comment on arracha une côte à Adam sans qu’il le sentit, si cela ne nous était pas révélé. Il est aisé de voir que cette femme formée de la côte d’un homme est un symbole de l’union qui doit régner dans le mariage. Cela n’empêche pas que Dieu ne formât réellement Ève de la côte d’Adam, à la lettre : un fait allégorique n’en est pas moins un fait. »
  • À propos du Déluge : « Les critiques incrédules, qui nient tout, nient aussi ce déluge, sous prétexte qu’il n’y a point en effet de fontaines du grand abîme et de cataractes dans les cieux, etc., etc. Mais on le croyait alors, et les Juifs avaient emprunté ces idées grossières des Syriens, des Chaldéens et des Égyptiens. Des accessoires peuvent être faux, quoique le fond soit véritable. Ce n’est pas avec les yeux de la raison qu’il faut lire ce livre, mais avec ceux de la foi. »

Persiflage

Voltaire n’oublie surtout pas de persifler, comme toujours :

  • « Nous croyons fermement que Moïse est le seul auteur [du Pentateuque], comme l’Église le croit. Nous avons simplement exposé avec candeur l’opinion de nos adversaires. »
  • « Ce sont de petites difficultés [d’interprétation] qui se rencontrent souvent, et par dessus lesquelles il faut passer pour aller à l’essentiel. Cet essentiel est la piété, la foi, la soumission entière au chef de l’Église et aux Conciles œcuméniques. Sans cette soumission, qui pourrait comprendre par son seul entendement comment Dieu, qui s’entretenait si familièrement avec Abraham fut sur le point de brûler cinq villes entières ? quelle langue Dieu parlait ? comment il fit rire Sarah ? comment il mangea ? Chaque mot peut faire naître un doute dans l’âme la plus fidèle. Ne lisons donc point l’Écriture dans la vaine espérance de l’entendre parfaitement ; mais dans la ferme résolution de la vénérer, en n’y entendant pas plus que les Commentateurs. »

La religion de Voltaire

Des volumes entiers ont été écrits sur le sujet. Il n’y a pas lieu d’y revenir ici.

Disons simplement que Voltaire croit en un Être suprême : « Il est aussi ridicule de dire que l’arrangement du monde ne prouve pas un artisan suprême, qu’il serait impertinent de dire qu’une horloge ne prouve pas un horloger. » (À Mme de la Tour du Pin. 15 décembre 1766)

Mais que la religion doit être séparée de la superstition. Une constante chez lui, comme l’indiquent ces deux lettres écrites à trente ans de différence :

  •  « N’est-ce pas rendre service à l’humanité de distinguer toujours, comme j’ai fait, la religion de la superstition, et méritai-je d’être persécuté pour avoir toujours dit en cent façons différentes qu’on ne fait jamais de bien à Dieu en faisant du mal aux hommes ? » (À Frédéric, prince héritier de Prusse. [Septembre 1739])
  • « Je crois l’athéisme aussi pernicieux que la superstition. » (À Marie-Louise Denis. 12 mars 1769)

La religion selon Voltaire

Au dernier paragraphe de cette Bible expliquée…, Voltaire se dévoile un peu :

« Nous ne prétendons point répéter ici toutes les objections dont la sagacité dangereuse des critiques élève des monceaux, toutes ces contradictions qu’ils prétendent trouver entre les évangélistes, toutes ces interprétations diverses que des églises opposées les unes aux autres donnent aux mêmes paroles : à Dieu ne plaise que nous faisions un recueil de disputes.
Jésus a dit à toutes les sectes : aimez Dieu, et votre prochain comme vous-même ; car c’est là tout l’homme. Tenons-nous en là si nous pouvons. Ne remplissons point d’amertume la vie de nos frères et la nôtre. Tâchons qu’on n’ait pas à nous reprocher de haïr notre prochain comme nous-mêmes. Que la religion ne soit point un signal de guerre, un mot de ralliement ; qu’elle ne soit point escortée de la superstition et du fanatisme ; qu’elle ne marche point armée du glaive, sous prétexte que Dieu fut nommé quelquefois le dieu de la vengeance ; qu’elle n’accumule point des honneurs et des trésors cimentés du sang des malheureux ; et que son fondateur, qui a vécu pauvre, et qui est mort pauvre, ne lui dise pas : ô ma fille ! Que tu ressembles mal à ton père ! » [souligné par nous]

Mais  Voltaire irait-il jusqu’à faire l’apologie de la religion chrétienne ?

On peut en douter.

Pourtant certains en sont persuadés, ou essaient de nous en persuader. Comme par exemple Athanase-René Mérault de Bizy [1744-1835], prêtre oratorien :

« Voltaire est tout à la fois apologiste et détracteur du Christianisme. Ses œuvres sont mêlées de vérité et d’erreur, de blasphèmes et d’hommages rendues à la Religion, de preuves victorieuses et d’objections qui séduisent l’ignorance. Il fournirait à deux éditeurs qui suivraient des vues différentes, deux ouvrages diamétralement opposés, dont l’un serait un trophée élevé à la gloire de la Religion, l’autre un monument du délire le plus complet, de la licence la plus effrénée, et de la déraison, où l’impiété le dispute à l’obscénité. »

Dans Voltaire apologiste de la religion chrétienne, c’est la première option que retient Mérault de Bizy, tout en ne signant pas – non plus — son collage orienté de citations (c’est une réédition de 1838, avec comme auteur « Mérault, ci-devant de l’Oratoire, et grand-vicaire du diocèse d’Orléans » qui permit de l’identifier).

Le résultat est curieux….

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06216_2[BIBLE], [VOLTAIRE]

La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S.M.L.R.D.P.

A Londres (Amsterdam), 1777.

Un volume 25 x 20 cms. 275 pages. Pleine reliure du temps. Dos à 5 nerfs, caissons ornés et pièce de titre. Tranches rouges. Reliure frottée. Intérieur très frais, sans rousseurs. Ex-libris manuscrit au dos de la page de garde.

Il s’agit de la réimpression de l’édition originale parue en 1776, tandis que parallèlement paraissait une autre version, plus conséquente, en deux volumes. Bengesco n° 1861.

300 €

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07025[MÉRAULT DE BIZY]

Voltaire apologiste de la religion chrétienne, par l’auteur des Apologistes involontaires

Paris, Méquignon junior, 1826. Un volume broché 22 x 13,5 cms. 405 pages. Couverture recollée, petit manque au dernier plat. Pages non coupées. Quelques rousseurs.

45 €

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