Une année qui finit, par Jules Clarétie, de l’Académie Française

« Je viens de brûler mon vieil almanach, l’almanach que j’avais accroché, tout doré, tout souriant, l’an passé, près de la cheminée. Je l’ai mis sur le feu, n’ayant plus besoin de lui, content de le voir finir. C’est d’abord le ruban, le petit ruban rose, un peu jauni par ces douze mois, qui s’est embrasé et a brusquement disparu. L’almanach était encore intact ; je pouvais lire le nom de ces jours à présent parcourus, dépensés, oubliés. Pauvre almanach, comme je lui avais – je m’en souviens – souhaité la bonne année en lui disant : « Réponds-moi ! que m’apportes-tu d’heureux ? »

On croit toujours que ces morceaux de carton valent mieux que les autres. Mais plus on avance, plus on s’aperçoit que les hommes et les almanachs se ressemblent toujours.

Celui-ci, cependant, sur le brasier, semblait se plaindre. Il gémissait avant de brûler et (les choses ont leurs agonies) se tordait, comme pour me dire : « De quoi suis-je coupable ? » Tout à coup, la flamme a éclaté, l’enveloppant, le caressant, toute joyeuse de dévorer quelque chose, et quelle chose, une année ! Les colonnes des mois sont devenues noires, le carton s’est effeuillé, s’est divisé, tombant en fragments où couraient ces longues files d’étincelles qui ressemblent à des armées en marche.

Les noms des jours, les noms des mois s’effaçaient… Je me suis trouvé devant un peu de poussière noire – tout ce qui nous reste d’une année finie – des cendres !

Que j’ai bien fait de la brûler : au moins il ne me reste rien sous les yeux des journées qui viennent de finir. Le souvenir seul, et c’est bien assez ! Je ne reverrai pas ce carré de carton où je cherchais les jours de fête, où je marquais chaque nom de saint ou de sainte par une espérance – calendrier en avenir que je m’étais construit et qu’un n’était qu’un calendrier en Espagne !

Au feu, ces almanachs menteurs !

Pourquoi ne peut-on avec eux brûler d’un seul coup le vieil homme, dépouiller le passé, changer de peines comme on change de vêtements …. En Amérique, dans quelques cités industrielles de l’Angleterre où les maisons sont construites en bois, on met le feu tous les ans aux vieilles demeures. On se réchauffe aux débris des vieilles habitations, et l’on en construit à côté de nouvelles : « Je voudrais vivre ainsi, disait un jour Michelet, dans un renouvellement perpétuel ! »

Pourtant, je trouve qu’il vient vite – et tout seul – ce renouvellement, et qu’on n’a besoin de rien détruire. Les choses tombent d’elles-mêmes, et les hommes et les sentiments. Qu’il en emporte, de parcelles, de chacun de nous, ce vieil almanach, d’illusions détruites, d’amitiés perdues, d’espoirs aux ailes brisées. Laissons tout cela partir, laissons s’envoler les hirondelles !

Mais comment tant de choses, dites-moi, peuvent-elles tenir sur un morceau de papier satiné ? Trois cent soixante-cinq jours : c’est bien court, c’est bien long.

Je ne regarde pas sans un certain frisson l’almanach nouveau. S’il pouvait parler, s’il pouvait nous dire…

Bah ! qu’il se taise ! Toute nouvelle année est une nouvelle maîtresse.

On sait bien qu’elle nous trompera, que ses serments sont de chrysocale (1) ; on sait qu’elle promet et qu’elle ne tient pas, qu’elle donne plus de morsures que de baisers, que si elle a des lèvres, elle a des ongles, qu’elle est femme comme les autres, mais on ne reculerait pas pour un empire. En route. Et d’ailleurs, cette année nouvelle, si elle se joue de nous, elle en trompera bien d’autres avec nous ! En fait de maîtresses aussi : c’est une consolation.

À la place du vieil almanach en cendres, j’ai accroché, non sans émotion, l’almanach tout neuf, l’almanach brillant de l’an nouveau. »

Texte paru le 25 décembre 1888 dans La Lecture, revue sur laquelle nous reviendrons prochainement.  

(1) chrysocale : bronze ayant un peu l’aspect de l’or

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Voici un almanach, que personne n’a fait brûler… :

02005aCHAMPROUX Stan.

Almanach des centenaires pour 1887

Imprimerie Maheu à Bruxelles, sans date (1887).
Un volume 15 x 11 cms. 192 pages. Demi-reliure. Dos à 5 nerfs. Coiffes frottées, petite déchirure à la coiffe inférieure. Texte bien frais.

25 € + port

« Un conte de Noël de plus ! », direz-vous. Eh bien, non.

noel« Encore un conte de Noël… »

Eh bien non !

Certes, Noël, ou le mystère de la Nativité, en vers en quatre tableauxde Maurice Bouchor [1859-1925], reprend la trame traditionnelle : La Crèche, le Bœuf et l’Âne, l’Ange Gabriel, les Bergers, les Rois Mages.

Mais comment faire autrement ?

Il se distingue cependant nettement des autres Contes de Noël :

  • Bouchor par Evert van MudyenD’abord il est en vers, ce qui est assez rare, mais étonne moins quand on sait que l’auteur est poète.
  • Ensuite, il se présente la forme d’une pièce de théâtre, ce qui n’étonne pas non plus puisque Bouchor est (aussi) auteur dramatique. La Première fut donnée le 25 novembre 1890, à Paris, au… Petit-Théâtre des Marionnettes, car la version initiale du texte n’était pas destinée à être jouée par des humains. Celle que nous présentons aujourd’hui peut l’être, indique Bouchor, en précisant comment « rendre » les personnages d’animaux, tout en complétant : « Des enfants seront toujours les acteurs les mieux appropriés à la nature de cet ouvrage. »
  • Il est coupé d’intermèdes musicaux. Ainsi, quand l’Étoile réapparaît, et annonce aux Rois qu’elle va les guider jusqu’à la Crèche, elle le fait au son d’une « musique barbare et magnifique », qui succède à la musique « tendre et recueillie » qui accompagnait les Bergers.
  • Il ne se veut ni dogmatique, ni prosélyte, et l’annonce clairement dans la Préface : « « Cet ouvrage s’adresse à quiconque, faisant ou non partie de l’Église, ne se croit pas tenu, par haine de secte ou étroitesse d’esprit, de lutter contre des émotions profondément humaines et bienfaisantes. Nous n’avons eu aucune prétention de faire œuvre dogmatique. C’est la poésie de Noël que nous avons voulu dégager. »
  • Il délivre pourtant un message, qui n’est pas forcément celui auquel on s’attendrait dans ce contexte :
    • « Ne t’enorgueillis plus d’avoir un peu de bien.
      Q’uen feras-tu, pauvre homme, au jour suprême ? Rien. »
      (L’Ange Gabriel à l’avare berger Bartomieu)
    • « Mais la stricte justice abhorre l’esclavage,
      Et nul peuple, pas même une tribu sauvage,
      Non, pas un être humain n’est maudit devant Dieu. »
      (Le Roi Indien au Roi Nègre)
    • « Dans cette monstrueuse Afrique d’où je sors,
      J’ai vu l’homme écraser l’homme sans un remords,
      Toute multitude asservie,
      D’horribles dieux, ouvrage informe de nos mains,
      De rouges lacs de sang, des mers de pleurs humains,
      La mort plus douce que la vie. »
      (Monologue du Roi Nègre)

Mais Maurice Bouchor ne perd  pour autant ni son sens poétique :

  • « La lune resplendit, ronde et couleur de miel,
    Comme un large lotus sur le lac bleu du ciel,
    Que fleurissent aussi les étoiles sans nombres ;
    L’air en est radieux, mais que m’importe ? Une ombre
    Affreuse m’envahit, puisqu’elle n’est plus là,
    Celle qui, m’ayant vu pleurer, me consola. »
    (Le Roi Indien, quand l’étoile qui guidait les Rois Mages disparaît)

… ni son sens de la description. Par exemple, celle des animaux accompagnant ces mêmes Rois Mages :

  • « Des ânes tout couverts de raies ;
    Des bêtes qui n’ont point l’air vraies ;
    Des espèces de canetons
    Plus hauts que moi ; de grands moutons,
    Ayant long cou sur longues pattes,
    Qui vous taquineraient les dattes
    À même l’arbre ; et puis, tenez,
    Une montagne avec un nez
    Qu’elle allonge et qu’elle tortille
    Comme une anguille qui frétille… »

… ni son sens de l’humour :

  • « … … Ô le bon nez que j’eus
    De faire mijoter ces tripes dans leur jus !
    Elles seront à point. Près d’elles, jusqu’à l’aube,
    Dans l’ail, l’huile et le vin se parfumera ma daube.
    Puis, au retour, j’irai cueillir en mon jardin
    Le cerfeuil tout nouveau, la tendre ciboulette ;
    Ça nous parfumera richement l’omelette ;
    Et comme il faut avoir la panse bien replète,
    Nous ferons rissoler trois aunes de boudin ! »
    (Bartomieu)

…ni, non plus, le sens du message de Noël :

  • Que ce soit pour les animaux :
    « Le prêtre, immaculé dans sa blanche tunique,
    N’ensanglantera plus l’autel
    En nous égorgeant, nous, pauvres bêtes qui sommes
    De bons serviteurs pour les hommes. »
    (Le Bœuf)
  • Ou pour les hommes :
    « Adam, pauvres humains, vous a précipités
    Dans le malheur et dans le crime. […]
    En se chargeant du poids de vos iniquités,
    Le Fils de Dieu vous en délivre. […]
    Car le salut des créatures
    Sera le prix de ses tortures. »
    (L’Ange Gabriel)

Un message qui frappe d’autant plus qu’il émane d’un militant laïque, membre de la Ligue des Droits de l’Homme, futur Dreyfusard, engagé dans la création des Universités Populaires, et auteur de chansons très populaires dans les écoles de la Troisième République.

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21041_1BOUCHOR Maurice

Noël, ou le mystère de la nativité, en vers, en quatre tableaux. Envoi de l’auteur

Paris, Léon Chaillet, 1895 (sur la couverture), 1896, 6e édition (sur la page de titre). Un volume broché 19 x 11,5 cms. 80 pages.
Couverture et dos insolés avec petits manques (surtout au dos).
Envoi de l’auteur « À Mademoiselle Marguerite Boeckel, respectueux souvenir de l’auteur ».

45 € + port

21041_2

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13037BOUCHOR Maurice, TIERSOT Julien

Chants populaires pour les écoles

Paris, Hachette, 1919. Un volume 18,5 x 12,5 cms. 46 pages (textes et partitions). Couverture cartonnée. Dos toilé muet. Intérieur très frais.

10 € + port

La Bibliomanie vue par D’Alembert

BIBLIOMANIE, s. f. fureur d’avoir des livres, et d’en ramasser .

M. Descartes disait que la lecture était une conversation qu’on avait avec les grands hommes des siècles passés, mais une conversation choisie, dans laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées. Cela peut être vrai des grands hommes ; mais comme les grands hommes sont en petit nombre, on aurait tort d’étendre cette maxime à toutes sortes de livres et à toutes sortes de lectures. Tant de gens médiocres et tant de sots même ont écrit ; que l’on peut en général regarder une grande collection de livres dans quelque genre que ce soit, comme un recueil de mémoires pour servir à l’histoire de l’aveuglement et de la folie des hommes ; et on pourrait mettre au-dessus de toutes les grandes bibliothèques cette inscription philosophique : Les petites maisons de l’esprit humain.

Il s’ensuit de-là que l’amour des livres, quand il n’est pas guidé par la Philosophie et par un esprit éclairé, est une des passions les plus ridicules. Ce serait à peu près la folie d’un homme qui entasserait cinq ou six diamants sous un monceau de cailloux.

L’amour des livres n’est estimable que dans deux cas :
1°. lorsqu’on sait les estimer ce qu’ils valent, qu’on les lit en philosophe, pour profiter de ce qu’il peut y avoir de bon, et rire de ce qu’ils contiennent de mauvais ;
2°. lorsqu’on les possède pour les autres autant que pour soi, et qu’on leur en fait part avec plaisir et sans réserve. On peut sur ces deux points proposer M. Falconet pour modèle à tous ceux qui possèdent des bibliothèques, ou qui en posséderont à l’avenir.

J’ai ouï dire à un des plus beaux esprits de ce siècle, qu’il était parvenu à se faire, par un moyen assez singulier, une bibliothèque très choisie, assez nombreuse, et qui pourtant n’occupe pas beaucoup de place. S’il achète, par exemple, un ouvrage en douze volumes, où il n’y ait que six pages qui méritent d’être lues, il sépare ces six pages du reste, et jette l’ouvrage au feu. Cette manière de former une bibliothèque m’accommoderait assez.

La passion d’avoir des livres est quelquefois poussée jusqu’à une avarice très sordide. J’ai connu un fou qui avait conçu une extrême passion pour tous les livres d’Astronomie, quoiqu’il ne sût pas un mot de cette science ; il les achetait à un prix exorbitant, et les renfermait proprement dans une cassette sans les regarder. Il ne les eût pas prêté ni même laissé voir à M. Halley ou à M. Le Monnier, s’ils en eussent eu besoin. Un autre faisait relier les siens très proprement ; et de peur de les gâter, il les empruntait à d’autres quand il en avait besoin, quoiqu’il les eût dans sa bibliothèque. Il avait mis sur la porte de sa bibliothèque, ite ad vendentes [allez chez ceux qui en vendent] : aussi ne prêtait-il de livres à personne.

En général, la bibliomanie, à quelques exceptions près, est comme la passion des tableaux, des curiosités, des maisons ; ceux qui les possèdent n’en jouissent guère. Aussi un Philosophe, en entrant dans une bibliothèque, pourrait dire de presque tous les livres qu’il y voit, ce qu’un philosophe disait autrefois en entrant dans une maison fort ornée, quam multis non indigeo [Que de choses dont je n’ai que faire !].

D’Alembert [1717-1783]
Article Bibliomanie de l’Encyclopédie

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Ce texte est extrait du recueil Bibliomanies, publié par Ivres de Livres,

que vous pouvez commander ici

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Bien dans ses meubles

Eugène Viollet-le-Duc [1814-1879] acquit la célébrité par ses restaurations de monuments historiques (Carcassonne, Vézelay, Notre-Dame de Paris, etc.), toujours spectaculaires, parfois contestées.

Mais il n’était pas seulement architecte : reconstruisant le contenant, il s’intéressait également au contenu.

En témoigne son Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carlovingienne à la Renaissance, dont les six volumes mirent  17 ans à paraître, de 1858 à 1875, treize années séparant le second du premier.

Ce n’est pas un dictionnaire au sens traditionnel du terme : l’ouvrage est découpé en parties cohérentes, où l’on retrouve l’ordre alphabétique, mais aussi des traités historiques et techniques.

13340aAinsi la première partie, Les Meubles, se compose d’articles allant d’Armoire à Voile, suivis d’un Résumé historique ; d’une note sur la Vie publique de la noblesse féodale, religieuse et laïque ; d’une autre sur la Vie privée de la noblesse féodale, s’intéressant en particulier au mobilier des châteaux ; d’un texte traitant de la fabrication des meubles ; d’un autre à propos de la Vie privée de la haute bourgeoisie, et de son mobilier, bien sûr.

Le terme mobilier est partout entendu au sens large : non seulement les Meubles, mais aussi les Ustensiles ; l’Orfèvrerie ; les Instruments de musique ; les Jeux et Passe-temps ; les Outils ; les Vêtements, bijoux de corps, objets de toilette ; les Armes de guerre offensives et défensives (1), sont décrites, mais séparément.

13340b

Heureusement, un index général clôt le dernier volume. On peut ainsi retrouver l’article concernant la Chifonie sans savoir au préalable qu’il faut le chercher dans la partie concernant les instruments de musique.

13340d

L’ensemble laisse une très large place à la – parfois indispensable – illustration, souvent en couleurs, et forme un tout, à a fois détaillé et complet. Voyez par exemple les articles composant la partie alphabétique des Ustensiles : 13340f

Viollet-le-Duc se montre précurseur, en étant parmi les premiers à s’intéresser à la vie quotidienne et à ses outils :

  • « Pour connaître une époque, pour prendre une idée quelque peu exacte de ses habitudes, de ses mœurs, il ne suffit point de choisir, parmi les objets qu’elle nous a laissés, certains types rares et précieux, exceptionnels ; il est nécessaire de grouper les objets usuels, les vêtements ordinaires, les armes communes. […] Ce n’est pas par l’examen des objets de luxe que l’on peut juger une époque, mais au contraire par l’étude des produits les plus usuels. »

13340c

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(1) Le volume consacré aux armes de guerre se conclut par un traité de 52 pages consacré à La tactique des armées françaises pendant le Moyen-Âge….

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13340_1VIOLLET-LE-DUC

Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carlovingienne à la Renaissance. 6/6. Édition Originale.

Paris, Bance, Veuve Morel, 1858, 1871, 1872, 1873, 1874, 1875.
Six volumes 23 x 16 cms. 437 + 532 + 476 + 506 + 498 + 488 pages.
Nombreuses illustrations in et hors texte, noir et couleur.

Tome I : Meubles. Tome II : Ustensiles – Orfèvrerie – Instruments de musique – Jeux, Passe-temps – Outils, outillages. Tomes III et IV : Vêtements, bijoux de corps, objets de toilette. Tomes V et VI : Armes de guerre offensives et défensives. Table générale au tome VI.

Pleine reliure blanche jaunie avec pièces de titre rouges. Tranches rouges. Quelques rousseurs, un peu plus prononcées aux tomes I et II, qui ont également des mors plus fragiles.

Bon état global.

360 €

Voltaire exégète biblique… et apologiste de la religion chrétienne, parait-il

06216_1Voltaire n’a jamais formellement reconnu cet ouvrage, La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S.M.L.R.D.P., paru en 1776 sans nom d’éditeur, et avec de faux lieux d’impression (Londres pour Genève ou pour Amsterdam).

Mais sa correspondance, avec Frédéric II de Prusse, avec Condorcet, ne laisse aucun doute à ce sujet, pas plus que ses disculpations plus ou moins embarrassées. (cf. la Bibliographie de Bengesco au n° 1861)

Un plan curieux

Le contenu du volume est tout aussi elliptique que la « signature », par des « Aumôniers » de ce qui peut être décodé comme « Sa Majesté Le Roi de Prusse ».

Pas de Préface, pas d’Avant-Propos, c’est-à-dire pas de texte où l’on fait part de ses intentions, où l’on explique sa démarche, voire où l’on se justifie – mais aussi où l’on se dévoile.

Simplement le texte biblique, abrégé, et des notes, fort nombreuses (156 par exemple pour la Genèse). Parfois un Avertissement.

Du moins jusqu’au livre d’Esther.

Ensuite le plan change plusieurs fois – sans doute pour justifier la fiction de plusieurs auteurs différents.

Les Livres des Prophètes sont simplement résumés, sans que le texte biblique apparaisse, les commentaires étant mêlés au résumé.

Des Macchabées jusqu’à la fin de l’Ancien Testament, un soi-disant quatrième commentateur, « travaillant d’une manière différente des trois autres », rédige un Sommaire de l’Histoire juive.

Le Nouveau Testament, dans cette édition (qui sera l’année suivante suivie d’une autre en deux volumes), tient en 25 pages, consacrées à des articles historiques sur Hérode (vie publique, vie privée, monuments) ;  sur les sectes (Pharisiens, Saducéens, Samaritains) ; et à un Sommaire historique des quatre Évangiles, dans lequel est ébauché le relevé des contradictions entre les quatre Évangélistes.

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Une critique historique

Voltaire se veut historien, et établit par exemple la filiation entre les croyances du peuple hébreu et celles des autres peuples de l’antiquité ; ou relie la croyance que le soleil ne produit pas la lumière aux conceptions de Zoroastre, qui d’après lui subsistent jusqu’à Descartes. Il rapproche aussi le Jardin d’Éden des Jardins des Hespérides.

Une critique textuelle, à l’affut de la moindre contradiction

Mais il prend aussi un malin plaisir à relever toutes les contradictions du texte biblique, que ce soit l’Ancien ou le Nouveau Testament.

  • Ainsi, au premier chapitre du livre des Juges, il note : « Immédiatement après, les Juifs sont réduits en esclavage pour la troisième fois par ces mêmes Cananéens qui avaient été exterminés jusqu’au dernier. Ce chaos historique est bien difficile à débrouiller. »
  • Et à propos de la Pythonisse, au livre de David : « Il y avait un an ou deux que Samuel était mort, lorsque Saül s’adressa à la Pythonisse pour évoquer ses mânes, son ombre. Mais comment évoquait-on une ombre ? Nous croyons avoir prouvé ailleurs que rien n’était plus naturel, ni plus conforme à la sottise humaine […] Sitôt que des imbéciles voulurent voir des âmes et des ombres, il y eut bientôt des charlatans qui les montrèrent pour de l’argent. On cacha souvent une figure dans le fond d’une caverne, et on la fit paraître par le moyen d’un seul flambeau derrière elle. »

Il n’hésite pas à s’appuyer sur des commentateurs célèbres, comme Dom Calmet [à qui nous avons consacré un article ici] : « Il y a de grandes difficultés dans ce commencement du Deutéronome. Calmet en convient : « Nos meilleurs critiques, dit-il, reconnaissent qu’il y a dans ces livres des additions qu’on y a mises pour expliquer quelques endroits obscurs, ou pour suppléer ce qu’on croit y manquer pour une parfaite intelligence. » »

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Opposition entre Foi et Raison

Pourquoi cette recherche forcenée des contradictions du texte ?

Pour que l’on distingue ce qui relève de la Foi et ce qui relève de la Raison. Car Voltaire veut combattre, ici comme ailleurs, ses ennemis principaux, qu’il avait définis dans une lettre à Damilaville du 25 mars 1765 : l’erreur, l’ignorance et le fanatisme :

  • À propos de la création d’Ève à partir d’une côte arrachée à Adam : « Saint Augustin croit que Dieu ne rendit point à Adam sa côte ; et qu’ainsi Adam eut toujours une côte de moins. C’était apparemment une des fausses côtes ; car le manque d’une des côtes principales eût été trop dangereux. Il serait difficile de comprendre comment on arracha une côte à Adam sans qu’il le sentit, si cela ne nous était pas révélé. Il est aisé de voir que cette femme formée de la côte d’un homme est un symbole de l’union qui doit régner dans le mariage. Cela n’empêche pas que Dieu ne formât réellement Ève de la côte d’Adam, à la lettre : un fait allégorique n’en est pas moins un fait. »
  • À propos du Déluge : « Les critiques incrédules, qui nient tout, nient aussi ce déluge, sous prétexte qu’il n’y a point en effet de fontaines du grand abîme et de cataractes dans les cieux, etc., etc. Mais on le croyait alors, et les Juifs avaient emprunté ces idées grossières des Syriens, des Chaldéens et des Égyptiens. Des accessoires peuvent être faux, quoique le fond soit véritable. Ce n’est pas avec les yeux de la raison qu’il faut lire ce livre, mais avec ceux de la foi. »

Persiflage

Voltaire n’oublie surtout pas de persifler, comme toujours :

  • « Nous croyons fermement que Moïse est le seul auteur [du Pentateuque], comme l’Église le croit. Nous avons simplement exposé avec candeur l’opinion de nos adversaires. »
  • « Ce sont de petites difficultés [d’interprétation] qui se rencontrent souvent, et par dessus lesquelles il faut passer pour aller à l’essentiel. Cet essentiel est la piété, la foi, la soumission entière au chef de l’Église et aux Conciles œcuméniques. Sans cette soumission, qui pourrait comprendre par son seul entendement comment Dieu, qui s’entretenait si familièrement avec Abraham fut sur le point de brûler cinq villes entières ? quelle langue Dieu parlait ? comment il fit rire Sarah ? comment il mangea ? Chaque mot peut faire naître un doute dans l’âme la plus fidèle. Ne lisons donc point l’Écriture dans la vaine espérance de l’entendre parfaitement ; mais dans la ferme résolution de la vénérer, en n’y entendant pas plus que les Commentateurs. »

La religion de Voltaire

Des volumes entiers ont été écrits sur le sujet. Il n’y a pas lieu d’y revenir ici.

Disons simplement que Voltaire croit en un Être suprême : « Il est aussi ridicule de dire que l’arrangement du monde ne prouve pas un artisan suprême, qu’il serait impertinent de dire qu’une horloge ne prouve pas un horloger. » (À Mme de la Tour du Pin. 15 décembre 1766)

Mais que la religion doit être séparée de la superstition. Une constante chez lui, comme l’indiquent ces deux lettres écrites à trente ans de différence :

  •  « N’est-ce pas rendre service à l’humanité de distinguer toujours, comme j’ai fait, la religion de la superstition, et méritai-je d’être persécuté pour avoir toujours dit en cent façons différentes qu’on ne fait jamais de bien à Dieu en faisant du mal aux hommes ? » (À Frédéric, prince héritier de Prusse. [Septembre 1739])
  • « Je crois l’athéisme aussi pernicieux que la superstition. » (À Marie-Louise Denis. 12 mars 1769)

La religion selon Voltaire

Au dernier paragraphe de cette Bible expliquée…, Voltaire se dévoile un peu :

« Nous ne prétendons point répéter ici toutes les objections dont la sagacité dangereuse des critiques élève des monceaux, toutes ces contradictions qu’ils prétendent trouver entre les évangélistes, toutes ces interprétations diverses que des églises opposées les unes aux autres donnent aux mêmes paroles : à Dieu ne plaise que nous faisions un recueil de disputes.
Jésus a dit à toutes les sectes : aimez Dieu, et votre prochain comme vous-même ; car c’est là tout l’homme. Tenons-nous en là si nous pouvons. Ne remplissons point d’amertume la vie de nos frères et la nôtre. Tâchons qu’on n’ait pas à nous reprocher de haïr notre prochain comme nous-mêmes. Que la religion ne soit point un signal de guerre, un mot de ralliement ; qu’elle ne soit point escortée de la superstition et du fanatisme ; qu’elle ne marche point armée du glaive, sous prétexte que Dieu fut nommé quelquefois le dieu de la vengeance ; qu’elle n’accumule point des honneurs et des trésors cimentés du sang des malheureux ; et que son fondateur, qui a vécu pauvre, et qui est mort pauvre, ne lui dise pas : ô ma fille ! Que tu ressembles mal à ton père ! » [souligné par nous]

Mais  Voltaire irait-il jusqu’à faire l’apologie de la religion chrétienne ?

On peut en douter.

Pourtant certains en sont persuadés, ou essaient de nous en persuader. Comme par exemple Athanase-René Mérault de Bizy [1744-1835], prêtre oratorien :

« Voltaire est tout à la fois apologiste et détracteur du Christianisme. Ses œuvres sont mêlées de vérité et d’erreur, de blasphèmes et d’hommages rendues à la Religion, de preuves victorieuses et d’objections qui séduisent l’ignorance. Il fournirait à deux éditeurs qui suivraient des vues différentes, deux ouvrages diamétralement opposés, dont l’un serait un trophée élevé à la gloire de la Religion, l’autre un monument du délire le plus complet, de la licence la plus effrénée, et de la déraison, où l’impiété le dispute à l’obscénité. »

Dans Voltaire apologiste de la religion chrétienne, c’est la première option que retient Mérault de Bizy, tout en ne signant pas – non plus — son collage orienté de citations (c’est une réédition de 1838, avec comme auteur « Mérault, ci-devant de l’Oratoire, et grand-vicaire du diocèse d’Orléans » qui permit de l’identifier).

Le résultat est curieux….

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06216_2[BIBLE], [VOLTAIRE]

La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S.M.L.R.D.P.

A Londres (Amsterdam), 1777.

Un volume 25 x 20 cms. 275 pages. Pleine reliure du temps. Dos à 5 nerfs, caissons ornés et pièce de titre. Tranches rouges. Reliure frottée. Intérieur très frais, sans rousseurs. Ex-libris manuscrit au dos de la page de garde.

Il s’agit de la réimpression de l’édition originale parue en 1776, tandis que parallèlement paraissait une autre version, plus conséquente, en deux volumes. Bengesco n° 1861.

300 €

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07025[MÉRAULT DE BIZY]

Voltaire apologiste de la religion chrétienne, par l’auteur des Apologistes involontaires

Paris, Méquignon junior, 1826. Un volume broché 22 x 13,5 cms. 405 pages. Couverture recollée, petit manque au dernier plat. Pages non coupées. Quelques rousseurs.

45 €

Animaux excentriques

Henri Coupin [1868-1937], docteur ès Sciences Naturelles, fut maître de conférences à la Sorbonne, mais « sa surdité presque complète entrava sa carrière professorale », pour reprendre les termes employés par la revue La Nature dans sa nécrologie.

Spécialiste des champignons, qu’il dessine remarquablement (il illustra lui-même les cinq volumes qu’il consacra au sujet), il est également vulgarisateur, et renouvelle l’approche de la zoologie avec des titres comme Les Petites idées des grosses bêtes, ou Les Petits métiers chez les animaux.

Dans Les Animaux excentriques, il se plaît – et on sent qu’il y prend plaisir – à faire connaître les espèces animales « hors du commun », en « évitant de décrire les espèces les unes après les autres, ce qui aurait été monotone »

Il les groupe ainsi par types, tels que :

  • Les animaux pique-assiette05513_5
  • Les bêtes à l’attitude bizarre
  • Les musiciens ambulants
  • Les électriciens
  • Les comédiens de la nature
  • Les animaux qui se maquillent
  • Les chevaliers du moyen-âge
  • Les auto-chirurgiens
  • Les roulottiers
  • Les animaux qui pleurent
  • Les bêtes qui ont conscience de la mort.
  • etc.

« Toutes ces bêtes nous étonnent, mais elles nous font connaître les grandes lois de la nature ou d’importants phénomènes biologiques, tels que le mimétisme, le commensalisme, l’adaptation au milieu, le parasitisme, etc., et enfin l’esprit inventif de la nature, qui se plaît souvent – très souvent – à faire des excentricités, à créer des sortes de monstres (voyez les ptérodactyles, les poissons volants, les tatous, les pangolins), que par les mœurs (voyez par exemple la larve de Cétoine qui, bien que possédant des pattes, a pris l’habitude de marcher sur le dos). »

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Le ton est enlevé, l’auteur veut se faire comprendre de tous, et plus de 200 illustrations nous permettent de visualiser des animaux que nous ne verrons probablement jamais… Elles ne sont pas signées, on peut, sans certitude, les attribuer également à Henri Coupin. Il manque par contre un index alphabétique, qui figurera dans les éditions ultérieures, mais naviguer à l’aveugle peut se révéler riche en surprises…

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05513COUPIN Henri

Les Animaux excentriques

Paris, Librairie Nony, 1903. Édition Originale.

Un volume 27 x 18 cms. 418 pages. 238 figures. Demi reliure, dos à 5 nerfs, caissons ornés. Plat aux armes du Lycée Carnot. Traces d’étiquette de prix en page de garde, petite déchirure avant la page de faux-titre, sinon très bon état.

30 € + port

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Sur le même sujet :

05028_1MEUNIER Victor

Les Animaux à métamorphoses

Tours, Mame, 1867.

Un volume 21 x 13 cms. 343 pages. Illustrations dans le texte, une gravure en frontispice. Percaline éditeur rouge. Dos à 4 nerfs, titre et tomaison doré. Tranches dorées. Premier plat décoré à froid. Coiffes abimés, plats salis, coins émoussés. Rousseurs éparses.

25 € + port

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05198_105198_3POUCHET Félix.-Archimède.

Mœurs et instincts des animaux.

Paris, Hachette, 1887, Bibliothèque des Écoles et des Familles, nouvelle édition.

Un volume 27,5 x 18 cms. 318 pages. Illustrations in et hors texte. Pleine reliure toile éditeur polychrome. Dos lisse décoré portant le titre « Histoire pittoresque des animaux ». Tranches dorées, un peu tachées de rouge. Intérieur très frais.

30 € + port

Note : Félix-Archimède Pouchet [1800-1872], médecin, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, fut le professeur de Flaubert en 1838-1839. Une polémique célèbre l’opposa à Pasteur, au sujet de la génération spontanée, dont il pensait avoir prouvé la réalité.