Bas-fonds de haut vol

21246_2Ça, c’est du roman-feuilleton !

C’est bourré de retournements de situation, c’est à la limite du mélo, les points de suspension succèdent aux points d’exclamation.

Mais ça palpite !…

Un page turner, diraient les anglophones : vite, à la page suivante, pour découvrir le prochain rebondissement !

Heureusement, Les Bas-fonds de Paris, d’Aristide Bruant, durent 2400 pages ! De quoi haleter…

Roman-feuilleton, roman populaire, roman d’action et de sentiments, c’est aussi un portrait de Paris, des Parisiens, de leurs journaux et petits plaisirs, de la façon dont on peut basculer – et en tirer une morale. Et c’est bien écrit !

Le décor est brossé :

  • « Il fait un froid noir, mortel. La-haut, scintillant autour de la lune d’argent, des myriades d’étoiles piquent le ciel comme des perles de glace. La bise souffle aiguë, implacable… Cette nuit, il gèlera à pierre fendre.
    Le bourgeois s’est calfeutré au coin de son feu avec une égoïste volupté… Paris qui travaille, qui peine et qui souffre, s’endort dans un long frisson avec l’âpre angoisse du lendemain…
    Dans la rue, les sans-logis et les sans-feu refilent la triste comète… Ils marchent, juifs-errants de l’éternelle misère, ils marchent courbés sous le vent qui leur mord la chair, qui leur brûle les yeux.
    C’est le grand hiver!…
    Les prisons regorgent ; plus de lits dans les hôpitaux; le fatal écriteau : Complet, s’étale lugubre, à la porte close de tous les asiles de nuit.
    La Seine elle-même est prise et sa muraille de glace ferme le dernier refuge aux désespérés !…
    Et, cependant, les viveurs, les soupeurs, le Tout-Paris de la nuit et de la noce s’apprête pour la fête ! »

L’action s’amorce :

  • « Ce soir-là, des individus à l’œil louche, à la face patibulaire quoique bourgeoisement mis, s’étaient entassés de bonne heure dans le poste de police de la rue Bochard-de-Saron, sorte de caverne creusée dans les bâtiments du collège Rollin : c’était Monsieur Jules au grand complet, c’est-à-dire la brigade des mœurs, mobilisée à la requête de quelque sénateur pudibond et ami de ses aises. On allait jeter un grand coup de filet, ceinturer, poisser, rafler (arrêter et emprisonner) tout le gibier marécageux, grues et poissons : chasse à courre et pêche miraculeuse, à coup sûr !…»
  • « Car c’est la lutte pour le trottoir… Le grand boulevard donne l’assaut à l’autre… à l’extérieur, pour cause d’art, de snobisme… ou pour toute autre chose. Et les agents battent la charge, à coups de poing et de botte, en faveur des gens chics, des rupins… (des riches). On va nettoyer ça, messieurs : vous pourrez circuler !… Tant pis pour les innocentes ou les malheureuses : On ramasse tout en tas…»

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(tentative de) Résumé (du début)

  • C’est Noël. Rafle de la brigade des mœurs boulevard Rochechouart. Le patron d’un cabaret évite au dernier moment à une fille-mère de se faire embarquer. Celle-ci s’évanouit en voyant arriver le comte Roger en compagnie d’une des reines de Paris, Suzanne Damour, danseuse aux Folies-Bergères.
  • Valentine Clément, la fille-mère, est enceinte du comte Roger, mais ignorait qu’il fût à présent marié. Il l’avait séduite lorsqu’elle était dame de compagnie de sa tante, qui l’avait recueillie orpheline.
  • Elle gîte rue Ramey, au fond du quartier Clignancourt, « presque sur les fortifs, parmi les miséreux avachis » et « se sentait tirée par en bas, vers des choses inconnues et monstrueuses… l’abîme louche et glauque des bas-fonds dont on ne se relève jamais ! »
  • Elle vient accoucher chez le comte Roger, dont la femme Adrienne vient de donner naissance à un enfant qui n’est pas de lui, car son mariage avait été « une affaire ». Le père de la fille d’Adrienne est l’architecte Jean Rollin, parti en Amérique.
  • « Non!… Deux accouchements dans la même soirée, dans la maison familiale, celui de sa femme légitime et celui de sa maîtresse!… Il y avait, là, de quoi sombrer à. tout jamais dans le ridicule et le scandale ! »
  • Roger organise la substitution des enfants, afin de garder le sien, celui qu’il a eu avec Valentine, auprès de lui, et il se débarrasse de l’autre, moyennant cinquante mille francs, en le donnant à une gouape nommée Raquedalle.
  • Qui s’en débarrasse à son tour auprès des Chopin, un couple d’ivrognes. Mais le père Chopin se prend de bec avec la police et se voit condamner à 6 mois. Et Raquedalle, qui a tout compris, fait chanter Roger. Puis en fait son complice en le faisant entrer dans des conseils d’administrations de sociétés destinées à gruger les épargnants honnêtes. Mais Raquedalle se fait prendre à tricher au jeu et va lui aussi en prison.
  • Le Comte de Charmeuses envoie sa fille en province, sa femme chez son père.
  • La famille Chopin se fait expulser de son galetas et trouve refuge en banlieue dans un wagon désaffecté.
  • Raquedalle force le comte à l’aider à s’évader, et passe en Angleterre.
  • L’architecte Jean Rollin, le vrai père de la fille de la comtesse de Charmeuses, revient en France, après être devenu milliardaire en Amérique. Il retrouve Adrienne, et se fait provoquer en duel par le Comte.
  • Geneviève est morte. Valentine avoue la substitution à Adrienne. Celle-ci force le comte, à qui elle annonce qu’elle sait tout, à s’excuser auprès de Jean Rollin, d’éviter le duel, et de préférer ainsi le déshonneur au bagne.
  • Un soir, le comte assassine une enfant, mais n’est pas inquiété par la police, qui classe l’affaire. Il se cache à Belleville sous le nom de Jules Blanchon, se met en ménage avec une nommée Nini, qu’il ne tarde pas à mettre sur le trottoir, et sombre dans l’alcoolisme.
  • Jean Rollin fait rechercher Raquedalle pour le forcer à dire ce qu’il a fait de son enfant…

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Un portrait de Paris et des Parisiens :
Les Bas-Fonds mettent en scène tant les prolétaires que les riches banquiers truands : tous les deux sont de la même sorte.

  • « Paris, c’est-à-dire ce milieu tout à fait spécial qui n’est ni celui du commerce ni celui des travailleurs, milieu aux élégances fausses, aux honorabilités louches, si souvent ; et dans lequel des hommes d’une impeccable probité, d’une respectabilité reconnue coudoient des aventuriers aux antécédents bizarres, des joueurs de métier, des journalistes sans talent, — et même sans journal, — des professionnels du chantage, des souteneurs de lettres ou d’autre chose. »

Un portrait de leurs journaux :

  • « C’était un ragoût assez affriolant à mettre sous la dent des abonnés de l’Oriflamme, tous gens conservateurs, religieux, bien pensants, mais dont les, sensations émoussées, les goûts blasés, les tendances quelque peu perverses s’accommodaient de certains plats savamment relevés, comme Lourmon en cuisinait…
    Pas de pornographie! Non, jamais ! pas même de choses lestes…
    On est chaste dans le monde de Tartufe, de Basile, voire de M. le sénateur Bérenger…
    On fait ses petits coups en sourdine, et la consigne est de ne jamais ; en parler ; péché caché, péché pardonné ! »

Les petits plaisirs de la vie quotidienne :

  • « Et puis, il y avait des petits extras, des chatteries : J.-B. Chopin s’en souvenait avec une émotion rétrospective ! On achetait un sou de fromage d’Italie ou de pâté de foie, un sou de gelée de groseilles ou plutôt de gélatine rougie ; mais quand on voulait se payer des confitures de cerises, — rien que ça! — il fallait s’associer à deux arpettes, car l’épicier n’en donnait que pour deux sous à la fois ; par contre, il consentait à délivrer à sa jeune clientèle un sou de raisiné en deux parts !
    On se cotisait aussi pour la salade : une botte de cresson et cinq centimes d’assaisonnement (sel, poivre, huile et vinaigre), ce qui faisait quelque peu renauder l’épicemard ; mais comme on prenait chez lui les fournitures de la patronne, il était obligé de faire des concessions, cet homme. »

Comment on peut – très vite – basculer :

  • « Dans la majeure partie des cas, les choses se passent ainsi : un individu quelconque est arrêté pour un fait sans gravité, — insultes aux agents ou soulographie, — on le gerbe (on le juge) et on le sape (on le condamne).
    Bien ! Il a perdu son travail, il n’a plus de références à donner ; il est à l’index et à l’œil. Le voilà sans gîte et sans pain : dans la rue !
    Illico et dare dare on le repoisse (on le ramasse) de nouveau, pour vagabondage, et ainsi de suite jusqu’à plus soif.
    Il est récidiviste : gare la sauce !
    En prison, au tas, il se corrompt par la contagion de l’exemple; il apprend la théorie du vol, et, une fois en liberté, il passe à la pratique.
    C’est un être perdu, il roulera de prison en centrale pendant le restant de ses jours. Et il échouera finalement à la Nouvelle ou à l’Abbaye de Cinq-Pierres dit Monte-à-Regret (l’échafaud).
    Voilà comment on commence et comment on finit : c’est la loi physique et fatale d’accélération de la chute des corps… et des êtres ! »21146f

Y-a-t-il une Morale à l’histoire ?

  • « Tant il est vrai, qu’ici-bas, le succès arrange, explique, excuse et couronne tout,, même le crime ! »
  • « Les dégénérescences de la noblesse actuelle, vendue aux rois de la Bourse et servilement aplatie devant le Veau d’or. »
  • « Paris se déroulait au loin, dans la fantasmagorie de ses milliers de lumières, avec son grondement de vie intense à cette heure de nuit où la ville immense et superbe réalise des rêves de splendeur et des cauchemars de misère !… »
  • « Combien de voleurs faut-il pour faire un banquier ? »
  • « Ce qu’on appelle le grand monde est un étrange pot-pourri, pourri de toutes les façons !…»

Un dictionnaire d’argot :

Bruant s’est très tôt passionné pour l’argot. Il fait œuvre pédagogique en assurant la traduction simultanée.

  • – V’là les pestailles de la renâcle qui radinent (les mouchards qui arrivent)
  • – V’là tes fringues (tes vêtements)… Aboule le pèze (donne l’argent) et s’il n’y a qu’nib (rien) dans ton morlingue (porte-monnaie)… c’est peau, dalle et niente, avec mézigotte (il n’y a rien à faire avec moi), oh ! ji... trois fois ji (oui, trois fois oui)… Tu peux virer du figne et rebondir à la lune (tourner le dos et déguerpir)… Est-ce que t’entraves ? (comprends-tu?)
  • – Y’a qu’tout le monde était secoué (gris), et comme y’avait du gauche avec les cognes (du mauvais avec la rousse), moi, j’m’ai « tiré des flûtes » après les avoir « arrangés en vache » (donner un coup traître). Et me v’là : j’suis garé et paré (tiré d’affaire), mais les autres sont à l’hosto (au clou).

L’auteur se met en scène :
Bruant se met en scène : au chapitre I, par exemple, c’est lui qui sauve la jeune fille de la rafle. On le reconnaît au fait que le vendredi, la bière est à 100 sous, et à sa façon, debout sur une table, d’eng… les bourgeois. Ainsi qu’aux injures débitées aux client(e)s : Oh ! la la ! C’tte gueul’, ctte binette, Oh ! la la ! C’tte gueul’ qu’elle a !

Il intègre aussi certaines de ses chansons à son roman :

Va, mon vieux, pouss’-toi d’ la ballade
En attendant l’ jour d’aujourd’hui,
Va donc, ya qu’ quand on est malade
Qu’on a besoin d’ pioncer la nuit ;
Tu t’ portes ben, toi, t’as d’ la chance,
Tu t’ fous d’ la chaud, tu t’ fous d’ la froid,
Va, mon vieux, fais pas d’ rouspétance,
T’es dans la ru’, va, t’es chez toi.

Un long roman idéal pour les longues soirées d’hiver…

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21246_1BRUANT Aristide

Les Bas-fonds de Paris. Complet en 2 volumes

Paris, Jules Rouff, 1897 [date BNF].
Deux volumes 27 x 18 cms. 2404 pages (numérotation continue sur les deux volumes). Illustrations in et hors texte.
Demi percaline rouge, dos lisses à filets dorés.
Pages de garde du tome I rapportées. Mors du tome II fendu, sur 4 cms. Papier un peu jauni, surtout en marge. Quelques taches par-ci par là, plus ou moins fortes, mais bon état global.

120 €

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