À nouveau Saint-Evremond – mais il le mérite !

Nous avons déjà évoqué Saint-Evremond [1616-1703], à propos d’une édition moderne de ses œuvres. (ici)

Celle que nous présentons aujourd’hui peut être qualifiée d’édition de référence.

21324cSaint-Evremond ne se voulait pas écrivain. Il écrivait, certes, mais destinait ses compositions à ses amis, à qui il adressait également des lettres-fleuve, sur tous les sujets qui préoccupaient à l’époque les lettrés.

La qualité de ses textes, la pratique courante de la copie, le peu de scrupule des Libraires, tout cela fit que ses textes circulèrent, et commencèrent d’être imprimés, mais mutilés. De faux recueils, des contrefaçons se répandirent. L’Avertissement  du tome I en donne une description détaillée, savoureuse, et très instructive quant aux mœurs éditoriales de l’époque.

Trois ans après la mort de Saint-Evremond, ses amis Pierre Silvestre et Pierre des Maizeaux donnèrent en 1705 à Londres la première édition sérieuse de ses Œuvres, établie sur les manuscrits. Elle fut suivie d’une seconde parue en Hollande l’année suivante, d’une troisième à Paris en 1711, d’une quatrième à Londres en 1725, et de celle qui nous occupe aujourd’hui, la cinquième, parue à Amsterdam en 1739.

  • « Je l’ai revue sur les Manuscrits de Mr de Saint-Evremond, et sur les corrections qu’il avait faites à diverses reprises dans mon exemplaire d’une vieille impression. Cette révision m’a donné lieu de rétablir quelques passages qui avaient été omis. On y trouvera aussi quatre ou cinq petits Ouvrages qui n’étaient pas dans les éditions précédentes. Le plus considérable, c’est une lettre à Mylord Gallwway. J’ai déplacé quelques Pièces, pour leur donner un ordre plus conforme au temps qu’elles ont été composées. Enfin j’ai corrigé les Notes, et y ai fait entrer plusieurs nouveaux éclaircissements. » explique De Maizeaux dans l’Avertissement.

C’est une édition de référence pour plusieurs raisons :

  • C’est la dernière qui se veut « complète ». Une autre, parue en 1743, n’en est que la recomposition typographique. Ne suivront plus que des Œuvres choisies (1804 ; 1852 ; 1878) ou des Œuvres mêlées (1865 ; 1909-1912).
  • Elle comprend la version définitive – en 326 pages… – de la Vie de Saint-Evremond par De Maizeaux : « Je l’ai remaniée d’un bout à l’autre et je me flatte de l’avoir rendue beaucoup plus supportable qu’elle n’était. […] J’ai éclairci de nombreux endroits par des Remarques. »
  • Qualifiée de« parfois absolument nécessaire pour entrer dans la pensée de Mr de Saint-Evremond, pleine d’allusions », l’annotation est abondante, précise, et de grande qualité.
  • Ce qui est intitulé Table des Matières est en réalité un index analytique très détaillé, mais malheureusement établi volume par volume.

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Le parti pris éditorial est chronologique : « Cette méthode a tant d’avantage, qu’il est surprenant qu’elle ait été si négligée. Les Pièces composées dans le même temps, se trouvant ainsi près les unes des autres, se servent, pour ainsi dire, de commentaire. Cet ordre chronologique nous donne une espèce d’Histoire de la vie d’un Auteur, et des changements qui sont arrivés dans son humeur, dans ses sentiments et dans son style. »

Le parti pris éditorial est aussi l’exhaustivité : « Ces petites Pièces de Mr de Saint-Evremond le montrent dans son naturel, sans étude et sans préparation. Elles nous font connaître ses Amis et ses Amies. […] C’est une représentation de ce qui se passe dans le commerce du monde. Si les Anciens nous avaient laissé de pareils Ouvrages, avec quel plaisir ne les lirait-on pas ? »

Une édition de référence, que Brunet, dans son Manuel du Libraire, qualifiait d’édition préférée, mais sans expliquer pourquoi.

L’ordre chronologique, mêlant des pièces de toutes sortes et sur tous les sujets, nous permet de découvrir un des esprits les plus fins de son siècle, sous toutes ses facettes.

Contemporain de Corneille, Molière, Racine, Pierre Bayle, Saint-Evremont est un fin lettré, et lire ses textes au fil de leur composition est un régal pour l’esprit. On a l’impression de converser avec lui, sur des sujets aussi variés que plaisants.

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Un portait de Spinoza voisine avec des réflexions sur le Théâtre, l’Histoire ou l’Opéra. Une Dissertation sur le Vaste (opposé au Grand) précède des Considérations sur la Retraite, l’évocation d’une Taxe sur les hommes non mariés, ou des Réflexions sur les divers génies du peuple romain. Une comédie, Sir Politik would-be, est éclairée par une Lettre sur les Ingrats et des Stances sur la mort de Charles II. Une Lettre sur la dispute touchant les Anciens et les Modernes fait écho au Billet sur la tyrannie de la Raison.

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Les deux volumes de Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à Mr de Saint-Evremond ne méritent pas autant de louanges éditoriales que les cinq volumes d’Œuvres.

De Maizeaux devait en être conscient, puisqu’il s’est gardé d’y faire apparaître son nom, que ce soit en page de titre, ou en signataire de la Préface, dont le contenu ne laisse pourtant aucun doute sur  l’auteur.

La justification éditoriale est faible : « De tous les Ouvrages attribués à Mr de Saint-Evremond, je n’ai conservé que ceux qu’il avait distingués à la marge de mon exemplaire [d’une édition de Mélanges parue auparavant] par ces mots : point de moi, je voudrais qu’il en fût ; point de moi, mieux que je ne saurais faire ; point de moi, on me fait trop d’honneur. […] J’ai ajouté d’autres Pièces, par exemple une Comédie qui donne une assez juste idée du Théâtre Anglais, et peut servir d’éclaircissement à ce que Mr de Saint-Evremond a dit de la Comédie Anglaise. […] On trouvera à la fin quelques petites Pièces de Poésie. Elles avaient déjà paru dans la première édition de ce Mélange, à la réserve des deux dernières. On eut pu les réduire à un plus petit nombre ; mais le Libraire a craint que ce retranchement n’augmentât trop la disproportion qu’il y a dans la grosseur des deux volumes. »

Bref, du remplissage, mais qui permet cependant de découvrir des textes que Saint-Evremond appréciait, et qui met à jour l’arrière-plan historique et littéraire de son siècle. Avec hélas une annotation minimale, voire inexistante.

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21324_1SAINT-EVREMOND, DES MAIZEAUX

Œuvres de Monsieur de Saint-Evremond, publiées sur les Manuscrits, avec la vie de l’auteur par Mr de Maizeaux.
Cinquième édition, revue, corrigée et augmentée, enrichie de Figures gravées par B. Picart le Romain. 5/5
ET
Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à Mr de Saint-Evremond et de quelques autres ouvrages rares ou nouveaux. Quatrième édition où l’on a retranché plusieurs Pièces, pour en ajouter de plus intéressantes, enrichie de Figures gravées par B. Picard le Romain. 2/2

Amsterdam, Covens & Mortier, 1739.

En tout 7 volumes 16 x 10 cms. XXVIII-365-[VII]-169-[XIX] + 460-[XII] + 443-[XV] + 490-[XVII] + 418-[XII] + XXIV-[II]-516 + 396-[XV] pages. Une gravure en frontispice des tomes I, II, IV et VI. Une vignette pleine page en frontispice des tomes III et V. Deux gravures supplémentaires au tome I, une gravure supplémentaire au tome VII.

Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés en doré, pièces de titre et de tomaison. Reliure frottée avec petits manques, en particulier en coiffe. Rousseurs sur quelques rares cahiers épars. Nom d’un précédent propriétaire à l’encre sur certains volumes. Une page manuscrite collée en garde du tome I. Bon état global.

350 €

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