Poésie méchante, ou méchante poésie ?

Si tu veux être rebuté,
Malade d’un spectacle infâme,
Et jusque dans le fond de l’âme,
Un jour te sentir insulté ;

Si tu veux voir quelle guenille
Peut devenir l’esprit humain ;
Si tu veux faire un peu chemin
Avec le porc et le gorille ;

Si tu veux voir l’affreuse mort
Créant à sa façon la vie,
Grouillante, infecte, inassouvie
Des fanges sans nom qu’elle mord :

Ouvre ces livres où s’étalent
Les pestes qui nous font mourir :
Tu sauras quels parfums exhalent
Les peuples en train de pourrir.

Les Poètes.

Journaliste et écrivain polémique intransigeant, au service du catholicisme le plus traditionnel, Louis Veuillot [1813-1883] met toutes les formes littéraires au service de son combat : articles de presse, essais, pamphlets, romans, et même poésie.

Son recueil Les Couleuvres, paru en 1869, lui vaudra cette appréciation, attribuée à De Boissière: « M. Veuillot, qui est chrétien, a baptisé ses vers du nom symbolique de couleuvres ; il a raison, ils rampent et ne mordent pas. » Mais le pourquoi du titre choisi reste obscur.

Louis Veuillot, dans son volume, s’en prend à trois principaux ennemis : les Hommes de Lettres, Paris, le Peuple.

1) Les Hommes de Lettres, regroupés en un « Temple »

Notre temple est ouvert aux dieux les plus risqués,
Simon, Renan, Quinet y seront expliqués ;
Jean Reynaud y viendra pour la métempsychose,
Mahomet et Luther y mènent les houris,
Platon, Calvin et Bèze y sont pour autre chose,
Sainte-Beuve et Fourier en ornent le pourpris,
Et le commode About est portier, non sans gloire ;
Tous les mérites ont leur prix.

La Matière, ballade.

Ceci pour une raison simple :

Ô poète ! Ainsi fait, quoique ta rage en dise,
Cet Atlas tout divin que tu hais tant : l’Église !

Défense du Mont Atlas

2) Paris

T’oserai-je quitter, cher Paris, la grand’ville !
Et quels autres climats trouverai-je meilleurs ?
Où s’épanouit mieux la fleur du vaudeville ?
Où sont plus de bavards, de vantards, de hurleurs ?

Sur plus d’alignement quel monde plus servile
Prend sa loi des journaux, des filles, des tailleurs ?
Quel pavé voit grouiller populace plus vile ?
Je ne saurai jamais tant m’ennuyer ailleurs !

Ô Paris, entrepôt de choses éculées,
Vieux terrain des recueils, des charniers, des égouts,
Bazar de lieux communs pour tous les hideux goûts !

Chez toi se vend la mort en robes maculées ;
Chez toi le mépris règne et n’est point exigu ;
Chez toi l’ennui devient chronique et reste aigu.

Quitter Paris !

3) Le Peuple

… Ce fantôme
Qu’on nomme Peuple souverain.
Fantôme et maître véritable,
À la fois monstre et fiction,
Géant vainqueur, nain pitoyable
Qu’on nomme aussi l’Opinion.
C’est là le maître ! Son caprice
Seul est la loi, seul la justice ;
La règle est l’erreur qui lui plaît.

Les Mercenaires.

De telles attaques aident à comprendre pourquoi Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire, quitte – ce qui est rarissime – sa neutralité habituelle dans l’article qu’il consacre à Veuillot :

« Il nous semble superflu de porter un jugement sur M. Veuillot, devenu le chef reconnu des catholiques de France. […]
Sans instruction, sans idées, sans aucune force d’esprit, il a conquis le rang qu’il occupe par son zèle dévorant et par son talent de polémiste.
Toutefois ce talent, si on l’examine de près, consiste surtout dans des raffinements de méchanceté. Sa préoccupation est de rendre l’injure aussi outrageante que possible, et comme il n’a aucune finesse de goût et n’est retenu par aucune des considérations qui arrêtent les hommes bien élevés, il tombe dans des grossièretés inouïes. Il reproche aux gens leur âge, leurs infirmités, leur tournure, leur laideur. Il entre dans leur vie privée ; il ne lui suffit pas d’assassiner, il faut qu’il souille, qu’il déshonore.
Quant à son style, il a de la verve, de l’éclat, d’heureuses trouvailles de mots, mais il tend de plus en plus à tomber dans l’afféterie, dans la recherche, et il abonde en incorrections d’autant plus frappantes que M. Veuillot parle des lettrés en cuistre et en pédant. […]
Ajoutons, en terminant, que nul homme de ce temps-ci n’a rendu plus de services à la libre pensée que le rédacteur de l’Univers. En exposant incessamment le divorce complet qui existe entre l’Église et la société moderne ; en s’attachant à prouver que le catholicisme condamne absolument les idées de liberté, de justice et de tolérance admises par toutes les nations civilisées ; que les peuples doivent retourner au moyen âge, se courber sous l’omnipotence papale et prendre pour règle unique le Syllabus ; enfin, en affirmant que « rien n’est plus naturel et plus nécessaire que de livrer au bras séculier et de punir de mort l’hérétique » M. Veuillot a déchiré tous les voiles, rendu toute illusion impossible et fourni à la libre pensée un de ses arguments les plus forts contre les doctrines romaines. »

Alors oui, poésie méchante et méchante poésie à la fois, mais dont l’outrance rafraîchit…

Ces païens enragés que l’on voit par essaims
S’envoler tous les ans de l’École Normale ;
Ces grands adorateurs de Vénus animale,
Qui parlent de reins forts et de robustes seins,

Regardez-les un peu : la plupart sont malsains.
Cuirassés de flanelle anti-rhumatismale,
Ils vont en Grèce avec des onguents dans leur malle,
Et ne peuvent s’asseoir que sur certains coussins.

Nos Païens.

Le poison coule comme un fleuve
De mainte fleur, de maint fruit mûr ;
Mais l’alambic de Sainte-Beuve
Distille un venin bien plus sûr.

Tout compte fait.

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21320_121320_2VEUILLOT Louis

Les Couleuvres.

Paris, Victor Palmé, 1869.
Un volume 18 x 11 cms. III-204 pages.
Demi reliure, dos à 4 nerfs soulignés de filets dorés. Bon état.

15 € + port

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Du même auteur :

VEUILLOT Louis

06168Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires. Deuxième série, 6/6.

Paris, Gaume et Duprey, 1859 à 1861.
Six volumes 22 x 15 cms. IV-580 + 620 + 559 + 598 + 627 + XL-331 pages.
Demi reliure. Dos lisses à faux nerfs, titres tomaisons et fleurs dorés. Reliures un peu frottées. Des rousseurs.

150 € + port

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VEUILLOT Louis

07340_207340_1Les Odeurs de Paris. Édition Originale

Paris, Palmé, 1867.
Un volume 21 x 14 cms. XVI-498 pages.
Demi reliure toile de bibliothèque , avec étiquette papier.
Reliure très frottée, plats abîmés. Texte très frais.

15 € + port

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