Les talents oubliés d’Antoinette Deshoulières

Il y a une petite dizaine d’années, Isabelle Huppert et Jean-Louis Murat avaient, en mettant en musique quelques-unes de ses œuvres (voir ici), brièvement sorti de l’oubli Antoinette Deshoulières, poétesse de l’époque de Louis XIV. Mais elle y est bien retombée depuis.

Peut-être parce que personne n’a encore pris toute la mesure de la variété de son talent.

Deshoulieres1Née De La Garde, Antoinette Deshoulières est mariée très jeune par sa famille, mais ne rejoint son mari qu’à vingt ans, en Belgique, où il guerroyait sous les ordres du prince de Condé. Entre temps, elle étudie, et pratique à merveille, le latin, l’italien et l’espagnol ; apprend la poésie sous l’égide d’Hénault. Mais elle restera enfermée huit mois au château de Vilvorden pour avoir osé réclamer auprès de la Cour d’Espagne les émoluments dus à son mari… Celui-ci profitera d’ailleurs de l’amnistie offerte par Louis XIV pour quitter le parti de Condé et rentrer d’exil. À sa mort, il la laissera totalement ruinée.

Fréquentant les salons littéraires, elle participe aux débats du temps, prenant parti pour Perrault dans la querelle des Anciens et des Modernes, ou optant pour une inscription en français – en non en latin – pour orner le futur Arc de Triomphe alors en projet.

À La Rochefoucauld, elle dédiera une Ode qui, tout en louant les Réflexions morales, exprime quelques réserves :

« Quel spectacle offre à ma vue
L’état où vous paraissez ?
Ah que mon âme est émue,
Et que vous m’attendrissez !
Mais d’où vient ce dur silence ?
Pourquoi porter la constance
Jusqu’à ne point soupirer ?
Victime d’un fol usage,
Vous croyez que le vrai sage
Doit souffrir sans murmurer. »

Avec Racine, la querelle alla bien plus loin, car elle place Corneille au plus haut, et ne peut supporter l’apparition d’un rival. Elle « résumera » donc ainsi le Phèdre de Racine :

« Une grosse Aricie, au cuir rouge, aux crins blonds,
N’est là que pour montrer deux énormes tétons,
Que malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.

Il meurt enfin traîné par ses coursiers ingrats ;
Et Phèdre, après avoir pris de la mort-aux-rats,
Vient en se confessant, mourir sur le théâtre. »

Il faut lui reconnaître de l’esprit, qui apparaît aussi dans quelques portraits bien troussés :

« Son teint est assez vif ; et ses yeux enfoncés,
Et rouges par les bords, nous font connaître assez
Qu’il est accoutumé de répandre des larmes.
Cette occupation leur ôte bien des charmes ;
Il leur en reste encore assez passablement :
Ils sont fins, ils sont doux, voilà leur agrément.
Sur tous les autres nez, son nez a l’avantage,
Et jamais un grand nez n’orna mieux un visage.
Sa bouche à ce qu’on dit, ne manque point d’appas ;
Elle a ce beau vermeil que tant d’autres n’ont pas,
La lèvre de dessus est pourtant enfoncée,
L’autre, par conséquent, est assez avancée. »
Portrait de Monsieur de Lignières. (1658).

Elle s’essaiera à tous les genres. (Une particularité de la Table des Matières du volume que nous présentons est d’être organisée par types de poésies : Airs, Ballades, Épitres, Odes, etc., plutôt que selon la pagination ou les titres.)

Il y a bien sûr des poèmes de circonstance ; des portraits – élogieux, bien entendu –  d’ami(e)s ou de personnages célèbres ; des glorifications d’événements historiques et militaires ; une Imitation de la première Ode d’Horace dédiée à Colbert ; mais on y trouve cependant quelques merveilles d’originalité ou de finesse. Elle écrit à son mari sous forme de Chansons. Elle fait signer quelques-uns de ses poèmes par son épagneul ; ou en rédige sous forme de discours d’un chat à un autre chat (qui bien sûr répondra).

Elle ne dédaigne pas non plus les jeux littéraires, comme dans ces  Poèmes intitulés Rimes en ailles, en eilles, en ille et en ouille,  que M. le Maréchal de Vivonne lui donna, pour les remplir à la louange du Roi, les rimes masculines à son choix.

« Amoureux Rossignols, de qui la voix chatouille
L’oreille et le cœur à la fois ;
Zéphirs, qui murmurez dans le fond de ce bois ;
Ruisseau, de qui l’onde gazouille,
Taisez-vous ; laissez moi dans un profond repos
Rêver quelques moments au plus grand des Héros.
Jamais d’une campagne il n’est sorti bredouille.
Dès que ses ennemis ont osé l’irriter,
Sur eux, on l’a vu remporter
Plus d’une glorieuse et superbe dépouille. […] »

Elle porte une attention particulière au rythme de ses poèmes, rompt souvent ses alexandrins par des vers de huit pieds ; et se fait en quelque sorte une spécialité des poèmes à sept pieds, qui renouvellent les scansions auquel les oreilles sont habituées.

« Qu’il fait beau faire voyage
Quand de froid on est transi !
Puissent les ennuis, la rage,
Les chagrins et le souci
Être de votre équipage ;
Puisse tout l’air épaissi
Vous régaler d’un orage.
Puisse l’enfant sans merci
Vous forcer à rendre hommage
À quelque Iris de village,
Au teint couleur de souci,
Au pied sentant le fromage […] »
Épitre à M. le Maréchal Duc de Vivonne. [1679]

Mais ce qui la distingue tout autant, c’est un profond pessimisme. Certains lui ont reproché d’adresser des poèmes aux Moutons, aux Oiseaux, aux  Fleurs  ou aux Ruisseaux, mais ils n’en avaient pas saisi la portée philosophique.

« Hélas ! petits moutons, que vous êtes heureux ! […]
Vous ne formez jamais d’inutiles désirs. […]
L’ambition, l’honneur, l’intérêt, l’imposture,
Qui font tant de maux parmi nous,
Ne se rencontrent point chez vous.
Cependant nous avons la raison pour partage,
Et vous en ignorez l’usage.
Innocents animaux, n’en soyez point jaloux :
Ce n’est pas un grand avantage.
Cette fière raison, dont on fait tant de bruit,
Contre les passions n’est pas un sûr remède :
Un peu de vin la trouble, un enfant la séduit,
Et déchirer un cœur qui l’appelle à son aide
Est tout l’effet qu’elle produit. »
Les Moutons.  (1674)

« Plus heureuses que nous, ce n’est que le trépas
Qui vous fait perdre vos appas ;
Plus heureuses que nous, vous mourez pour renaître.
Tristes réflexions, inutiles souhaits !
Quand une fois nous cessons d’être,
Aimables fleurs, c’est pour jamais !
Un redoutable instant nous détruit sans réserve :
On ne voit au delà qu’un obscur avenir.
À peine de nos noms un léger souvenir
Parmi les hommes se conserve. »

Les Fleurs (1677)

Elle s’est un peu plus dévoilée dans ces deux quatrains, issus d’une série de Réflexions diverses :

« Non, mais un esprit d’équité
À combattre le faux incessamment m’attache,
Et fait qu’à tout hasard j’écris ce que m’arrache,
La force de la vérité. »

« Mais rien n’est si trompeur que la prudence humaine.
Hélas, presque toujours le détour qu’elle prend
Pour nous faire éviter un malheur qu’elle attend,
Est le chemin qui nous y mène. »

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21093_2Deshoulieres2DESHOULIÈRES Antoinette

Œuvres de Madame et de Mademoiselle Deshoulières, nouvelle édition, augmentée de leur Éloge historique et de plusieurs pièces qui n’avaient pas encore été imprimées. Tome Premier seul.

Paris, Libraires Associés, 1744.
Un volume 14,5 x 8 cms. LX-248 pages. Un portrait en frontispice.
Pleine reliure du temps. Dos lisse à faux caissons ornés, pièce de titre et de tomaison. Tranches rouges.
Trace de mouillure aux coins inférieurs et supérieurs sur l’ensemble du volume, sans empêcher la lecture.
60 €

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