Célébration de la Femme

Juvénal, il y a deux mille ans, dans sa Satire VI, avait cloué le sexe faible au pilori :

Des coupables écarts aux femmes imputés,
La débauche n’est pas le plus digne de haine ;
À de plus grands excès leur sexe les entraîne.

À quoi sert la vertu ? qu’importe la beauté,
Lorsqu’une épouse altière, abusant de ses charmes,
S’en fait, pour te vexer, un prétexte et des armes,
Et que, par des discours pleins d’aigreur et de fiel,
De ces dons précieux elle corrompt le miel ?

Toute femme prétend régner sur sa conquête :
Toutes, insultant même à l’amour d’un époux,
Se font de son tourment le plaisir le plus doux.
Et quand même la tienne à son devoir fidèle,
Répondrait à l’ardeur dont tu brûles pour elle,
Tu n’en serais pas moins pillé, persécuté :
L’amant le plus docile est le plus maltraité.

Boileau, dix-sept siècles plus tard, dans sa Satire X, n’est pas en reste :

Je me plais à remplir mes sermons de portraits.
En voilà déjà trois peints d’assez heureux traits,
La femme sans honneur, la coquette, et l’avare.
Il faut y joindre encore la revêche bizarre,
Qui sans cesse d’un ton par la colère aigri,
Gronde, choque, dément, contredit un mari.

T’ai-je encor peint, dis-moi, la fantasque inégale,
Qui m’aimant le matin, souvent me hait le soir ?
T’ai-je peint la maligne aux yeux faux, au cœur noir ?
T’ai-je encore exprimé la brusque impertinente ?
T’ai-je tracé la vieille à morgue dominante,
Qui veut vingt ans encore après le sacrement,
Exiger d’un mari les respects d’un amant ?
T’ai-je fait voir de joie une belle animée,
Qui souvent d’un repas sortant toute enfumée,
Fait même à ses amants trop faibles d’estomac
Redouter ses baisers pleins d’ail et de tabac ?

C’est explicitement contre eux que Gabriel-Marie Legouvé rédige Le Mérite des femmes, poème, « en raisonnant d’après des généralités, tandis qu’ils n’ont raisonné que d’après des exceptions », précise-t-il dans son Avant-propos.

Juvénal, dans ses vers digne émule d’Horace,
Despréaux, qui tous deux les rendit au Parnasse,
Contre un sexe, paré de vertus et d’attraits,
Du carquois satirique ont épuisé les traits.
De ces grands écrivains je marche loin encore ;
Mais j’ose, défenseur d’un sexe que j’honore,
Opposant son pouvoir à leur inimitié,
Célébrer des humains la plus belle moitié.

Et s’il explique la virulence de Juvénal par la conduite des dames romaines et par « son désir de faire triompher les mœurs », il refuse une telle excuse à Boileau. « À cette époque, tout invitait les femmes à couvrir leurs fautes de cette décence qui est presque de la vertu : c’étaient des faiblesses, mais sans emportements ; c’étaient des erreurs, mais sans scandale ; et le sage ne pouvait en être blessé. »

Gabriel Legouvé Musée du château de CompiègnePoète français [1764-1812], traducteur de Lucain, académicien, Gabriel-Marie Legouvé, qui s’était essayé au théâtre avec un succès mitigé, rencontra avec cette œuvre un très grand succès de librairie, puisqu’il s’en imprima plus de 40 éditions.

Il est bien oublié aujourd’hui, et un mystère plane d’ailleurs sur le lieu exact de sa sépulture (voir ici)

Pour lui, la femme est d’abord l’incarnation de la Beauté :

Ce front pur et céleste où rougit l’innocence,
Cette bouche, cet œil, qui troublent tous les cœurs,
L’une par un sourire, et l’autre par des pleurs ;
Ces cheveux se jouant en boucles ondoyantes,
Ce sein voluptueux, ces formes attrayantes,
Ce tissu transparent, dont un sang vif et pur
Court nuancer l’albâtre en longs filets d’azur ;
Tout commande l’amour, même l’idolâtrie.

Elle est la Mère ; puis l’Amante ; puis l’Épouse ; puis à nouveau la Mère ; plus tard, l’Amie ; et enfin l’Infirmière :

Elle vole, inquiète, au berceau de son fils,
Dans le sommeil longtemps le contemple immobile,
Et rentre dans sa couche, à peine encor tranquille.
S’éveille-t-il, son sein, à l’instant présenté,
Dans les flots d’un lait pur lui verse la santé.
Qu’importe la fatigue à sa tendresse extrême ?
Elle vit dans son fils, et non plus dans soi-même,
Et se montre, aux regards d’un époux éperdu,
Belle de son enfant à son sein suspendu.

01346b

Oui, des plus durs exploits où l’homme se prodigue
Elle sait à ses yeux adoucir la fatigue :
Artisan, souffre-t-il, par le travail lassé,
Il revoit sa compagne, et sa peine a cessé.
Ministre, languit-il dans son pouvoir suprême,
Au sein de son épouse il vient se fuir lui-même.
Il y vient oublier l’ennui, le noir soupçon,
Qui mêlent aux grandeurs leur dévorant poison,
Et, distrait de l’orgueil par l’amour qui l’appelle,
Du poids de ses honneurs il respire auprès d’elle.
Elle est dans tous les temps son soutien le plus doux.

Les mégères célèbres, Médée, Messaline ne sont qu’une exception :

Les femmes, dût s’en plaindre une maligne envie,
Sont ces fleurs, ornements du désert de la vie.
Reviens de ton erreur, toi qui veux les flétrir :
Sache les respecter autant que les chérir ;
Et, si la voix du sang n’est point une chimère,
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.
[ces deux vers, qui clôturent le poème, valurent quelques quolibets à Legouvé]

Il vaut mieux retenir des héroïnes comme Esther, Antigone, Jeanne d’Arc, les Sœurs de la Charité.

Ou encore Marie-Maurille de Sombreuil, qui sauva son père des massacres de Septembre, en acceptant de boire un verre du sang des victimes décapitées.

Tout frémit… Une fille au printemps de son âge,
Sombreuil, vient, éperdue, affronter le carnage.
« C’est mon père, dit-elle, arrêtez, inhumains ! »
Elle tombe à leurs pieds, elle baise leurs mains,
Leurs mains teintes de sang ! C’est peu : forte d’audace,
Tantôt elle retient un bras qui le menace,
Et tantôt, s’offrant seule à l’homicide acier,
De son corps étendu le couvre tout entier.
Elle dispute aux coups ce vieillard qu’elle adore ;
Elle le prend, le perd, et le reprend encore.
À ses pleurs, à ses cris, à ce grand dévouement,
Les meurtriers émus s’arrêtent un moment :
Elle voit leur pitié, saisit l’instant prospère,
Du milieu des bourreaux elle enlève son père,
Et traverse les murs ensanglantés par eux,
Portant ce poids chéri dans ses bras généreux.

01346d

Cet épisode (non formellement attesté) inspira également Victor Hugo :

Ô jour ! où le trépas perdit son privilège,
Où, rachetant un meurtre au prix d’un sacrilège,
Le sang des morts coula dans son sein virginal !
Entre l’impur breuvage et le fer parricide,
Les bourreaux poursuivaient l’héroïne timide
D’une insulte funèbre et d’un rire infernal !
(Victor Hugo. Odes et Ballades – Mort de Mademoiselle de Sombreuil).

Mais la femme doit rester à sa place.

Il ne faudrait cependant pas interpréter les hommages de Legouvé à la Femme comme une ébauche de « féminisme » .

Dans le copieux Avant propos de cette édition, il est très clair :
« Quoique je me plaise à soutenir la cause des femmes, je ne leur accorde point une supériorité que la nature semble leur avoir refusée ; je ne veux que leur conserver le rang qu’elles doivent occuper dans la société, en démontrant qu’elles en sont le charme, comme nous en sommes l’appui. »

Et il n’évite pas un petit couplet politique de circonstance (la Révolution est terminée, nous sommes sous le Consulat) : « J’ai encore voulu, en retraçant leurs avantages, ramener dans leur société un peuple valeureux que les secousses de la révolution ont accoutumé à s’en éloigner, et, par ce moyen, le rappeler à sa première urbanité, qu’il a presque perdue dans la lutte des partis. […] Si les chefs de la Terreur les avaient mieux appréciées, ils auraient versé moins de sang : l’homme qui les chérit est rarement un barbare. »

De copieuses notes historiques

Dans les 60 pages de Notes qui font suite à son Poème, Legouvé détaille ce qui a justifié ses évocations de femmes plus ou moins célèbres.
Ainsi, Madame La Sablière, qui recueillit vingt ans chez elle un La Fontaine sans fortune et encore sans gloire.
Ainsi, Éponine, femme du prince gaulois Sabinus, révolté contre l’empereur Vespasien, et qui vécut avec lui neuf ans cachée dans un souterrain.
Ainsi Madame Lefort, qui échangea ses habits avec ceux de son mari, emprisonné comme conspirateur sous la révolution, afin de lui permettre de s’échapper.

_ _ _ _ _ _ _

01346cLEGOUVÉ Gabriel-Marie

Le Mérite des femmes, poème   

Paris, Didot l’Aîné, An IX (1800-1801), septième édition, revue et augmentée.
Un volume 18,5 x 10,5 cms. 107 pages non  rognées. Avant-propos et notes. Une gravure en frontispice. Reliure récente en papier marbré.
50 €

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s