Une histoire engagée de la littérature française

nisard_mDésiré Nisard [1806-1888] eut une carrière institutionnelle d’écrivain, de critique et de professeur. Après un premier roman grivois, intitulé Le Convoi de la laitière (la légende dit qu’il passa le reste de sa vie à rechercher tous les exemplaires pour les détruire), il se rangea, montra un fort opportunisme politique, et se fit élire en 1850 académicien contre Alfred de Musset.

Pourfendeur, dans ses articles de presse, de la littérature romantique, qu’il considère comme révélant la décadence de la France, il se fait le champion de la littérature classique, tant française, que latine (il fut directeur d’une Collection des auteurs latins, qui atteignit 27 volumes).

Si ses prises de positions « à chaud » sur la littérature de son temps lui valent à l’époque quelques volées de bois vert ; s’il a la « gloire » d’être cité par Flaubert dans Bouvard et Pécuchet ; si encore aujourd’hui un auteur contemporain le sort de l’oubli – mais uniquement pour inciter à le « démolir » (voir ici) – ; son Histoire de la littérature française, de par ses qualités, lui  acquiert le respect, même de ses adversaires habituels :

  •  Ainsi Sainte-Beuve, dans ses Causeries du lundi : « L’Histoire de notre littérature par M. Nisard est une de ces rares constructions qui sont nées d’une idée, d’un dessein médité, et dont toutes les parties unies et conjointes, en parfait rapport entre elles, attestent la force de la conception, une exécution aussi ferme qu’ingénieuse, de grandes ressources de vues et d’aperçus, et une extrême habileté de style, enfin une forme originale de la critique. »
  • Ou Pierre Larousse, dans son Dictionnaire universel : « Malgré la critique que nous avons dû faire de l’homme et du théoricien littéraire, nous reconnaîtrons que M. D. Nisard n’est pas un écrivain sans valeur. […] Son Histoire de la littérature française et ses Poètes latins de la décadence sont, malgré le parti pris qui en amoindrit la valeur, de véritables œuvres littéraires. »

En tout cas, c’est une histoire engagée de la littérature.

La longue période de publication (le premier volume paraît en 1844, les trois suivants entre 1855 et 1861 (et ce n’est que la septième édition, de 1878, qu’il déclare « définitive ») aura sans doute permis à Désiré Nisard de prendre un peu de hauteur de vue par rapport à la littérature de son époque :

  •  « À Chateaubriand doit s’arrêter cette histoire. La pousser plus loin, dire ce qui durera de tout ce que les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle ont vu naître d’ouvrages d’esprit, je ne me sens pas l’autorité. Nul n’est impartial pour les écrivains de son temps. […] Mais comme il ne plairait point de paraître un témoin indifférent, je risquerai de dire, en quelques pages, mon impression. […] Si l’on inventait pour le dix-septième siècle un titre supérieur à celui de grand, je dirais volontiers que les soixante premières années du dix-neuvième siècle sont plus de la moitié d’un grand siècle. »

Cette Histoire de la littérature repose sur une idée directrice : examiner la littérature relativement à « l’esprit français » :

  •  « L’Histoire d’une littérature est l’histoire de ce qui n’a pas cessé, dans les œuvres d’une nation, d’être vrai, vivant, d’agir sur les esprits. […] Ce que nous avons à étudier, à caractériser avec précision, c’est l’âme de notre France, telle qu’elle se manifeste dans les écrits qui subsistent.  »

Nisard va donc d’abord tenter de définir cet « esprit français », par comparaison avec l’esprit des autres nations, en se fondant sur leurs littératures. Pour lui, l’image la plus exacte de l’esprit français est la langue elle-même.

Le plan est ainsi tout dessiné : examiner « quels sont les écrits où l’esprit français se soit reconnu à des traits certains, où la langue des ouvrages durables se soit révélée. Il faut consulter cette liste de noms célèbres, qui ne trompe point. » Nisard fait ainsi commencer son étude à Villehardouin, chroniqueur né vers 1150.

Il se livre à une éblouissante revue de notre littérature, parsemée de remarques le plus souvent pertinentes et subtiles :

  • Comines : « Peut-être le meilleur morceau de prose française qui ait été écrit dans les dernières années du quinzième siècle. »
  • « Le Roman de la Rose mérite la première place dans l’histoire de la poésie durable. »
  • « Villon et Marot sont deux poètes sortis du peuple ; le caprice de la fortune a laissé l’aîné dans la bassesse de sa naissance, et a élevé le cadet jusqu’à la domesticité de la Cour. Mais le naturel de chacun a résisté à leur condition. »
  • « Avec les Essais de Montaigne commence cette suite de chefs-d’œuvre qui sont comme autant d’images complètes, quoique diverses, de l’esprit français. »
  • « Le doute, au seizième siècle, le Que-sais-je ? n’a rien de douloureux. C’est le doute académique qui ne reconnaît que le vraisemblable, et qui, sur les points où il faut se décider immédiatement, se détermine par la coutume. C’est un goût égal pour les choses les plus contradictoires, plutôt qu’une défiance systématique ou inquiète des choses reconnues pour vraies. […] On sent les fâcheux effets de cette curiosité et de ce doute : le manque d’autorité, l’importance excessive donnée à l’individu, la pensée dégénérant en un jeu d’esprit. […] D’où le manque d’autorité de Montaigne sur le lecteur. »
  • « Vers le premier quart du dix-septième siècle, on voulait dans la langue ce qu’on voulait dans les choses : choisir pour appliquer. On avait reconnu un état de l’esprit meilleur que la curiosité. […] On voulait le choix, et à la place du doute sur toutes choses, le discernement des choses indispensables et certaines. […] Pour caractériser cette disposition des esprits et pour la rendre plus générale, il manquait un mot qui en donnât une image claire et frappante, une théorie qui en déterminât le sens. Ce mot, ce ne fut pas vérité, […] Ce fut éloquence. »
  • « Je juge moins Descartes comme auteur d’une philosophie plus ou moins contestée que comme écrivain ayant exercé sur la littérature de son siècle une influence décisive. […] Le cartésianisme comme méthode générale pour rechercher et exprimer la vérité, c’est la méthode même de l’esprit français. »
  • « Boileau est la plus exacte personnification, dans notre pays, de l’esprit de discipline et de choix, de la règle qui nous enjoint de nous proportionner, de donner le plus haut degré de généralité à notre pensée. »
  • « Que ne doit pas la comédie à Louis XIV ? Il lui fournit la société même qui devait lui servir de matière. »
  • « La règle des trois unités, c’est la loi par laquelle la tragédie se confond avec la vie elle-même. […] Plus Racine produit, plus il se rapproche de l’idéal de l’art dramatique, la simplicité d’action. Par cette force de méditation qu’il sait si bien cacher sous la facilité de l’exécution, en suivant ses personnages là où les entraînaient invinciblement leurs caractères, leurs intérêts et leurs passions, il tomba pour ainsi dire sur la règle des trois unités. C’est ainsi qu’il composa Athalie, la pièce à la fois la plus conforme aux règles des anciens, et la plus libre de toute servitude théâtrale. »
  • Après un triste épisode de préciosité, « l’esprit français se relève par le génie et la tradition. […] La science politique et sociale dans Montesquieu, l’histoire dans Voltaire, l’exposition éloquente des découvertes scientifiques dans Buffon, sont comme autant de facultés nouvelles de l’esprit français. Là sont proprement les gains de la littérature française au dix-huitième siècle. Dans les genres qui semblent plus particulièrement les facultés du dix-septième, la poésie, le théâtre, l’éloquence religieuse, la philosophie morale, les pertes ne sont pas compensées par quelques beautés inspirées des anciennes, ni par des nouveautés restées trop loin de la perfection. Les pertes sont plus sensibles dans la poésie que dans la prose. »

Bien sûr, il critique Rousseau, bien sûr, il encense les classiques, mais il juge néanmoins que les pièces de Corneille sont, « à quatre exceptions près », fort critiquables, et regrette que Voltaire ait été « trop timide » dans ses reproches.

Que l’on partage ou non ses avis, l’on ne peut qu’être admiratif devant l’érudition et la finesse de ces études écrites dans un style digne d’un « grand-siècle », quel qu’il soit.

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07343_1NISARD Désiré

Histoire de la littérature française. 4/4

Paris, Firmin-Didot, 1886, treizième édition. Quatre volumes 18,5 x 12 cms. XII-502 + 431 + 456 + 556 pages. Demi reliure, dos à 5 nerfs, pièces de titres, caissons ornés. Tranches supérieures dorées. Un petit choc à la pièce de titre du tome 3, sinon très bon état.

60 € + port

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Également disponibles :

07139NISARD Désiré

Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle    

Paris, Firmin Didot, 1861. Un volume 22 x 14 cms. 584 pages. Demi reliure. Dos à 4 nerfs, titre et fleurons dorés. Plats un peu salis. Rousseurs éparses, principalement en marges.

25 € + port

Il s’agit en fait du Tome IV de l‘Histoire de littérature, mais qui, ainsi que le précise l’éditeur, « se vend à part. »

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07080SAINTE-BEUVE

Portraits contemporains, tome troisième    

Paris, Michel Lévy, 1870, nouvelle édition revue, corrigée et très augmentée. Etudes sur Vinet, Xavier de Maistre, Jasmin, Eugène Sue, Eugène Scribe, Lebrun, Molé, Töpffer, Brizeux, Loyson, Nisard, Ampère, Charles Magnin,  J.-V. Le Clerc, Mérimée. Un volume broché 18 x 12 cms. 496 pages. Brochage fragile. Quelques rousseurs éparses.

10 € + port

L’étude de Sainte-Beuve sur Nisard date de 1836 : « Devant un homme à qui on trouve du mérite, mais des défauts, des idées qui font lieu commun parfois, mais un ton qui vous a choqué souvent, s’il le faut juger, on ne sait d’abord comment dire, comment lui concéder sa part sans adhérer, fixer ses propres restrictions sans lui faire injure. C’est un peu notre position à l’égard de M. Nisard. »

2 commentaires sur “Une histoire engagée de la littérature française

  1. […] Nisard, dans son Histoire de la littérature française (à qui nous avons consacré un article ici), « les premiers écrivains qui ont laissé des noms durables dans l’histoire de la prose, […]

  2. Les « il y a », les « C’est », les « de même », les  »je ne m’étonne pas », et autres lieux communs pullulent dans cette histoire de la littérature, voilà pour le style. Pour les idées, la vérité bâtie avec une opinion préconçue erre tantôt dans le vrai, tantôt dans le sophisme, défaut que curieusement Nisard dénonce souvent pour les autres.

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