Pour calomnier Voltaire, c’est ici

Édouard-Marie-Joseph Lepan (1767-vers 1836) fut, semble-t-il, obsédé par Voltaire.

À côté d’une Méthode anglaise simplifiée, d’une Histoire de l’établissement des théâtres en France, presque tous ses autres écrits, y compris des brochures dont le libellé inclut « Commentaire, Réfutation, Réponse », ont pour thème le Philosophe de Ferney.

Leurs titres donnent une idée de leur contenu : La Henriade… suivie de l’indication de plusieurs beautés essentielles au poème épique, et qui manquent à celui-ci.  Ou bien : Chefs-d’œuvre de P. Corneille, avec les commentaires de Voltaire et des observations critiques sur ces commentaires par M. Lepan. [souligné par nous]

07344_2Mais l’apothéose de Lepan est son ouvrage : Vie politique, littéraire et morale de Voltaire, où l’on réfute Condorcet et les autres biographes en citant plus de deux cents faits, tous appuyés sur des preuves incontestables, souvent fournies par Voltaire lui-même, et que chacun peut vérifier dans les Œuvres complètes.

La période – la première édition date de 1817–  est propice.

Comme le note Raymond Trousson dans son article Edouard-Marie Lepan : un biographe de Voltaire en 1817, paru en 2008 dans Studies on Voltaire and the Eighteenth Century  :

  • « L’année 1817 voit paraître le Mandement des vicaires généraux de Paris contre les mauvais livres et, en retour, la célèbre chanson de Béranger : « C’est la faute à Voltaire… ». C’est le moment choisi par E.-M. Lepan pour lancer une nouvelle biographie de Voltaire opposée aux eulogies de ses partisans. Sous le prétexte d’impartialité, il s’emploie à déconsidérer systématiquement l’homme pour discréditer une œuvre qu’il n’est même plus nécessaire de commenter. Sa Vie de Voltaire eut quatre éditions jusqu’en 1824 et en 1825 une version abrégée, trois fois réimprimée sous les auspices de la Société catholique des bons livres. »

Il s’agit donc de déconsidérer l’homme, dans un procès uniquement à charge, sans se soucier d’analyser ses œuvres, considérées comme déjà réfutées par ailleurs.

Le déconsidérer d’abord par ses traits de caractère.

Nous avions commencé à relever tous les qualificatifs aimables dont Lepan gratifie Voltaire, avant de nous apercevoir qu’il pousse l’obligeance à le faire lui-même, à la fin de son volume, en prenant soin d’indiquer les numéros des pages de son livre où il « prouve » ses assertions.

Voici donc comment il voit l’homme Voltaire :

  • « De tous les faits qui ont été rapportés, on doit conclure qu’Arouet Voltaire fut mauvais fils, mauvais citoyen, ami faux, envieux, flatteur, ingrat, calomniateur, intéressé, intriguant, peu délicat, vindicatif, ambitieux de places, d’honneurs et de dignité, hypocrite, avare, intolérant, méchant, inhumain, despote, violent. »

Rien de moins…

qualites de Voltaire

Le déconsidérer ensuite par différents épisodes de sa vie, rapportés en détail, mais là encore résumés par grandes périodes, afin que le message soit bien clair :

  • « Ainsi à trente-deux ans, Voltaire avait été renvoyé de la Hollande, chassé de chez son père, mis à la Bastille, exilé de Paris, maltraité par des valets pour avoir insulté leur maître, remis une seconde fois à la Bastille, et exilé de France. Ce n’était sûrement pas avoir de grandes dispositions pour la philosophie, mais celle qu’il se proposait d’embrasser n’en demandait pas d’autres. »
  •  « Ainsi Voltaire, qui n’avait pu se tenir tranquille dans sa patrie, obtient un asile en Prusse, et c’est pour s’y compromettre de nouveau par ses libelles, y voir comme en France le bourreau livrer aux flammes les productions de son esprit satirique. Dans l’espace de trois ans qu’il vécut à la cour de Berlin, il en fit renvoyer d’Arnaud, il eut des difficultés avec le librairie Henning, un procès désagréable avec le juif Herscheld, des querelles très vives avec Labeaumelle, avec Maupertuis, et brava jusqu’au roi lui-même. Il est obligé de fuir d’un pays où les honneurs et la richesse s’offraient à lui. »

Lepan s’oppose ouvertement aux autres biographes de Voltaire, en particulier Condorcet, qu’il considère comme de parti pris. Mais lui-même est loin d’être irréprochable. Il multiplie les « citations » de Voltaire sans référence, et ne se prive pas d’interpréter : « C’est ce qu’on peut conjecturer [souligné par nous] d’une lettre écrite par Voltaire. ». Ou de généraliser, sans étayer ses propos : « Voltaire avait promis [souligné par nous]. qu’il parviendrait à détruire la religion catholique, et ce fut constamment le but de ses ouvrages. »

Quant aux insinuations plus ou moins perfides, les passages liés à la situation financière de Voltaire, par exemple, n’en manquent pas : sur l’origine de la fortune de Voltaire, qui proviendrait d’un héritage louche ; sur une sombre histoire autour du gain de la loterie de Pelletier-Desforts, créée pour la liquidation des dettes de la ville de Paris ; sur des gains faits aux dépens de ses libraires… Le tout compensé par de fortes pertes au jeu. Et par le fait que Voltaire aurait pris à sa charge la plus grande partie des frais d’impression de ses volumes distribués par colportage, qu’il les ait signés ou non, afin d’assurer une diffusion maximale à ses idées répréhensibles. Et pourtant, malgré tout, Voltaire est toujours crédité d’une « fortune immense » à la fin de sa vie…

Si Lepan reconnaît que Voltaire disposait de protecteurs puissants (il cite le marquis d’Argenson, ministre des relations extérieures, et Madame de Pompadour), il ne s’étend pas sur les raisons de leur protection. La seule qu’il envisage est la flatterie. Il n’explique pas non plus pourquoi une majorité d’Académiciens votèrent pour l’admettre en leur sein.

Mais pourquoi tant de haine ?

D’abord parce que Voltaire fait partie de « la tourbe philosophique », a collaboré à « l’infernale collection encyclopédique », responsable de la Révolution.

  • « Les chefs de la philosophie moderne, les Voltaire, les Diderot, les D’Alembert […] prennent pour seul guide leur intelligence, en même temps qu’ils avancent que cette intelligence n’est que de la matière. Peut-on concevoir rien de plus contradictoire et de plus fou, que ce mélange d’orgueil et d’avilissement ?  […] Qu’on cite un de leur ouvrages où la morale ait été enseignée, qui porte à respecter la religion, le gouvernement, les lois de son pays ; où l’on apprenne à modérer ses passions. […] Ce n’est pas qu’on ne puisse trouver des lambeaux de philosophie, des phrases éparses que l’on pourrait citer pour des bons principes ; mais elles y sont disséminées, presque perdues, ou plutôt mis à dessein de faire avaler le poison qu’elles accompagnent. »

Ensuite parce que Voltaire a du talent, parce que ses œuvres, souvent rééditées, se vendent fort bien, et qu’il est ainsi toujours très dangereux.

  • « Le seul point auquel nous nous sommes attachés, a été de faire connaître en détail le caractère, la conduite et les projets de Voltaire, afin de garantir nos jeunes lecteurs de la séduction à laquelle il n’est que trop naturel de succomber en lisant ses ouvrages. »
  • « On doit donc, en lisant les ouvrages de Voltaire, se tenir continuellement sur ses gardes, se méfier de sa marche, se laisser moins séduire par le charme de son style, moins convaincre par ses raisonnements ; on doit les examiner attentivement, et n’en pas adopter la conséquence sans avoir bien connu la vérité du principe. »

Rendre l’homme haïssable, pour que ses idées le deviennent, est-ce bien suffisant ?
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07344_1LEPAN Édouard-Marie-Joseph

Vie politique, littéraire et morale de Voltaire, où l’on réfute Condorcet et les autres biographes en citant plus de deux cents faits, tous appuyés sur des preuves incontestables, souvent fournies par Voltaire lui-même, et que chacun peut vérifier dans les Œuvres complètes. Troisième édition, abrégée par l’auteur.

À Paris, Isle Saint-Louis, quai Bourbon n°19, 1823.

Un volume 17 x 10,5 cms. 228 pages. Pleine reliure, dos lissé orné avec pièce de titre. Coins émoussés, très bon état intérieur.

50 € + port

Un commentaire sur “Pour calomnier Voltaire, c’est ici

  1. Majeur dit :

    Si ce n’est suffisant, il faut alors tout dire.

    http://www.contreculture.org/AG%20Voltaire.html

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