Toute l’Histoire en 163 coups d’oeil

L’idée

« Comment embrasser l’incommensurable domaine de l’Histoire ?
Car nous avons aujourd’hui la légitime prétention d’être complets, de tenir tous les chaînons de l’immense chaîne du temps, et d’y rattacher tous les peuples de la terre, même ceux dont les annales sont restées jusqu’à présent dans l’obscurité et dont l’existence a été, pour ainsi dire, impénétrable pour nous.
Afin de faciliter cette tâche imposée à tout homme qui aspire à une certaine culture d’esprit, on a, dans notre Atlas historique, présenté l’histoire en raccourci. Il est comme un dessin au trait destiné à donner une idée, affaiblie, mais exacte et complète, d’un tableau de dimensions si vastes qu’on n’a pu le reproduire sans le réduire considérablement.
Soumis à une réduction analogue, cet ouvrage semble ramener l’histoire à la chronologie, comme on fait la plupart de ses précurseurs.
Mais qu’on y regarde de près, et l’on y trouvera, nous l’espérons, cette continuité, cet enchaînement de causes et d’effets, et même un grand nombre de ces détails d’un ordre intellectuel et moral qui sont l’essence de l’histoire et qui lui donnent le caractère d’enseignement dont nous avons parlé. »

Ainsi Jean-Henri Schnitzler [1802-1871] présente-t-il son ouvrage dont le titre complet (et à rallonge) indique bien la démarche : Atlas Historique et Pittoresque de l’Histoire Universelle, disposée en tableaux synoptiques embrassant à la fois les faits politiques, religieux, littéraires et artistiques, et illustrée de planches, ouvrage fondé par J. Baquol, continué sur le même plan depuis l’an 1000 et augmenté d’introductions, de répertoires, etc.

C’est effectivement Jacques Baquol [1813-1856], rédacteur d’un localement célèbre et toujours prisé Dictionnaire géographique, historique et statistique du Haut et du Bas-Rhin, qu’il publia à compte d’auteur en 1851, qui avait eu l’idée d’élargir son sujet à la planète entière. Mais il disparut bien avant l’achèvement de ce travail, le tome concernant le Moyen-Âge n’ayant paru, en premier, qu’en 1859.

C’est donc Jean-Henri Schnitzler, historien et statisticien, qui se chargea de la réalisation et de l’amélioration de l’ensemble, la première série des trois volumes couvrant l’ensemble de l’histoire de l’humanité jusqu’en 1850 n’étant publiée qu’en 1860.
Deux ans plus tard, Schnitzler proposa d’ailleurs un quatrième volume, mais ne couvrant que la décennie 1850-1860.

Les Prédécesseurs

L’idée de résumer l’histoire sous forme de frises chronologiques est loin d’être nouvelle. On connait par exemple une Chronologie ou tableau synoptique de l’histoire universelle, depuis la création du monde, sous forme de rouleau de parchemin de 12 m de long, datant de la fin du XVe siècle (description ici)

Mais ce n’est pas le record de longueur : Une Chronologie ou tableau synoptique de l’histoire universelle, depuis la création du monde jusqu’au commencement du XVIe siècle, datant de 1520, figure sur un parchemin qui ne mesure pas moins de 32,70 m. (détails ici)

Modernité, maniabilité, qualité

Diderot et D’Alembert modernisèrent ce principe de représentation synthétique dans le Système Figuré des Connaissances Humaines qui illustrait leur Encyclopédie, et ne s’appliquait plus à des événements historiques.

Baquol et Schnitzler procédèrent encore différemment. Certes, ils reviennent  à l’Histoire, mais étendent son domaine bien au-delà d’une simple chronique événementielle et poussent à leur paroxysme les nouvelles techniques de mise en page qu’avaient initiées des professeurs de l’École Royale Militaire comme Edme Mentelle, ou des mathématiciens comme Condorcet.

Tout d’abord, des siècles avant l’invention du tableau Excel, ils n’hésitent pas à faire figurer en ligne les dates de référence, et en colonnes classées par continents ou par sujets, ce qui leur paraît digne de figurer dans leur synthèse. Le résultat est étonnamment moderne, puisque leurs doubles pages comportent ce que nous appellerions aujourd’hui des « cellules » vides.

Résultat, même si les volumes ont la dimension d’un in-folio, la manipulation est aisée, et le repérage et la lecture d’une facilité désarmante.

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Par ailleurs, l’impression est très soignée, avec l’utilisation du gras et des majuscules pour les titres, et de caractères fortement encrés pour que le contenu de la page soit bien net.
Ce qui les amène, eux ou leur éditeur, à n’imprimer les feuillets que d’un seul côté, afin qu’aucun caractère ne soit visible depuis la page précédente. Chaque tableau synoptique est donc composé sur deux pages placées en vis-à-vis, et suivi de deux pages blanches (leur verso), et ainsi de suite. Le coût de revient de l’ouvrage dût s’en ressentir, mais le résultat est d’une qualité remarquable, d’autant plus que le papier ayant servi à l’impression n’avait pas été choisi non plus à l’économie.

Les planches qui figurent dans chaque volume sont imprimées de la même manière, uniquement au recto, et également bien encrée, à l’exception de celles du tome I, un peu plus claires. Malheureusement, elles ne sont pas signées, et la provenance de ce qu’elles reproduisent n’est pas indiquée.

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Quant aux cartes, là aussi imprimées uniquement au recto, elles sont toutes en (plusieurs) couleurs, ce qui leur donne une lisibilité exceptionnelle.

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Atlas historique et pittoresque, ou Histoire Universelle disposée en tableaux synoptiques embrassant à la fois les faits politiques, religieux, littéraires et artistiques, et illustrée de cartes et de planches. 3/3

Strasbourg, Simon, 1860. Trois volumes 37 x 31 cms.

Tome I (Antiquité) : XX pages d’introduction, 32 pages de répertoire, tableaux synoptiques 1 à 40, planches I à XVI, 5 cartes en couleurs.
Tome II (Histoire moderne : Moyen-Âge) : Introduction particulière, tableaux synoptiques 41 à 105, planches XVII à XXXII, 3 cartes en couleurs.
Tome 3 (Temps modernes) : Introduction particulière, tableaux synoptiques 106 à 163, planches XXXIII à XLIX, 9 cartes en couleurs.

Demi reliure, dos lisse. Reliure bien frottée avec manques, en particulier au tome III.
Intérieur très frais, malgré quelques très rares rousseurs sur quelques pages.

150 € + port (6 kgs)

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Également disponible, le tome II seul :

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Atlas historique et pittoresque, ou Histoire Universelle disposée en tableaux synoptiques embrassant à la fois les faits politiques, religieux, littéraires et artistiques.

Strasbourg, Simon, 1861. Un volume 37 x 30 cms

TOME II : Moyen-Âge. 63 tableaux double page (n° 42 à 105) couvrant les années 477 à 1453.
Demi reliure, dos à 5 nerfs. Reliure frottée, intérieur en très bon état.

40 € + port

Déconstruction des mots historiques

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  • Sicambre était-il fier ou doux ?
  • Henri IV a-t-il vraiment dit : Paris vaut bien une messe, et Louis XIV : J’ai failli attendre ?
  • Léonard de Vinci a-t-il réellement expiré à Fontainebleau dans les bras de François Ier ? Est-ce bien ce dernier qui a écrit sur une vitre : Souvent femme varie ; Bien fol qui s’y fie ?
  • Au roi de Prusse, qui considérait que les philosophes abattent la forêt des préjugés, la réponse attribuée à Madame Du Deffand : Ah ! voilà donc pourquoi ils nous débitent tant de fagots, est-elle authentique ?
  • Qui a dit, bien avant Proudhon : La propriété, c’est le vol ?

Graves questions que tente de résoudre Édouard Fournier [1819-1880] dans son ouvrage L’Esprit dans l’histoire, recherches et curiosités sur les mots historiques.

Auteur d’études historiques et littéraires, feuilletoniste, il rencontre moins de succès au théâtre. En 1855 il publie L’Esprit des autres, chasse aux poncifs déguisés en citations, en fait chasse aux idées reçues.

Deux ans plus tard, il récidive, en se cantonnant cette fois aux mots « historiques ».

  • « Je veux tâcher de rendre à chacun ce qui lui appartient, et surtout de lui enlever ce qui ne lui appartient pas ; car je le prévois d’avance, j’aurai plutôt à dépouiller le mensonge qu’à enrichir la vérité. »

Il se limite à l’histoire de France, mais esquisse au chapitre I ce qu’aurait pu être un tel travail sur toute l’histoire, en particulier l’histoire ancienne.

  • « Une bonne partie des mots qui font l’esprit de l’histoire de France est dérobée à l’esprit des Anciens. On a donné de la phrase une version tant soit peu rajeunie, on a déplacé la scène, changé les personnages, et le tour a été joué ; et cela non pas une mais vingt fois au moins. Nos historiens n’ont pas même eu le mérite d’inventer l’esprit qu’ils prêtaient à leurs héros ; ils l’ont pris tout fait dans quelque livre de langue morte, pour le faire courir à travers l’histoire vivante de leur temps. »

Par exemple, un soit-disant bon mot de Henri IV, volé tout simplement à l’empereur romain Auguste, avec, pour faire authentique, l’addition de : « Ventre Saint Gris. »

Mais s’il déconstruit certains bons mots, Édouard Fournier n’hésite pas à rendre à César ce qui est à César.

Et à tout seigneur, tout honneur : Oui, Cambronne a vraiment résumé en un seul mot la phrase La garde meurt et ne se rend pas, qui lui est également attribuée. « Une fois Cambronne, pressé par une dame charmante de lui dire le fameux mot, tâcha de s’exécuter: « Ma foi ! Madame, je ne sais pas au juste ce que j’ai dit à l’officier anglais qui me criait de me rendre; mais ce qui est certain, c’est qu’il comprenait le français, et qu’il m’a répondu : mange. »

De même, la célèbre parole : Messieurs les Anglais, tirez les premiers a bien été prononcée par le comte d’Auteroches lors de la bataille de Fontenoy.

Fournier se montre parfois indulgent. Beaucoup de bons mots ont ainsi été attribués à Talleyrand : « Si le mot en valait la peine, il laissait dire et ne reniait pas la paternité. C’est ainsi qu’aux Cent Jours il apprit, par un compliment de M. de Vitrolle, que le mot : C’est le commencement de la fin, mot de situation s’il en fut jamais, était de lui, Talleyrand. Il l’avait trouvé fort juste ; il l’endossa donc très volontiers. »

Cerise sur le gâteau : un fort pratique index des personnages et des expressions clôt l’ouvrage.

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L’Esprit dans l’histoire, recherches et curiosités sur les mots historiques. Édition Originale.    

Paris, Dentu, 1857. Édition Originale. Un volume broché 16 x 11 cms. 284 pages.

Volume débroché auquel manque le dos de la couverture. Traces de mouillure très claire aux premiers et derniers cahiers (la Table surtout), sinon très bon état intérieur.

30 € + port

L’Art du cadran solaire

Dom Bedos de Celles [1709-1779], moine de la congrégation érudite des Bénédictins de Saint-Maur, est surtout connu pour ce qui est devenu la Bible de l’orgue classique français, L’Art du facteur d’orgues, publié à partir de 1766.

Mais il avait d’autres cordes à son arc, et avait mis ses connaissances étendues en mathématiques et géométrie au service de la gnomonique, c’est-à-dire la théorie de la construction des cadrans solaires, ou gnomons.

« Les gnomons, destinés à indiquer les hauteurs du soleil, se composent d’un style quelconque, tige, pyramide, muraille, etc., faisant ombre sur une surface plane et horizontale. On déduit du style la hauteur du soleil de la longueur de l’ombre. Comme il est difficile de fixer exactement l’extrémité de l’ombre d’un corps, le style se termine ordinairement par une petite ouverture qui laisse passer un rayon de soleil : de cette manière, l’ombre se mesure depuis le pied du style jusqu’au point lumineux formé par le rayon.
La gnomonique a été pour l’Antiquité et le Moyen-Âge une des sciences les plus importantes. » (Grand Larousse du XIXe siècle)

Dom Bedos de Celles publia La Gnomonique pratique, ou l’art de tracer les cadrans solaires avec la plus grande précision… en 1760. Une deuxième édition, enrichie d’une centaine de pages, parut en 1774.

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C’est un ouvrage technique, mais très au fait des derniers progrès de cette science presque immémoriale. Il bénéficie en effet du parrainage du Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, Jean-Paul Grandjean de Fouchy, créateur de « la courbe en huit, déduite de l’équation du temps, qui permet de lire directement le temps moyen sur un cadran solaire. »

Bourré de tables et de planches dépliantes, cet ouvrage n’omet rien de ce qui concerne l’Art – il n’y a pas d’autre mot – du cadran solaire.

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Il fut ainsi jugé par le mathématicien français Jean-Étienne Montucla (1725-1799), dans un supplément à son Histoire des mathématiques : « La Gnomonique Pratique de Don Bedos de Celles mérite une distinction particulière. On y trouve la théorie et la pratique réunies avec le plus grand soin.
La Gnomonique de M Rivard [que nous proposons également] peut aussi être recommandée, ainsi que celle de M. Blaise. »

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Ce jugement sur l’ouvrage de Dom Bedos de Celles est partagé par Pierre Larousse, qui le qualifie d’« un des meilleurs traités de gnomonique »

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La Gnomonique pratique, ou l’art de tracer les cadrans solaires avec la plus grande précision par les méthodes qui y sont les plus propres, & le plus soigneusement choisies en faveur principalement de ceux qui sont peu ou point versés dans les Mathématiques.   

Paris, Delalain, 1774, seconde édition. Un volume 20 x 13 cms. XL-410 pages. Une gravure en frontispice. 11 tables. 38 planches dépliantes. La carte de France annoncée n’est pas présente.

Pleine reliure du temps. Dos à cinq nerfs et caissons à motifs et pièce de titre. Tranches rouge passé. Reliure frottée avec manques, principalement en queue, aux coins et aux bords. Mors un peu fragile. Intérieur très frais, rarissimes petites rousseurs. Noms de deux anciens propriétaires à l’encre en page de garde.
600 €

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Également disponible :

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La Gnomonique, ou l’art de faire des cadrans.    

Paris, Charles Saillant, 1767, troisième édition revue par l’auteur.

Un volume 20 x 13 cms. XV-324-51-16 pages. 12 planches dépliantes.

Pleine reliure du temps. Dos à 5 nerfs à caissons fleuris et pièce de titre. Tranches rouges. Reliure très frottée avec petits manques. Coins et bords émoussés. Mors fragile. Une inscription ancienne à l’encre et une inscription récente au stylo-bille sur la page de titre. Annotations chiffrées anciennes sur certaines planches. Le coin supérieur de la planche 7 est déchiré, sans atteinte aux croquis. Le texte est très frais.

350 €

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Célébration de la Femme

Juvénal, il y a deux mille ans, dans sa Satire VI, avait cloué le sexe faible au pilori :

Des coupables écarts aux femmes imputés,
La débauche n’est pas le plus digne de haine ;
À de plus grands excès leur sexe les entraîne.

À quoi sert la vertu ? qu’importe la beauté,
Lorsqu’une épouse altière, abusant de ses charmes,
S’en fait, pour te vexer, un prétexte et des armes,
Et que, par des discours pleins d’aigreur et de fiel,
De ces dons précieux elle corrompt le miel ?

Toute femme prétend régner sur sa conquête :
Toutes, insultant même à l’amour d’un époux,
Se font de son tourment le plaisir le plus doux.
Et quand même la tienne à son devoir fidèle,
Répondrait à l’ardeur dont tu brûles pour elle,
Tu n’en serais pas moins pillé, persécuté :
L’amant le plus docile est le plus maltraité.

Boileau, dix-sept siècles plus tard, dans sa Satire X, n’est pas en reste :

Je me plais à remplir mes sermons de portraits.
En voilà déjà trois peints d’assez heureux traits,
La femme sans honneur, la coquette, et l’avare.
Il faut y joindre encore la revêche bizarre,
Qui sans cesse d’un ton par la colère aigri,
Gronde, choque, dément, contredit un mari.

T’ai-je encor peint, dis-moi, la fantasque inégale,
Qui m’aimant le matin, souvent me hait le soir ?
T’ai-je peint la maligne aux yeux faux, au cœur noir ?
T’ai-je encore exprimé la brusque impertinente ?
T’ai-je tracé la vieille à morgue dominante,
Qui veut vingt ans encore après le sacrement,
Exiger d’un mari les respects d’un amant ?
T’ai-je fait voir de joie une belle animée,
Qui souvent d’un repas sortant toute enfumée,
Fait même à ses amants trop faibles d’estomac
Redouter ses baisers pleins d’ail et de tabac ?

C’est explicitement contre eux que Gabriel-Marie Legouvé rédige Le Mérite des femmes, poème, « en raisonnant d’après des généralités, tandis qu’ils n’ont raisonné que d’après des exceptions », précise-t-il dans son Avant-propos.

Juvénal, dans ses vers digne émule d’Horace,
Despréaux, qui tous deux les rendit au Parnasse,
Contre un sexe, paré de vertus et d’attraits,
Du carquois satirique ont épuisé les traits.
De ces grands écrivains je marche loin encore ;
Mais j’ose, défenseur d’un sexe que j’honore,
Opposant son pouvoir à leur inimitié,
Célébrer des humains la plus belle moitié.

Et s’il explique la virulence de Juvénal par la conduite des dames romaines et par « son désir de faire triompher les mœurs », il refuse une telle excuse à Boileau. « À cette époque, tout invitait les femmes à couvrir leurs fautes de cette décence qui est presque de la vertu : c’étaient des faiblesses, mais sans emportements ; c’étaient des erreurs, mais sans scandale ; et le sage ne pouvait en être blessé. »

Gabriel Legouvé Musée du château de CompiègnePoète français [1764-1812], traducteur de Lucain, académicien, Gabriel-Marie Legouvé, qui s’était essayé au théâtre avec un succès mitigé, rencontra avec cette œuvre un très grand succès de librairie, puisqu’il s’en imprima plus de 40 éditions.

Il est bien oublié aujourd’hui, et un mystère plane d’ailleurs sur le lieu exact de sa sépulture (voir ici)

Pour lui, la femme est d’abord l’incarnation de la Beauté :

Ce front pur et céleste où rougit l’innocence,
Cette bouche, cet œil, qui troublent tous les cœurs,
L’une par un sourire, et l’autre par des pleurs ;
Ces cheveux se jouant en boucles ondoyantes,
Ce sein voluptueux, ces formes attrayantes,
Ce tissu transparent, dont un sang vif et pur
Court nuancer l’albâtre en longs filets d’azur ;
Tout commande l’amour, même l’idolâtrie.

Elle est la Mère ; puis l’Amante ; puis l’Épouse ; puis à nouveau la Mère ; plus tard, l’Amie ; et enfin l’Infirmière :

Elle vole, inquiète, au berceau de son fils,
Dans le sommeil longtemps le contemple immobile,
Et rentre dans sa couche, à peine encor tranquille.
S’éveille-t-il, son sein, à l’instant présenté,
Dans les flots d’un lait pur lui verse la santé.
Qu’importe la fatigue à sa tendresse extrême ?
Elle vit dans son fils, et non plus dans soi-même,
Et se montre, aux regards d’un époux éperdu,
Belle de son enfant à son sein suspendu.

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Oui, des plus durs exploits où l’homme se prodigue
Elle sait à ses yeux adoucir la fatigue :
Artisan, souffre-t-il, par le travail lassé,
Il revoit sa compagne, et sa peine a cessé.
Ministre, languit-il dans son pouvoir suprême,
Au sein de son épouse il vient se fuir lui-même.
Il y vient oublier l’ennui, le noir soupçon,
Qui mêlent aux grandeurs leur dévorant poison,
Et, distrait de l’orgueil par l’amour qui l’appelle,
Du poids de ses honneurs il respire auprès d’elle.
Elle est dans tous les temps son soutien le plus doux.

Les mégères célèbres, Médée, Messaline ne sont qu’une exception :

Les femmes, dût s’en plaindre une maligne envie,
Sont ces fleurs, ornements du désert de la vie.
Reviens de ton erreur, toi qui veux les flétrir :
Sache les respecter autant que les chérir ;
Et, si la voix du sang n’est point une chimère,
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.
[ces deux vers, qui clôturent le poème, valurent quelques quolibets à Legouvé]

Il vaut mieux retenir des héroïnes comme Esther, Antigone, Jeanne d’Arc, les Sœurs de la Charité.

Ou encore Marie-Maurille de Sombreuil, qui sauva son père des massacres de Septembre, en acceptant de boire un verre du sang des victimes décapitées.

Tout frémit… Une fille au printemps de son âge,
Sombreuil, vient, éperdue, affronter le carnage.
« C’est mon père, dit-elle, arrêtez, inhumains ! »
Elle tombe à leurs pieds, elle baise leurs mains,
Leurs mains teintes de sang ! C’est peu : forte d’audace,
Tantôt elle retient un bras qui le menace,
Et tantôt, s’offrant seule à l’homicide acier,
De son corps étendu le couvre tout entier.
Elle dispute aux coups ce vieillard qu’elle adore ;
Elle le prend, le perd, et le reprend encore.
À ses pleurs, à ses cris, à ce grand dévouement,
Les meurtriers émus s’arrêtent un moment :
Elle voit leur pitié, saisit l’instant prospère,
Du milieu des bourreaux elle enlève son père,
Et traverse les murs ensanglantés par eux,
Portant ce poids chéri dans ses bras généreux.

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Cet épisode (non formellement attesté) inspira également Victor Hugo :

Ô jour ! où le trépas perdit son privilège,
Où, rachetant un meurtre au prix d’un sacrilège,
Le sang des morts coula dans son sein virginal !
Entre l’impur breuvage et le fer parricide,
Les bourreaux poursuivaient l’héroïne timide
D’une insulte funèbre et d’un rire infernal !
(Victor Hugo. Odes et Ballades – Mort de Mademoiselle de Sombreuil).

Mais la femme doit rester à sa place.

Il ne faudrait cependant pas interpréter les hommages de Legouvé à la Femme comme une ébauche de « féminisme » .

Dans le copieux Avant propos de cette édition, il est très clair :
« Quoique je me plaise à soutenir la cause des femmes, je ne leur accorde point une supériorité que la nature semble leur avoir refusée ; je ne veux que leur conserver le rang qu’elles doivent occuper dans la société, en démontrant qu’elles en sont le charme, comme nous en sommes l’appui. »

Et il n’évite pas un petit couplet politique de circonstance (la Révolution est terminée, nous sommes sous le Consulat) : « J’ai encore voulu, en retraçant leurs avantages, ramener dans leur société un peuple valeureux que les secousses de la révolution ont accoutumé à s’en éloigner, et, par ce moyen, le rappeler à sa première urbanité, qu’il a presque perdue dans la lutte des partis. […] Si les chefs de la Terreur les avaient mieux appréciées, ils auraient versé moins de sang : l’homme qui les chérit est rarement un barbare. »

De copieuses notes historiques

Dans les 60 pages de Notes qui font suite à son Poème, Legouvé détaille ce qui a justifié ses évocations de femmes plus ou moins célèbres.
Ainsi, Madame La Sablière, qui recueillit vingt ans chez elle un La Fontaine sans fortune et encore sans gloire.
Ainsi, Éponine, femme du prince gaulois Sabinus, révolté contre l’empereur Vespasien, et qui vécut avec lui neuf ans cachée dans un souterrain.
Ainsi Madame Lefort, qui échangea ses habits avec ceux de son mari, emprisonné comme conspirateur sous la révolution, afin de lui permettre de s’échapper.

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Le Mérite des femmes, poème   

Paris, Didot l’Aîné, An IX (1800-1801), septième édition, revue et augmentée.
Un volume 18,5 x 10,5 cms. 107 pages non  rognées. Avant-propos et notes. Une gravure en frontispice. Reliure récente en papier marbré.
50 €

Un guide touristique de 1611

La France en 1611

  • « Persuadé qu’il était de sa politique de rester le chef du parti protestant en Europe, afin d’opposer une barrière à la puissance de la Maison d’Autriche, Henri IV allait commencer la guerre avec cette dernière lorsqu’il est assassiné à Paris par le fanatique Ravaillac.
    Louis XIII, son fils aîné, est âgé de moins de neuf ans.
    Le règne de ce 65e roi de France (1610-43) commence sous de tristes auspices. La régence étant déférée par le parlement à Marie de Médicis, que son époux venait de faire couronner à Saint-Denis, le pays est livré pour longtemps aux factions qu’entretiendront les princes de sang, toujours prêts à pousser l’opposition jusqu’à la révolte.
    La régente, sous laquelle le sage Sully perd toute influence, se laisse gouverner par un favori italien, Concini, et par sa femme Éléonore Galigaï dont elle ne sait pas se passer.
    Changement complet de politique : le parti espagnol, qui est aussi le parti de Rome, l’emporte. Marie, d’ailleurs, ne tardera pas à vider le trésor que son mari avait laissé bien fourni. »
    (
    Jean-Henri Schnitzler. Atlas historique et pittoresque, ou Histoire Universelle disposée en tableaux synoptiques embrassant à la fois les faits politiques, religieux, littéraires et artistiques, et illustrée de cartes et de planches. Strasbourg, Simon, 1860)

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Description de la France en 1611

02747aC’est cette année-là que paraît l’ouvrage Les Antiquitez, fondations et singularitez des plus célèbres Villes, Châteaux, places remarquables, Églises, forts, forteresses du Royaume de France ; avec les choses plus mémorables advenues en iceluy ; revues, corrigées, et augmentées de nouveau, avec une addition de la Chronologie des Roys de France

  • Chaumont : « Cette ville est située sur un rocher ; laquelle anciennement n’était qu’un Bourg jusqu’en l’an mil cinq cent, que l’on commença de la fortifier sous le règne de Louis douzième et l’armer de murailles, avec quelques tours & bouleuers, que le Roy François I continua, et puis Henri II les réduit à quelque perfection.
    À Chaumont y a un donjon ou Château enclos et fermé de murailles, hautes tours & fossés, lequel est aussi fort ancien, et se nomme de Hautefeuille, dans icelui y a une belle & grande salle qui sert de Parquet aux gens du Roy, & à tenir les assemblées de la noblesse du pays au ban & arrière-ban.
    Il y a baillage & siège présidial à Chaumont, & d’autant que cette ville est de grand rapport, il y a aussi un grenier à sel, les Officiers du Roy pour le Magasin & gabelle, un bureau pour la Justice des passages & forains ; des Lieutenants particuliers ès sièges des eaux et des forêts, avec les Officiers royaux pour icelles.
    En outre est le Consulat, pour le fait de la marchandise, qui est principalement de draps & toiles, aussi les drapiers et tisserands y tiennent le premier rang entre les marchands. »

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  • Le Bois de la Trahison : « Chose admirable à voir à une lieue de Saint-Germain-en-Laye ou environ : C’est qu’il y a un bois taillis, presque tout de chesnes qu’on appelle le bois de la trahison, duquel si on prend quelque rameau ou brâche, & qu’on le jette en la rivière de Seine, voisine de là, il va tout droict au fonds ainsi qu’une pierre. Quelques uns tiennent qu’en ce bois fut brassé le monopole de ceux qui avec Gannelon sieur de Hautefeuille, trahirent la maison des Ardennes, & les Pairs de France, les plus braves capitaines de la suite de Charles-le-Grand (laquelle histoire est très véritable) & qu’en horreur d’une si maudite menée, Dieu a voulu monstrer combien elle lui fut déplaisante. Ce bois n’ayant depuis porté aucun fruict & à mesure qu’on le coupe il demeure sans germer, ni produire, quoy que le chesne peuple assez de son naturel la terre où il est enraciné. »

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Un ouvrage de Jacques de Fonteny ?

Ce guide est communément attribué à un certain Jacques de Fonteny, « poète, auteur dramatique et faiseur d’anagrammes – Céramiste », d’après la notice de la BNF, qui le situe en 157?-165?, mais ne répertorie qu’une édition de 1614 des Antiquitez…, postérieure donc de trois ans à celle que nous évoquons.
La notice de la Bibliothèque du Congrès à Washington le déclare « actif » de 1587 à 1648.
Brunet, dans son Manuel du libraire, ne cite pas les Antiquitez… parmi les ouvrages de Fonteny.
Quérard, dans sa France littéraire, est muet sur Fonteny, mais il est vrai qu’il traite surtout des écrivains postérieurs.
Vapereau, dans son Dictionnaire des littératures est circonspect : « On a sous son nom [souligné par nous] Antiquitez…(Paris, 1611, in-12).»
Barbier, dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes, l’attribue à Fonteny (et décode la signature I.D.F.P. en « Jacques de Fonteny, parisien »), sans préciser que la signature I. de Fonteny figure en troisième page de l’Épitre qui ouvre l’ouvrage, et tout en ne donnant comme date de parution que 1614 (et non 1611) chez le même éditeur J. Bessin en in-12.
Il fait cependant, sans autre commentaire, précéder cette notice d’une autre :
« Antiquités (les), fondations et singularités des plus célébres villes, châteaux… de France. Seconde édition (par François des Rues). Constances [Il s’agit en fait de Coutances], J. Le Cartel, 1608, in-12, 10ff. lim. y compris le titre gravé, 559 pp. et 3 ff. de table. L’auteur signe l’épitre. Le titre gravé porte la date de 1605. »

Ou bien un ouvrage de François Desrues ?

« François Desrues, né à La Lande-d’Airou en 1554, mort aux environs de 1620, est un historien et un écrivain de la Manche.
Il est, comme historien, l’auteur d‘Antiquités des plus célèbres villes de France, et, comme littérateur, de plusieurs ouvrages, dont Les Marguerites françaises.
François Desrues peut être considéré comme l’auteur du premier guide touristique. En 1605, le grand imprimeur coutançais Jean Le Cartel publie en effet un des ses ouvrages intitulé « Les antiquités, fondations et singularités des plus célèbres villes, chasteaux et places remarquables du royaume de France avec les choses plus mémorables advenues en iceluy ». Ce « guide » eut des rééditions à travers tout le pays et suscita  bien des vocations de voyageurs. Il y décrivait tous les « délices » des provinces de France. »
(L. Morin, Essai bibliographique sur F. Desrues, Troyes, 1925)  

La notice BNF donne comme dates de vie, pour Desrues, 1575?-1633.

Il est aussi à noter que le nom de Desrues ne figure pas en page de titre de son ouvrage, mais se trouve simplement dans une dédicace qui lui est adressée

Plutôt un plagiat de la part de Fonteny

Une comparaison entre une édition de 1608 de l’ouvrage de Desrues, et notre exemplaire de 1611 signé Fonteny donne les résultats suivants :

  • Le texte est identique, mais a été recomposé : les lettres sont un petit peu plus serrées, quelques lettrines ont été supprimées, ainsi que parfois des notes italiques en marge, comme certaines concernant Chartres ou Orléans.
  • Si le texte a été recomposé, il n’a pas été totalement revu : ainsi, Fonteny, en 1611, continue, comme Desrues à parler d’Henri IV, pourtant assassiné l’année précédente, au présent : « Le Palais des Tuileries… a été continué par le Roy Henri de Bourbon 4 du nom, où il fait encore travailler tous les jours, avec toutes les magnificences possibles. »
  • Une des seules mises à jour faites par Fonteny est l’ajout, au chapitre introductif De l’excellence de la France & des victoires des François, de quatre vers latins d’un certain Baptiste Mantua (?).
  • Une autre se situe aux deux dernières pages : Là où Desrues conclut que la France avec ses « trente-deux mille clochers ou paroisses, et des trois millions cinq cents mille familles ou maisons, douze Pairies, douze Généralités, soixante-dix mille fiefs, est régie par Henri IV, soixante-troisième roi » ; Fonteny, tout en reprenant exactement les mêmes chiffres, ajoute que « ce beau & incompréhensible Royaume est parcouru de cent quatre vingt trois tant fleuves que rivières, qui apportent infinies commodités et richesses dedans les villes connues en son étendue, et où l’on trouve tout ce que l’humain visage saurait désirer. […] Louis XIII, 64e Roy de France, la conservera dans la même tranquillité et réputation qui la rend bien heureuse et redoutable à toutes les nations de l’univers. »

Ce n’est donc pas le tact qui étouffe Fonteny quand, dans son Épitre dédicatoire au Conseiller du Roy, il ose écrire : « Ce petit livre est augmenté de plusieurs choses qui lui manquaient pour sa perfection. […] Ce livre sortant de la main de son premier auteur [qu’il ne daigne pas nommer] ressemblait à l’or qui n’a pas reçu toutes ses façons, ni son dernier affinage, mais par une seconde diligence et redoublé travail, je l’ai fait monter de manière à ce qui rien ne lui deffaut à présent. »

Ce qu’il a surtout fait, c’est de rajouter quelques suppléments, ainsi que le montre ce tableau.

Desrues-Fonteny
L’Avertissement au lecteur, signé par un secrétaire du Roi, mérite d’être relevé :
« Le Libraire ayant demandé à Monsieur le Chancelier d’imprimer ce livre, [celui-ci] n’a pas voulu signer ledit privilège que quelques erreurs y étant ne fussent corrigées, à savoir entre autres : p. 21, où il est dit que Philippe Auguste entreprit le voyage de Jérusalem, car ledit Roy n’y fut jamais […] p. 119, il parle d’une grande allée Royale qu’il dit être derrière le château de Chambord ; mais la vérité est qu’elle est derrière le château de Blois. […] page 449, il dit que la Dordogne se rend dans un bras de mer, au dessous de Liborne, mais c’est dans la rivière appelée Gironde. »

Toutes ces erreurs proviennent de Desrues, n’ont pas été rectifiées dans le texte de Fonteny, qui considéra sans doute que cet Avertissement serait suffisant comme errata….

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02747_2 - copieFONTENY Jacques de

Les Antiquitez, fondations et singularitez des plus célèbres Villes, Châteaux, places remarquables, Églises, forts, forteresses du Royaume de France ; avec les choses plus mémorables advenues en iceluy ; revues, corrigées, et augmentées de nouveau, avec une addition de la Chronologie des Roys de France    

Paris, Jacques Bessin, 1611.

Un volume 15 x 9 cms. [XXII]-626-[IX] pages. Plein vélin du temps. Dos lisse marqué « La Description de la France ». Un cahier (page 99) presque débroché, sinon bon état.

 300 €

Une histoire engagée de la littérature française

nisard_mDésiré Nisard [1806-1888] eut une carrière institutionnelle d’écrivain, de critique et de professeur. Après un premier roman grivois, intitulé Le Convoi de la laitière (la légende dit qu’il passa le reste de sa vie à rechercher tous les exemplaires pour les détruire), il se rangea, montra un fort opportunisme politique, et se fit élire en 1850 académicien contre Alfred de Musset.

Pourfendeur, dans ses articles de presse, de la littérature romantique, qu’il considère comme révélant la décadence de la France, il se fait le champion de la littérature classique, tant française, que latine (il fut directeur d’une Collection des auteurs latins, qui atteignit 27 volumes).

Si ses prises de positions « à chaud » sur la littérature de son temps lui valent à l’époque quelques volées de bois vert ; s’il a la « gloire » d’être cité par Flaubert dans Bouvard et Pécuchet ; si encore aujourd’hui un auteur contemporain le sort de l’oubli – mais uniquement pour inciter à le « démolir » (voir ici) – ; son Histoire de la littérature française, de par ses qualités, lui  acquiert le respect, même de ses adversaires habituels :

  •  Ainsi Sainte-Beuve, dans ses Causeries du lundi : « L’Histoire de notre littérature par M. Nisard est une de ces rares constructions qui sont nées d’une idée, d’un dessein médité, et dont toutes les parties unies et conjointes, en parfait rapport entre elles, attestent la force de la conception, une exécution aussi ferme qu’ingénieuse, de grandes ressources de vues et d’aperçus, et une extrême habileté de style, enfin une forme originale de la critique. »
  • Ou Pierre Larousse, dans son Dictionnaire universel : « Malgré la critique que nous avons dû faire de l’homme et du théoricien littéraire, nous reconnaîtrons que M. D. Nisard n’est pas un écrivain sans valeur. […] Son Histoire de la littérature française et ses Poètes latins de la décadence sont, malgré le parti pris qui en amoindrit la valeur, de véritables œuvres littéraires. »

En tout cas, c’est une histoire engagée de la littérature.

La longue période de publication (le premier volume paraît en 1844, les trois suivants entre 1855 et 1861 (et ce n’est que la septième édition, de 1878, qu’il déclare « définitive ») aura sans doute permis à Désiré Nisard de prendre un peu de hauteur de vue par rapport à la littérature de son époque :

  •  « À Chateaubriand doit s’arrêter cette histoire. La pousser plus loin, dire ce qui durera de tout ce que les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle ont vu naître d’ouvrages d’esprit, je ne me sens pas l’autorité. Nul n’est impartial pour les écrivains de son temps. […] Mais comme il ne plairait point de paraître un témoin indifférent, je risquerai de dire, en quelques pages, mon impression. […] Si l’on inventait pour le dix-septième siècle un titre supérieur à celui de grand, je dirais volontiers que les soixante premières années du dix-neuvième siècle sont plus de la moitié d’un grand siècle. »

Cette Histoire de la littérature repose sur une idée directrice : examiner la littérature relativement à « l’esprit français » :

  •  « L’Histoire d’une littérature est l’histoire de ce qui n’a pas cessé, dans les œuvres d’une nation, d’être vrai, vivant, d’agir sur les esprits. […] Ce que nous avons à étudier, à caractériser avec précision, c’est l’âme de notre France, telle qu’elle se manifeste dans les écrits qui subsistent.  »

Nisard va donc d’abord tenter de définir cet « esprit français », par comparaison avec l’esprit des autres nations, en se fondant sur leurs littératures. Pour lui, l’image la plus exacte de l’esprit français est la langue elle-même.

Le plan est ainsi tout dessiné : examiner « quels sont les écrits où l’esprit français se soit reconnu à des traits certains, où la langue des ouvrages durables se soit révélée. Il faut consulter cette liste de noms célèbres, qui ne trompe point. » Nisard fait ainsi commencer son étude à Villehardouin, chroniqueur né vers 1150.

Il se livre à une éblouissante revue de notre littérature, parsemée de remarques le plus souvent pertinentes et subtiles :

  • Comines : « Peut-être le meilleur morceau de prose française qui ait été écrit dans les dernières années du quinzième siècle. »
  • « Le Roman de la Rose mérite la première place dans l’histoire de la poésie durable. »
  • « Villon et Marot sont deux poètes sortis du peuple ; le caprice de la fortune a laissé l’aîné dans la bassesse de sa naissance, et a élevé le cadet jusqu’à la domesticité de la Cour. Mais le naturel de chacun a résisté à leur condition. »
  • « Avec les Essais de Montaigne commence cette suite de chefs-d’œuvre qui sont comme autant d’images complètes, quoique diverses, de l’esprit français. »
  • « Le doute, au seizième siècle, le Que-sais-je ? n’a rien de douloureux. C’est le doute académique qui ne reconnaît que le vraisemblable, et qui, sur les points où il faut se décider immédiatement, se détermine par la coutume. C’est un goût égal pour les choses les plus contradictoires, plutôt qu’une défiance systématique ou inquiète des choses reconnues pour vraies. […] On sent les fâcheux effets de cette curiosité et de ce doute : le manque d’autorité, l’importance excessive donnée à l’individu, la pensée dégénérant en un jeu d’esprit. […] D’où le manque d’autorité de Montaigne sur le lecteur. »
  • « Vers le premier quart du dix-septième siècle, on voulait dans la langue ce qu’on voulait dans les choses : choisir pour appliquer. On avait reconnu un état de l’esprit meilleur que la curiosité. […] On voulait le choix, et à la place du doute sur toutes choses, le discernement des choses indispensables et certaines. […] Pour caractériser cette disposition des esprits et pour la rendre plus générale, il manquait un mot qui en donnât une image claire et frappante, une théorie qui en déterminât le sens. Ce mot, ce ne fut pas vérité, […] Ce fut éloquence. »
  • « Je juge moins Descartes comme auteur d’une philosophie plus ou moins contestée que comme écrivain ayant exercé sur la littérature de son siècle une influence décisive. […] Le cartésianisme comme méthode générale pour rechercher et exprimer la vérité, c’est la méthode même de l’esprit français. »
  • « Boileau est la plus exacte personnification, dans notre pays, de l’esprit de discipline et de choix, de la règle qui nous enjoint de nous proportionner, de donner le plus haut degré de généralité à notre pensée. »
  • « Que ne doit pas la comédie à Louis XIV ? Il lui fournit la société même qui devait lui servir de matière. »
  • « La règle des trois unités, c’est la loi par laquelle la tragédie se confond avec la vie elle-même. […] Plus Racine produit, plus il se rapproche de l’idéal de l’art dramatique, la simplicité d’action. Par cette force de méditation qu’il sait si bien cacher sous la facilité de l’exécution, en suivant ses personnages là où les entraînaient invinciblement leurs caractères, leurs intérêts et leurs passions, il tomba pour ainsi dire sur la règle des trois unités. C’est ainsi qu’il composa Athalie, la pièce à la fois la plus conforme aux règles des anciens, et la plus libre de toute servitude théâtrale. »
  • Après un triste épisode de préciosité, « l’esprit français se relève par le génie et la tradition. […] La science politique et sociale dans Montesquieu, l’histoire dans Voltaire, l’exposition éloquente des découvertes scientifiques dans Buffon, sont comme autant de facultés nouvelles de l’esprit français. Là sont proprement les gains de la littérature française au dix-huitième siècle. Dans les genres qui semblent plus particulièrement les facultés du dix-septième, la poésie, le théâtre, l’éloquence religieuse, la philosophie morale, les pertes ne sont pas compensées par quelques beautés inspirées des anciennes, ni par des nouveautés restées trop loin de la perfection. Les pertes sont plus sensibles dans la poésie que dans la prose. »

Bien sûr, il critique Rousseau, bien sûr, il encense les classiques, mais il juge néanmoins que les pièces de Corneille sont, « à quatre exceptions près », fort critiquables, et regrette que Voltaire ait été « trop timide » dans ses reproches.

Que l’on partage ou non ses avis, l’on ne peut qu’être admiratif devant l’érudition et la finesse de ces études écrites dans un style digne d’un « grand-siècle », quel qu’il soit.

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07343_1NISARD Désiré

Histoire de la littérature française. 4/4

Paris, Firmin-Didot, 1886, treizième édition. Quatre volumes 18,5 x 12 cms. XII-502 + 431 + 456 + 556 pages. Demi reliure, dos à 5 nerfs, pièces de titres, caissons ornés. Tranches supérieures dorées. Un petit choc à la pièce de titre du tome 3, sinon très bon état.

60 € + port

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Également disponibles :

07139NISARD Désiré

Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle    

Paris, Firmin Didot, 1861. Un volume 22 x 14 cms. 584 pages. Demi reliure. Dos à 4 nerfs, titre et fleurons dorés. Plats un peu salis. Rousseurs éparses, principalement en marges.

25 € + port

Il s’agit en fait du Tome IV de l‘Histoire de littérature, mais qui, ainsi que le précise l’éditeur, « se vend à part. »

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07080SAINTE-BEUVE

Portraits contemporains, tome troisième    

Paris, Michel Lévy, 1870, nouvelle édition revue, corrigée et très augmentée. Etudes sur Vinet, Xavier de Maistre, Jasmin, Eugène Sue, Eugène Scribe, Lebrun, Molé, Töpffer, Brizeux, Loyson, Nisard, Ampère, Charles Magnin,  J.-V. Le Clerc, Mérimée. Un volume broché 18 x 12 cms. 496 pages. Brochage fragile. Quelques rousseurs éparses.

10 € + port

L’étude de Sainte-Beuve sur Nisard date de 1836 : « Devant un homme à qui on trouve du mérite, mais des défauts, des idées qui font lieu commun parfois, mais un ton qui vous a choqué souvent, s’il le faut juger, on ne sait d’abord comment dire, comment lui concéder sa part sans adhérer, fixer ses propres restrictions sans lui faire injure. C’est un peu notre position à l’égard de M. Nisard. »

Pour calomnier Voltaire, c’est ici

Édouard-Marie-Joseph Lepan (1767-vers 1836) fut, semble-t-il, obsédé par Voltaire.

À côté d’une Méthode anglaise simplifiée, d’une Histoire de l’établissement des théâtres en France, presque tous ses autres écrits, y compris des brochures dont le libellé inclut « Commentaire, Réfutation, Réponse », ont pour thème le Philosophe de Ferney.

Leurs titres donnent une idée de leur contenu : La Henriade… suivie de l’indication de plusieurs beautés essentielles au poème épique, et qui manquent à celui-ci.  Ou bien : Chefs-d’œuvre de P. Corneille, avec les commentaires de Voltaire et des observations critiques sur ces commentaires par M. Lepan. [souligné par nous]

07344_2Mais l’apothéose de Lepan est son ouvrage : Vie politique, littéraire et morale de Voltaire, où l’on réfute Condorcet et les autres biographes en citant plus de deux cents faits, tous appuyés sur des preuves incontestables, souvent fournies par Voltaire lui-même, et que chacun peut vérifier dans les Œuvres complètes.

La période – la première édition date de 1817–  est propice.

Comme le note Raymond Trousson dans son article Edouard-Marie Lepan : un biographe de Voltaire en 1817, paru en 2008 dans Studies on Voltaire and the Eighteenth Century  :

  • « L’année 1817 voit paraître le Mandement des vicaires généraux de Paris contre les mauvais livres et, en retour, la célèbre chanson de Béranger : « C’est la faute à Voltaire… ». C’est le moment choisi par E.-M. Lepan pour lancer une nouvelle biographie de Voltaire opposée aux eulogies de ses partisans. Sous le prétexte d’impartialité, il s’emploie à déconsidérer systématiquement l’homme pour discréditer une œuvre qu’il n’est même plus nécessaire de commenter. Sa Vie de Voltaire eut quatre éditions jusqu’en 1824 et en 1825 une version abrégée, trois fois réimprimée sous les auspices de la Société catholique des bons livres. »

Il s’agit donc de déconsidérer l’homme, dans un procès uniquement à charge, sans se soucier d’analyser ses œuvres, considérées comme déjà réfutées par ailleurs.

Le déconsidérer d’abord par ses traits de caractère.

Nous avions commencé à relever tous les qualificatifs aimables dont Lepan gratifie Voltaire, avant de nous apercevoir qu’il pousse l’obligeance à le faire lui-même, à la fin de son volume, en prenant soin d’indiquer les numéros des pages de son livre où il « prouve » ses assertions.

Voici donc comment il voit l’homme Voltaire :

  • « De tous les faits qui ont été rapportés, on doit conclure qu’Arouet Voltaire fut mauvais fils, mauvais citoyen, ami faux, envieux, flatteur, ingrat, calomniateur, intéressé, intriguant, peu délicat, vindicatif, ambitieux de places, d’honneurs et de dignité, hypocrite, avare, intolérant, méchant, inhumain, despote, violent. »

Rien de moins…

qualites de Voltaire

Le déconsidérer ensuite par différents épisodes de sa vie, rapportés en détail, mais là encore résumés par grandes périodes, afin que le message soit bien clair :

  • « Ainsi à trente-deux ans, Voltaire avait été renvoyé de la Hollande, chassé de chez son père, mis à la Bastille, exilé de Paris, maltraité par des valets pour avoir insulté leur maître, remis une seconde fois à la Bastille, et exilé de France. Ce n’était sûrement pas avoir de grandes dispositions pour la philosophie, mais celle qu’il se proposait d’embrasser n’en demandait pas d’autres. »
  •  « Ainsi Voltaire, qui n’avait pu se tenir tranquille dans sa patrie, obtient un asile en Prusse, et c’est pour s’y compromettre de nouveau par ses libelles, y voir comme en France le bourreau livrer aux flammes les productions de son esprit satirique. Dans l’espace de trois ans qu’il vécut à la cour de Berlin, il en fit renvoyer d’Arnaud, il eut des difficultés avec le librairie Henning, un procès désagréable avec le juif Herscheld, des querelles très vives avec Labeaumelle, avec Maupertuis, et brava jusqu’au roi lui-même. Il est obligé de fuir d’un pays où les honneurs et la richesse s’offraient à lui. »

Lepan s’oppose ouvertement aux autres biographes de Voltaire, en particulier Condorcet, qu’il considère comme de parti pris. Mais lui-même est loin d’être irréprochable. Il multiplie les « citations » de Voltaire sans référence, et ne se prive pas d’interpréter : « C’est ce qu’on peut conjecturer [souligné par nous] d’une lettre écrite par Voltaire. ». Ou de généraliser, sans étayer ses propos : « Voltaire avait promis [souligné par nous]. qu’il parviendrait à détruire la religion catholique, et ce fut constamment le but de ses ouvrages. »

Quant aux insinuations plus ou moins perfides, les passages liés à la situation financière de Voltaire, par exemple, n’en manquent pas : sur l’origine de la fortune de Voltaire, qui proviendrait d’un héritage louche ; sur une sombre histoire autour du gain de la loterie de Pelletier-Desforts, créée pour la liquidation des dettes de la ville de Paris ; sur des gains faits aux dépens de ses libraires… Le tout compensé par de fortes pertes au jeu. Et par le fait que Voltaire aurait pris à sa charge la plus grande partie des frais d’impression de ses volumes distribués par colportage, qu’il les ait signés ou non, afin d’assurer une diffusion maximale à ses idées répréhensibles. Et pourtant, malgré tout, Voltaire est toujours crédité d’une « fortune immense » à la fin de sa vie…

Si Lepan reconnaît que Voltaire disposait de protecteurs puissants (il cite le marquis d’Argenson, ministre des relations extérieures, et Madame de Pompadour), il ne s’étend pas sur les raisons de leur protection. La seule qu’il envisage est la flatterie. Il n’explique pas non plus pourquoi une majorité d’Académiciens votèrent pour l’admettre en leur sein.

Mais pourquoi tant de haine ?

D’abord parce que Voltaire fait partie de « la tourbe philosophique », a collaboré à « l’infernale collection encyclopédique », responsable de la Révolution.

  • « Les chefs de la philosophie moderne, les Voltaire, les Diderot, les D’Alembert […] prennent pour seul guide leur intelligence, en même temps qu’ils avancent que cette intelligence n’est que de la matière. Peut-on concevoir rien de plus contradictoire et de plus fou, que ce mélange d’orgueil et d’avilissement ?  […] Qu’on cite un de leur ouvrages où la morale ait été enseignée, qui porte à respecter la religion, le gouvernement, les lois de son pays ; où l’on apprenne à modérer ses passions. […] Ce n’est pas qu’on ne puisse trouver des lambeaux de philosophie, des phrases éparses que l’on pourrait citer pour des bons principes ; mais elles y sont disséminées, presque perdues, ou plutôt mis à dessein de faire avaler le poison qu’elles accompagnent. »

Ensuite parce que Voltaire a du talent, parce que ses œuvres, souvent rééditées, se vendent fort bien, et qu’il est ainsi toujours très dangereux.

  • « Le seul point auquel nous nous sommes attachés, a été de faire connaître en détail le caractère, la conduite et les projets de Voltaire, afin de garantir nos jeunes lecteurs de la séduction à laquelle il n’est que trop naturel de succomber en lisant ses ouvrages. »
  • « On doit donc, en lisant les ouvrages de Voltaire, se tenir continuellement sur ses gardes, se méfier de sa marche, se laisser moins séduire par le charme de son style, moins convaincre par ses raisonnements ; on doit les examiner attentivement, et n’en pas adopter la conséquence sans avoir bien connu la vérité du principe. »

Rendre l’homme haïssable, pour que ses idées le deviennent, est-ce bien suffisant ?
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07344_1LEPAN Édouard-Marie-Joseph

Vie politique, littéraire et morale de Voltaire, où l’on réfute Condorcet et les autres biographes en citant plus de deux cents faits, tous appuyés sur des preuves incontestables, souvent fournies par Voltaire lui-même, et que chacun peut vérifier dans les Œuvres complètes. Troisième édition, abrégée par l’auteur.

À Paris, Isle Saint-Louis, quai Bourbon n°19, 1823.

Un volume 17 x 10,5 cms. 228 pages. Pleine reliure, dos lissé orné avec pièce de titre. Coins émoussés, très bon état intérieur.

50 € + port