Le poète Sanlecque gagne-t-il à être connu ?

SanlecqueC’est selon.

Louis de Sanlecque [1652-1714], petit-fils et fils de graveurs de caractères d’imprimerie, faisait partie de la congrégation des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève de Paris.

Professeur de rhétorique au collège de Nanterre, qui dépendait de son abbaye, il se distingua par une abondante production de vers français et parfois latins.

Son genre préféré fut la satire, et ne connaissant pas d’autre monde que celui du clergé, il en fit sa cible principale. C’est ainsi qu’il se créa des ennemis fort rancuniers, et qu’il finit ses jours dans un misérable prieuré rural, n’ayant pu obtenir le bénéfice ecclésiastique que souhaitait pour lui son protecteur, le duc de Nevers : Louis XIV s’y était opposé.

La querelle de Phèdre

Sanlecque s’était déjà fait remarquer lors de la querelle des deux Phèdre (celui de Racine et celui de Pradon), en 1677. D’un côté Racine et Boileau, de l’autre Pradon, le duc de Nevers et ses soutiens, parmi lesquels Sanlecque. [détails de la querelle ici]

Il semble que l’on n’en soit pas tout à fait venu aux coups de bâton, et que l’on se borna à combattre à coup de sonnets vengeurs.

Grand Siècle et élégance de la langue obligent, ces échanges versifiés d’invectives, quoique de sens opposés, utilisaient chacun les mêmes mots-rimes. [textes ici]

Vers « du temps », ou vers « du génie » ?

Voltaire, dans Le Siècle de Louis XIV, consacra un petit article à Sanlecque :

« Chanoine régulier, poète qui a fait quelques jolis vers. C’est un des effets du siècle de Louis XIV que le nombre prodigieux de poètes médiocres dans lesquels on trouve des vers heureux. La plupart de ces vers appartiennent au temps, et non au génie. »

Malheureusement, Voltaire ne cite aucun de ces « vers heureux », et ne définit pas non plus ce qu’il entend par là.

S’agit-il de ceux-ci ? :

  • La vertu seule a le droit de plaire toute nue. (Satire II)
  • Je dois mordre, il est vrai, mais non pas déchirer. (Satire II)
  • …Que celui qui mena sa pénitente à Londres,
    Afin qu’en sûreté la poulette y put pondre.  (Satire II)
  • Est-ce qu’une coquette a peur de son époux ? (Satire III)

Critiques du clergé

Si Sanlecque eut maille à partir avec le clergé établi, faut-il s’en étonner ?

Moine, qui dans l’ardeur d’allier des familles,
Vas pour les soupirants à la quête des filles,
Et qui sais l’opéra pour l’apprendre aux parloirs ;
Chanoine efféminé, qui souris aux miroirs ;
Toi qui, bien que pourvu de grosses Abbayes,
Ne nous parais abbé que dans tes armoiries ;
Toi qui dans tes serments pleins de faux ornements,
Fais dire au Saint-Esprit des phrases de Romans ;
Curé, dont tout le zèle est une humeur bourrue ;
Abbesse, que Satan fait loger sur la rue ;
Prélat, bien moins Prélat que le bourgeois de Paris ;
Directeur, si jaloux, même des vieux maris ;
Enfin toi qui démens tout ce que tu crois être,
Veux-tu connaître un fou ? Tu n’as qu’à te connaître. (Satire I)

Guerre, guerre éternelle à ces hommes de bien
Qui, pour toute vertu, n’ont qu’un air de chrétien.
Que ces grands imposteurs, prônés par tant de sottes,
Trouvent plus d’ennemis qu’ils ne font de bigotes. (Épitre au père de la Chaise)

Critiques de la Cour

Surtout qu’il élargit son sujet :

Ah que surtout la Cour me rend atrabilaire !
Choquons-là. Mon plaisir est de lui bien déplaire.
Adieu Cour où le cœur n’ose dire un seul mot,
Où le seul fourbe est sage, ou l’honnête homme est sot. […]
Adieu Cour, où le luxe est une bienséance,
Où Tartuffe a trouvé la corne d’abondance,
Où, ne jamais flatter, c’est être criminel,
Où pour tout Évangile on a Machiavel. (Satire V)

Faut-il s’étonner qu’il se soit créé tant d’ennemis ?

Sanlecque flatteur

Mais Sanlecque n’était-il pas aussi un de ces courtisans qu’il dépeint, témoins ces vers à Louis XIV ? (La typographie est d’origine)

R O Y, digne d’être élu le seul Roi des mortels,
Que du temps des Césars on t’eût dressé d’autels !
Qu’on eût même en toi seul trouvé de Dieux ensemble ! […]
 Et c’est cette Justice, et c’est cette bonté,
Qui soutiennent, GRAND ROI, ta rare probité. (Satire I)

Non, probité, sagesse, équité, bonne foi,
Vous ne régnez en paix que dans le cœur du R O Y. (Satire V)

Ou celui-ci, à son protecteur le duc de Nevers :

Horace n’est point mort, il est Duc de Nevers. (Épitre au duc de Nevers)

Révocation de l’Édit de Nantes

Là où Sanlecque passe les bornes, c’est dans son éloge de la révocation de l’Édit de Nantes (1685), qui poussa à l’exil près de 300 000 protestants.

Oui, ce fier Huguenot devient humble et fidèle.
Cet enfant dégoûté revient à la mamelle ;
Ce peuple que l’enfer avait tant aveuglé,
Voit que par sa réforme il s’était déréglé.
Sa raison n’ose plus s’ériger en Concile,
Il n’empoisonne plus la Loi de l’Évangile.
(Épitre au Roy après la destruction de l’hérésie – 1686)

BoileauLa querelle avec Boileau

Après la querelle de Phèdre, l’ennemi littéraire principal de Sanlecque resta Boileau.

Boileau ? non, non, Boileau ne fait plus que médire.
Quoiqu’il soit assez vieux, sa Muse d’aujourd’hui,
De vingt ans pour le moins, est moins vieille que lui.
Il veut polir son vers, qu’il croit encore sublime ;
Mais c’est en vain, son vers est plus dur que la lime. (Épitre au duc de Nevers)

Dans un coin de Paris, Boileau tremblant et blême,
Fut hier bien frotté, quoiqu’il n’en dise rien.
Voilà ce qu’a produit son style peu chrétien,
Disant du mal d’autrui, l’on s’en fait à soi-même.
(attribué à Sanlecque par Moreri dans son Grand Dictionnaire Historique)

Peut-être aussi par jalousie de ne pas être reconnu son égal :

Moi, qui voudrais qu’on crût que tous mes vers sont beaux,
Selon moi seul, qui suis-je ? un second Despreaux. (Satire I)

L’art du sermon

Et pourtant, ils n’œuvraient pas sur le même terrain : tandis que Boileau enseignait l’art d’écrire, Sanlecque enseignait, longuement et assez finement, l’art de la prédication :

chaireVous donc qui, pour prêcher, courez toute la terre,
Voulez-vous qu’un grand peuple assiège votre chaire ?
Voulez-vous enchérir les chaises et les bancs ,
Et jusques au portail mettre en presse les gens ?
Que votre oeil avec vous me convainque et me touche ;
On doit parler de l’oeil autant que de la bouche.
Que la crainte et l’espoir, que la haine et l’amour,
Comme sur un théâtre y parlent tour à tour.
(Poème sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public, et surtout des prédicateurs).

Non non. Un Orateur n’est point une furie.
Prêchez donc sans fureur, et sans effronterie.
Ne soyez ni trop lent, ni trop précipité ;
Distinguez bien l’air vif d’avec l’air emporté.
Soyez grave sans faste, aisé sans nonchalance,
Modeste sans froideur, aisé sans insolence.
(Poème sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public, et surtout des prédicateurs).

Fin de vie en misérable curé de campagne

C’est avec la même verve que Sanlecque décrit son sort, essayant – vainement – d’apitoyer le confesseur de Louis XIV :

Permettez, mon Révérend Père,
Qu’un malheureux Prieur-Curé
Vous dépeigne ici la misère,
C’est-à-dire son Prieuré.

Dans mon Église l’on patrouille,
Si l’on ne prend bien garde à soi ;
Et le crapaud et la grenouille,
Chantent tout l’office avec moi.

Près de là sont dans des masures
Cinq cent gueux couverts de haillons.
Point de dévotes à confitures,
Point de pénitentes à bouillons.

Comme ils n’ont ni terre ni rente,
Et qu’ils sont tous des pauvres gens ;
(Dans un curé chose étonnante)
Je suis triste aux enterrements.
(Petite épitre en vers au très révérend père de la Chaise)

Pourquoi ses œuvres sont-elles systématiquement publiées avec celles de Boileau ?

Reste un petit mystère éditorial : pourquoi les Œuvres de Sanlecque sont-elles publiées systématiquement dans le même volume que celles de Boileau, son ennemi ?

Parce qu’elles sont fort peu épaisses ? Mais on trouve des volumes très fins à cette époque.

Pour profiter de la polémique célèbre entre les deux hommes ? Mais de telles éditions communes paraissent encore en 1770, près de soixante ans après la mort des deux protagonistes, dont l’un avait déjà sombré dans l’oubli.

Nous n’avons pas réussi à débrouiller ce mystère.

Si vous avez des idées…

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21243_121243_3BOILEAU, SANLECQUE

Œuvres de Mr Boileau Despreaux, nouvelle édition qui renferme toutes les Pièces contenues dans les Éditions de Hollande et de Paris, augmentée de plusieurs pièces qui n’ont point encore paru. RELIÉ AVEC Poésies du Père Sanlecque, chanoine régulier de l’Ordre de Sainte Geneviève, nouvelle édition augmentée de plusieurs pièces qui n’ont point encore paru

Genève, Fabry & Barillot, 1732.
Deux ouvrages en un volume 16,5 x 10 cms. VI-360 + 72 pages.
Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés. Petits frottements d’usage. Bon état intérieur.

Contient, de Boileau : Satires, Épitres, L’Art poétique, Le Lutrin, Ode sur la prise de Namur, Épigrammes, Le Chapelain décoiffé, L’Ombre de Despreaux, Le Tombeau de Despreaux, Requête en faveur d’Aristote, Les Héros de roman.

45 € + port

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