Philippiques

Les Philippiques

Le terme Philippique, qui signifie attaque verbale, violent discours contre quelqu’un, nous vient de l’antiquité. Plus exactement de la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ, quand le célèbre orateur Démosthène attaquait à la tribune Philippe II de Macédoine.

Certaines de ses phrases semblent tellement actuelles que le terme mérite en effet d’avoir survécu.

  • demosthene en pied« Vous n’avez rien à craindre tant que vous serez sur vos gardes, mais rien à espérer si vous restez dans l’inaction. » (Première Philippique)
  • « Comme un général ouvre la marche de ses troupes, de même un politique habile trace la route des événements pour les faire arriver à son gré, sans être forcé de les attendre. » (Première Philippique)
  • « Comme dans le corps humain, tant que les forces et la santé se soutiennent, les anciennes fractures et les maux des parties affectées ne se font pas sentir ; mais qu’à la première maladie qui survient, tous les vices assoupis jusqu’alors se réveillent et s’annoncent par des douleurs ; de même dans les monarchies et les autres états, tout parait sain et calme tant que la guerre est éloignée, mais au moment qu’elle approche des frontières, le désordre se manifeste et tous les maux se découvrent. » (Première Olynthienne)
  • « Je pense qu’un bon citoyen doit préférer dans ses discours le salut de la patrie à l’agrément des paroles. » (Seconde Olynthienne)
  • « Vous autres, citoyens avilis, peuple énervé, sans alliés et sans finances, on vous regarde comme des valets, comme une populace qui fait seulement nombre, trop heureux qu’on vous distribue du pain ; et, ce qui est le comble de la lâcheté, vous vous croyez redevables à ceux qui vous donnent ce qui est à vous. » (Seconde Olynthienne)

À cette époque, la situation politique de la Grèce est plus que confuse – nous avons vraiment tout appris des Grecs :

  • Philippe, vainqueur de la Phocide, maître des Thermopyles, et honoré du titre d’Amphictyon, avait tourné les armes du côté de l’Illyrie et de la Thrace. Il y avait déjà fait plusieurs conquêtes lorsque le Péloponèse attira son attention. Argos et Messene, villes célèbres de cette contrée, étaient sur le point d’être opprimées par Lacédémone. Elles eurent recours à Philippe. Ce prince avait conclu la paix avec les Athéniens, qui, sur la foi de leurs orateurs gagnés par ses présents, avaient cru qu’il allait abandonner les Thébains. Mais loin de se détacher de ceux-ci, il partagea avec eux les fruits de la victoire quand il eut subjugué la Phocide. Les Thébains saisirent avec joie cette occasion favorable de lui ouvrir une porte pour entrer dans le Péloponnèse, où leur haine invétérée contre Sparte ne cessait de fomenter des divisions, et d’entretenir la guerre. Ils sollicitent donc Philippe de s’unir avec eux, et avec les Messeniens et les Argiens, pour humilier ensemble Lacédémone.  (Auger. Sommaire de la Sixième Philippique)

Démosthène, farouche opposant aux menées de Philippe de Macédoine, utilise toutes les ressources de son éloquence pour tenter de convaincre ses concitoyens d’agir :

  • « Si, sans alléguer de preuves, je lui prodiguais les noms de parjure et de traître, on pourrait me regarder comme un vain déclamateur, et je n’aurais aucun droit de m’en plaindre ; mais, sans me consumer en paroles inutiles, je puis le convaincre des plus grandes perfidies ; et je crois qu’il est convenable de les exposer au grand jour pour deux raisons : la première, pour le faire connaître ; la seconde, pour que tous ceux qui pourraient le redouter comme un ennemi invincible, sachent que tous les artifices dont il a usé pour s’accroître sont épuisés, et que sa fortune est au moment de changer. » (Première Olynthienne)
  • « Il n’est pas possible, Athéniens, non il ne l’est pas, qu’un injuste, un imposteur, un parjure ait des succès constants. Il peut bien tromper une fois et réaliser par hasard une partie de ses espérances ; mais bientôt il se démasque, et ne tarde pas à voir l’édifice de sa fortune se dissoudre et s’écrouler. Et comme pour être durables, une maison, un vaisseau, un bâtiment quelconque doivent avoir un fondement solide ; de même, pour être constamment heureuse, une entreprise doit avoir pour principe et pour base la justice et la vérité ; et c’est par là que manquent toutes celles de Philippe. » (Première Olynthienne)

Mais les Athéniens tergiversent, ou prennent des demi-mesures. Démosthène est parfois découragé :

  • « Vous êtes dans l’usage de demander à vos orateurs quand ils montent à la tribune, que faut-il donc faire ? Je vous demanderai moi, que faut-il donc dire ? Car si vous continuez à ne pas contribuer de vos biens, à ne pas vous mettre en campagne, à dissiper les revenus publics, à laisser manquer d’argent votre général, à lui faire un crime de l’abondance qu’il se procure lui-même ; si vous persévérez dans ce désordre, sans pouvoir vous résoudre à ne vous mêler que de ce qui vous regarde, je ne sais que vous dire. » (Harangue sur la Quersonèse)

timbre demosthene 2

Deux traductions

Nous disposons de deux traductions totalement différentes des Philippiques.

La plus ancienne date de 1691 et a été réalisée par Jacques de Tourreil [1656-1714], qui présenta la première édition du Dictionnaire de l’Académie à Louis XIV.

De Tourreil est un traducteur au sens où on l’entendait au XVIIe siècle. Dans la lignée de D’Ablancourt et de sa traduction de Lucien (voir ici), il s’éloigne de la lettre, pour conserver l’esprit :  « J’ai suivi Démosthène, mais je n’ai pu l’atteindre. Il parle avec une telle impétuosité que sa langue ne peut pas suffire à son esprit, et les paroles suspendues ne forment souvent avec toute leur énergie qu’une ébauche de sa pensée. Ainsi un attachement trop scrupuleux à la lettre, après en avoir défiguré le sens, m’eût éloigné de la fidélité où j’aspire, et où je ne pouvais parvenir qu’avec un tour plus libre et plus étendu. J’ai donc cherché un tempérament, qui sans trop m’écarter du texte, n’en étouffât pas le feu et la vigueur. »

De Tourreil propose la première Philippique, les trois Olynthiennes, et la Harangue de la paix, chacune assortie de longs éclaircissements historiques et d’explications sur ses choix de traduction. Les 26 pages de la première Philippique sont ainsi suivies de 78 pages de Remarques.

Une autre traduction est publiée par l’abbé Auger en 1784. Il propose 17 harangues de Démosthène, ses exordes et ses lettres, avec en prime quelques textes d’Eschine.

Son appareil critique est plus léger, mais néanmoins substantiel : chaque texte est précédé d’une synthèse historique suffisante pour comprendre à quoi se réfèrent les discours de Démosthène, et des notes explicitent des passages particuliers.

Traduire Démosthène ?

Mais peut-on bien traduire Démosthène ? J.F. Stiévenard, qui s’y est également essayé au XIXe siècle, pense que non :

  • « Démosthène traduit en français ! l’entreprise est-elle possible ? Hâtons-nous de le reconnaître : non ! Plus rapproché du grec que du latin, le mécanisme de notre langue diffère encore beaucoup trop du premier de ces idiomes. Notre littérature n’offre rien qui ressemble à l’éloquence attique […] Avant de traduire, il faut comprendre nettement : or, plus de cent passages des harangues de Démosthène ont conservé, pour les plus savants hellénistes, quelque chose d’énigmatique . Et, quand vous surmonteriez tous ces obstacles, quand vous seriez sûr de posséder réellement ces harangues telles qu’elles ont été prononcées, quand vous rendriez toujours fidèlement le discours écrit, la lettre morte, traduirez-vous l’orateur, son émotion, son geste, sa voix, son regard ? » (texte complet ici)

Nous vous laissons juges, avec ces deux traductions du même passage, le début de la Harangue sur la paix.

  • « Le trouble, l’agitation, l’incertitude se montrent à moi de toutes parts. Tout me paraît épineux et délicat dans la résolution que vous avez à prendre. Je ne vois que pertes, et pertes sans ressource, tant que pour les réparer l’exécution secondera faiblement nos conseils et nos projets. Je n’aperçois que des maux inévitables, tant que pour les détourner nous ne réunirons pas nos vues et nos sentiments. C’est peu. Vous redoublez encore l’embarras naturel où tombe l’homme qui se hasarde à conseiller. Il semblent que les Athéniens se plaisent à renverser l’ordre de la politique. Tranquilles sur l’avenir, ils ne s’inquiètent que du passé. » (Traduction de De Tourreil)
  • « Ce qu’il y a d’embarrassant et de difficile dans la délibération actuelle, ô Athéniens, c’est que, d’un côté, nous avons fait par notre négligence bien des pertes sur lesquelles il serait superflu de raisonner longuement, et que, de l’autre, ne pouvant nous accorder sur les moyens de conserver ce qui nous reste, nous sommes toujours divisés sur nos vrais intérêts. Mais ce qui augmente encore l’embarras, c’est que, par un défaut qui vous est propre, au lieu de songer à ne prévenir le mal, vous ne délibérez que quand le mal est fait. » (Traduction d’Auger)

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21203_1DEMOSTHENE, DETOURREIL

Harangues de Démosthene, avec des remarques.

Paris, Antoine Dezallier, 1691.
Un volume 19 x 13 cms. XIV-340 pages. Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés, pièce de titre et ancienne étiquette papier de bibliothèque.
Reliure très frottée et brunie avec manques, coins émoussés. Intérieur bien frais.

100 €

21201_1DEMOSTHENE, ESCHINE, AUGER

Œuvres complètes de Démosthene et d’Eschine, traduires en françois, avec des remarques sur les harangues et plaidoyers de ces deux orateurs…

Paris, De Bure, Barrois, Jombert, 1784. Un volume 20 x 12,5 cms. XVI-592 pages.
Demi reliure, dos lisse, ornements dorés et étiquette papier de bibliothèque, pièce de titre.
Reliure très frottée avec importants manques. Texte en excellent état. Le n° du Tome a été gratté.

Contient : Philippiques, Harangues sur le gouvernement de la république, sur les classes des armateurs, sur les Mégapolitains, sur la liberté des Rhodiens, sur le Traité d’Alexandre, Exordes, Lettres de Démosthene et d’Eschine, Harangue d’Eschine contre Timarque

35 €

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