Une Maternelle à Ménilmontant en 1904

Titulaire d’une licence de Lettres, Rose est éduquée. Mais quand son père meurt et que son fiancé l’abandonne après avoir découvert qu’elle ne se révélait pas l’héritière espérée, il ne lui reste plus qu’à travailler comme femme de service dans une école maternelle de Ménilmontant.

Ses notes, prises tout au long d’une année scolaire, nous font entrer dans le monde des classes populaires au début du siècle dernier et de leur école, quand il y avait 60 enfants par classe.

menilmontant1bLE DÉCOR

« L’école est dans une rue pauvre d’un quartier pauvre assez différent d’un quartier ouvrier proprement dit.
Voici le paysage : les ruisseaux ont une maladie noire ; la chaussée, de la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n’est pas nettoyée par la pluie ; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.
Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée d’éclaboussures ; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces chiffonnières, cendrées, avec des traînées de larmes couleur de café ; les fenêtres étroites, malsaines, n’ont que de la friperie à laisser voir. Des lanternes interlopes, ça et là, dépassent seules de l’alignement.
Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours à la vieillesse du sol et des immeubles.
Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vins et quatre de brocanteurs. Il y a le vins-restaurant, le vin-épicerie, la fruiterie et vins, le vins-crêmier, le vins-tabac, le vins-concert et bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand comptoir et, pour chaque débit, un hôtel meublé.
La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les fiacres y sont rares et les passants peu variés : la majorité des gens apparaissent en savates et nu-tête ; des journées entières peuvent s’écouler sans que l’on rencontre un pardessus ou un chapeau de haute forme. Cependant l’animation ne manque pas. Des quantités d’affaires se traitent en dehors  avec de grands éclats de voix, et comportent l’appoint de solides horions. Quand l’école n’est pas ouverte, des déballages considérables d’enfants jonchent le trottoir et la chaussée.
Un drapeau éteint signale de loin un local d’utilité publique. De près, on reconnaît une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée, à boiseries jaune foncé et à l’architecture de pierres de taille agrémentée, dans le bas, d’affiches officielles et d’inscriptions scabreuses charbonnées par les gamins. Devant cette façade, le pavé en bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures. »

LE TRAVAIL

21223_2« La femme de service est priée d’arriver strictement à six heures du matin, pour l’allumage des feux, en hiver, pour l’arrosage de la cour et l’aération des classes, en été. À partir de sept heures, en été, et de huit heures, en hiver, elle doit être continuellement à la disposition de la directrice et des adjointes pour tous les soins matériels nécessaires aux enfants et notamment pour la conduite aux cabinets et aux lavabos, à 9 heures, avant l’entrée en classe et à une heure, après le déjeuner. Le matin, pendant la classe, c’est-à-dire de neuf heures et quart à onze heures et demie, elle entretient les feux, prépare les paniers et les tables de réfection, répond à tous les appels, en cas d’accident malpropre, et garde les élèves si la directrice ou une maîtresse a besoin de s’absenter. Ensuite, elle habille ceux qui vont prendre leur repas dans la famille, elle sert le déjeuner, sous la surveillance d’une maîtresse et aide les tout petits à manger.
Après le repas et le service de la cour, il faut dégraisser les tables et le parquet. À quatre heures, distribution des paniers, habillage et organisation de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage minutieux des classes évacuées, et, seulement après le départ du dernier enfant, balayage du préau. Dans les temps froids, l’on monte de la cave environ dix seaux de charbon de terre. En somme, la journée est à peu près terminée à septe heures en hiver, et à huit en été.
Je m’inclinais en grande satisfaction. Je n’entrevoyais pas plus de treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre vingts francs par mois et je me disais : il n’y a encore rien de tel que l’administration. »

LA CLASSE

« Et j’ai un plaisir grave à compter, en face de la maîtresse, cinq rangées de douze enfants : les garçons tondus, les filles, aux cheveux noués d’un bout de ruban. L’ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, grâce au large éclairage de serre, un aspect vivant, printanier, prometteur, se découvre aussi. Tous reflètent et absorbent la maîtresse, les uns avec vibration, les autres avec un abandon végétatif. »
« La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les enfants toussent comme ils rient, par contagion ; mais certains rauquements véritables me cognent dans l’estomac ; les rangées grises de marmots figurent des ballots de marchandise avariée ; ça et là, quelques enfants de commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir davantage la moisissure du stock. »

LA TEMPÉRATURE

« Le préau et les classes ne s’attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu’il faut aérer à chaque sortie des classes, quelle que soit la température. »

maternelle2b

LES ENFANTS

« Quelle lamentable espèce d’enfants ! J’en compte ça et là une quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur possible, ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des brutalités depuis leur naissance ! Car la chair reprend sa forme après une torgnole, le sourire renait après les pleurs, en a-t-il fallu des réitérations pour que les coins de visage restent de travers, pour que les joues gardent l’air giflé, pour que l’apparence de renifler des larmes s’installe définitivement, même quand l’enfant rit !
Mais il y a pis que les déformations accidentelles ! Cette enfance pèche par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte de strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique. Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent : nous possédons toute une collection de coxalgies ; nous recélons trois boiteux, sans compter Vidal, le bossu ; quant aux rachitiques, aux noués, aux scrofuleux, on ne les distingue même pas : autant prendre l’effectif entier, à un degré près. »

LE REPAS

« Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leurs boisson. Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin ; très peu ont du dessert. »

LES RÉSULTATS

21223_1« Je note l’assouplissement de la discipline, de la mécanisation ; certes, les rangs manœuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets, pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de la turbulence, de l’impétuosité, de la vivacité, semblent avoir porté leurs fruits… Je me demande si l’école n’a pas pour principal effet de rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale ? […]
Qu’est-ce que l’école peut changer à la destinée des enfants préparée par l’hérédité et par le milieu ? Adam est moins turbulent, tant pis. Gillon a la bêtise plus administrative ; Ducret semble plus rampant et Bonvalot plus aigri ; les visages pointus ne gagnent aucune force ; la même fatalité accable Julia Kasen. Et Richard, et Vidal, ne sont pas moins affreux. Irma Guépin rit toujours trop bonnement. »

DOUTES

« Ah ça ! est-ce que les bienfaits de l’école ne seraient que théoriques et apparents ? est-ce que l’enseignement commettrait cette erreur prodigieuse de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur du convenu, sans souci du vrai ? […]  « Vous devez obéissance à vos parents – vous devez suivre l’exemple de vos parents. » Oui, les devoirs envers la famille, devoirs de soumission et de  conformisme, c’est la leçon de tous les jours, c’est l’anneau de départ qui commande l’enchaînement du reste. Mais non ! les parents ne sont pas parfaits, bien au contraire ; ce qu’ils font est rarement bien fait ; il ne faut pas que les enfants les imitent… Eh mais, alors… »

_ _ _ _ _ _ _

21223_3FRAPIÉ Léon

La Maternelle. Édition Originale. Couverture illustrée par Steinlen

Paris, Librairie Universelle, 1904. Un volume 18,5 x 12,5 cms. 305 pages. Demi reliure, dos lisse à filets dorés. Couverture originale conservée (1er et 4e de couverture). Bon état.

30 € + port

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s