99 + 99 chefs-d’oeuvre du graveur Marillier

Phosphore passager, Dorat brille et s’efface :
C’est le ver luisant du Parnasse. (Lebrun)

Claude-Joseph Dorat [1734-1780] n’a pas laissé un souvenir impérissable. Pierre Larousse le qualifie d’« infatigable rimeur, écrivain à l’eau de rose, auteur de petit riens plus ou moins bien tournés, délices des boudoirs. » Tout en ajoutant : « Cet écrivain a été poète, fabuliste, conteur, auteur de madrigaux, romancier et auteur dramatique ; il a tout osé, tout entrepris ; les chutes et les mécomptes multipliés n’ont pu refroidir son ardeur rare, et il a fallu le froid de la mort pour crisper sa main et en faire tomber la plume. Honneur au courage malheureux ! »

Dorat1Ses Fables, par exemple, si elles sont placées sous le patronage du grand La Fontaine, « le talent le plus original que le Ciel ait fait naître, le Dieu de l’Apologue », ne souffrent pas la comparaison.

Peut-être est-ce dû à sa conception de la fable : « Je la regarde comme un milieu entre la licence de tout dire et le silence pusillanime. Elle est, selon moi, la satire mitigée. »

Ou bien à son absence de vrai don, qu’il ne se cachait pas : « Je me défie de mes talents dans tous les genres, et plus encore dans celui-ci. Si j’étais susceptible d’un mouvement d’amour-propre, j’aurais recours à notre divin Fablier et je redeviendrais modeste. »

Ou peut-être à son rythme heurté, faisant se succéder des vers de 8, 10 et 12 pieds, qui écorchent la lecture et les oreilles. Cela ne coule pas :

Il obéit ; mais le drôle, en silence,
Garde le souvenir d’un si dur traitement,
Et va méditer sa vengeance :
Elle ne tarda pas ; nous allons voir comment.
Sans qu’on lise rien sur sa mine,
Il cesse en tapinois de faire son métier.

Mais Dorat avait au moins une qualité : vouloir proposer au public des ouvrages pleins de « pompe typographique », selon sa propre expression. Il fit appel aux meilleurs graveurs de son époque, y laissa sa fortune mais, comme le fit remarquer l’abbé Galiani, ainsi « il se sauvait du naufrage de planche en planche. »

Il fit appel, pour son volume de Fables, à Clément-Pierre Marillier [1740-1808], qui en fit l’un de ses deux chefs-d’œuvre, avec la Bible de Sacy.

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La précision de ses vignettes est remarquable, de même que l’originalité de ses culs-de-lampe, bien éloignés des motifs habituels, souvent quelconques. Outre leur finesse d’exécution, leur sujet est en rapport avec le texte qui les précède.

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L’exemplaire que nous proposons aujourd’hui est en tous points conformes à la description d’Henry Cohen dans son Guide de l’amateur de livres à vignettes du XVIIIe siècle :
« Dorat. Fables nouvelles. À La Haye et à Paris, 1772. 2 vol. in-8, dont la pagination se suit, et souvent reliés en un. – Deux frontispices portant : Fables, par M. Dorat, par Marillier, gravés par de Ghendt ; 1 figure par Marillier, gravée par Delaunay, qui se place dans chacun des volumes ; 1 fleuron, 99 vignettes et 99 culs-de-lampe par Marillier, gravés par Arrivet, Baquoy, Delaunay, Duflos, de Ghendt, Le Gouaz, Lebeau, Leveau, Lingée, de Longueil, Louis Legrand, Le Roy, Masquelier, Née Ponce, Mme Ponce et Simonet. Le second frontispice porte, Fables de M. Dorat, volume II. Plusieurs vignettes du 4e livre portent la date de 1775.
Cet ouvrage, qui rivalise de perfection avec les Baisers, est le chef-d’œuvre de Marillier sous le rapport de la finesse de l’exécution et de l’esprit qui règne dans tous les jolis sujets qui l’ornent. Mais il faut l’avoir sur grand papier. »

Cet exemplaire est en outre accompagné d’une suite de 48 des 99 vignettes gravées de Mariller [celles des Livres I et II, sauf Fables XX et XXI du Livre II],  et d’une figure allégorique tirée à part gravée par Delaunay. La suite est montée un peu court sur carton ancien (parfois quelques millimètres de marge). Les signatures sont toujours visibles.

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Dorat18DORAT Claude-Joseph

Fables Nouvelles, vignettes de Marillier, avec suite

À La Haye et à Paris, 1773.
Exemplaire sur grand papier et à grandes marges. Quatre livres en deux volumes reliés ensemble en un volume 21,5 x 14 cms. XX-309-[III] pages.
Deux frontispices portant : Fables, par M. Dorat, par Marillier, gravés par de Ghendt ; 1 figure par Marillier, gravée par Delaunay, qui se place dans chacun des volumes ; 1 fleuron, 99 vignettes et 99 culs-de-lampe par Marillier, gravés par Arrivet, Baquoy, Delaunay, Duflos, de Ghendt, Le Gouaz, Lebeau, Leveau, Lingée, de Longueil, Louis Legrand, Le Roy, Masquelier, Née Ponce, Mme Ponce et Simonet.

Reliure plein vélin doré, probablement postérieure. Dos plat orné de fleurons et plats ornés de décors dorés dans les angles. Tranche supérieure dorée. Bel état intérieur excepté en fin d’ouvrage quelques brunissures sans gravité sur 4/5 pages et une très petite mouillure en marge.

Accompagné d’une suite de 48 des 99 vignettes gravées de Mariller [celles des Livres I et II, sauf Fables XX et XXI du Livre II], et d’une figure allégorique tirée à part gravée par Delaunay. La suite est montée un peu court sur carton ancien (parfois quelques mms de marge). Les signatures sont toujours visibles.

850 €

Le Temps chasse les brouillards épais qui offusquent la Vérité. Elle dirige vers le Globe du Monde son miroir étincelant : La Fable avec son Prisme en intercepte les rayons, et tempère leur vivacité. L'Amour se jouant sur un groupe de nuages, anime le Globe avec son flambeau.

Le Temps chasse les brouillards épais qui offusquent la Vérité. Elle dirige vers le Globe du Monde son miroir étincelant : La Fable avec son Prisme en intercepte les rayons, et tempère leur vivacité. L’Amour se jouant sur un groupe de nuages, anime le Globe avec son flambeau.

Parémiologie

08145_1La Parémiologie est l’étude des parémies, c’est-à-dire des proverbes et formes apparentées : sentences, préceptes, slogans, devises. 

Pratiquée par les Anciens, cette science a été ressuscitée par Pierre-Marie Quitard [1792-1882], érudit et grammairien, puis est tombée dans un nouvel oubli, brièvement rompu en 1975 par le Collège de Pataphysique et sa Sous-Commission de Parémiographie et Intermission des Traductions & Trahisons.

Pour Quitard, « les proverbes résument les faits sociaux. » Et si l’on n’y trouve tout et son contraire, il ne faut pas s’en étonner : « Chaque époque a ses opinions dominantes, lesquelles se traduisent en formules populaires. En changeant de qualités ou de vices, la société change de proverbes, et cela explique pourquoi les proverbes disent quelquefois le pour et le contre. »

Mais qu’est-ce qu’un proverbe ? Notre parémiographe se tire aisément de cette question piège : « J’ai regardé le piquant du tour et l’originalité de l’expression comme la condition expresse des vrais proverbes. » En tombant dans un autre, par sa sélection d’expressions de bon ton : « Plus scrupuleux que la plupart des parémiographes, j’ai laissé dans son bourbier natal la phraséologie de la canaille. »

Il propose une liste alphabétique, le plus souvent abondamment et éruditement commentée.

En voici quelques exemples, tirés des lettres A et P :

  • ACCORD. – Être de tous bons accords.
    Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur aisée et de bonne composition, est une métaphore empruntée de la musique. On a dit autrefois : Être comme la quinte, laquelle est de tous bons accords. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais.
    Étienne Tabourot publia en 1560 son Livre des bigarrures et touches, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de Seigneur des Accords, voulant faire entendre par là qu’il savait s’accommoder au goût de tout le monde.
    Les Bigarrures et touches du Seigneur des Accords sont un recueil de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les allusions, les équivoques, les mots à triple entente, les contrepèteries, les acrostiches simples et doubles, les échos ou rimes redoublées, les vers numéraux, les vers rétrogrades par lettres et par mots, etc., etc.
  • AFRIQUE. Pythagore disait : « Si tu veux voir des monstres, ne va pas en Afrique, voyage chez un peuple en révolution. »
  • AHAN. – Suer d’ahan.
    C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire. Le mot ahan, d’où vient le verbe ahanner, qu’on employait pour dire haleter en travaillant, est l’onomatopée du cri de respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs travaux. La plupart de nos auteurs, de Meung jusqu’à Montaigne, de Rabelais à Voltaire, se sont servis de ce terme très expressif.
  • AIGUILLETTE. — Nouer l’aiguillette.
    Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de L’Avare, conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée. C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire une autre, on saura bien la trouver sans moi.
    On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des législateurs et des papes. Platon, livre XI des Lois, conseille aux nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième, De l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortilèges usités en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs pontifes ont fulminé des bulles contre eux.
    La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les poteaux de la porte de la maison où les mariés devaient coucher. Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église pour la cérémonie du mariage.
  • ALLELUIA. — L’Alleluia d’Othon.
    L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter alleluia en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses bagages. L’alleluia d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de quelque effet désagréable pour la fanfaron.
  • ÂNE. — Pour un point Martin perdit son âme.
    Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin :

Porta patens esto. Nulli claudaris honesto.
Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme.

C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être après le mot esto, fut placé après le mot nulli, et changea le sens de cette manière:

Porta patens esto nulli. Claudaris honesto.
Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme.

Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant :

Uno pro puncto caruit Martinus asello.
Martin, pour un seul point, perdit son asello.

Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains : Qui cadit virgula, caussa cadit ; et comme asello signifie également un âne, l’équivoque donna lieu au dicton : Pour un point Martin perdit son âne.

  • ANGE. — Écrire comme un ange.
    Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie, à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous François I ». La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits grecs de cet hellène, qui était attaché au collège royal en qualité d’écrivain du roi en lettres grecques.
  • ANGUILLE. — Rompre l’anguille au genou.
    C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. Les Espagnols disent : Soldar el azogue, souder le vif-argent ; et les Italiens : Pigliar il vento con le reti, prendre le vent au filet.
  • PIE. — Être au nid de la pie.
    C’est-à-dire au plus haut degré d’élévation, de fortune, parce que la pie fait toujours son nid à la cime de l’arbre le plus élevé. —On dit aussi : prendre la pie au nid ; trouver la pie au nid, pour signifier, se procurer un grand avantage, faire une découverte importante.
  • PIED — Être sur un grand pied dans le monde.
    C’est y être en estime, en considération, y jouer un rôle brillant. Geoffroi Plantagenet, comte d’Anjou, un des hommes les plus beaux et les plus galants de son siècle, avait au bout du pied une excroissance de chair assez considérable. Il imagina de porter des souliers dont le bout recourbé était de la longueur nécessaire pour couvrir cette imperfection sans le gêner. Chacun voulut bientôt avoir des souliers comme ceux de ce seigneur ; et la dimension de cette chaussure, qu’on nommait à la poulaine devint, surtout dans le XIVe siècle, la mesure de la distinction. Les souliers d’un prince avaient deux pieds et demi de long, ceux d’un haut baron, deux pieds. Le simple chevalier était réduit à un pied et demi, et le bourgeois à un pied. De là l’expression : Être sur un grand pied dans le monde.
  • PILULE. — Dorer la pilule à quelqu’un.
    Employer des paroles flatteuses pour le déterminer à faire quelque chose qui excite sa répugnance, ou pour lui adoucir l’amertume d’un refus. Métaphore prise d’un procédé en usage chez les apothicaires, qui dorent ou argentent les pilules, afin d’en déguiser la couleur et le goût.— Les Espagnols disent : Si la pildora bien sapiera, no la doraran por defuera. Si la pilule avait bon goût, on ne la dorerait pas.
  • POTRON — S’éveiller ou se lever dès le potron minet.
    C’est-à-dire de très grand matin, comme le petit chat, qui distinguant très bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s’exercer avec plus d’avantage à la chasse des souris.
    Potron est un diminutif du vieux mot potre, qui signifie petit des animaux.— On dit aussi dès le potron jacquet, comme on le voit dans ces vers du septième chant du poème de Cartouche par Grandval :

Il avançait pays monté sur son criquet,
Se levait, tous les jours, dès le potron Jacquet.

  • POURCEAU. — Le pourceau de saint Antoine.
    On lit dans le Carpentariana, qu’il y avait autrefois de bons religieux qu’on appelait pourceaux de saint Antoine, lesquels étaient obligés de faire huit repas par jour par esprit de pénitence. Ces pourceaux, qui s’engraissaient comme les autres à la plus grande gloire de Dieu et aux dépens des fidèles, faisaient consister la piété à montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre.

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08145_2QUITARD Pierre-Marie

Dictionnaire Étymologique, Historique et Anecdotique des Proverbes et des Locutions proverbiales de la langue française, en rapport avec des proverbes et des locutions proverbiales des autres langues.

Paris, Bertrand, Strasbourg, Levrault, 1842.
Un volume 20 x 13 cms. XV-701 pages. Un cahier de feuilles lignées relié en fin de volume.
Demi reliure, dos lisse à faux nerfs dorés.
Reliure frottée avec épidermures. Rares soulignés au crayon à l’intérieur. Une vague trace de mouillure au coin de certaines pages. Envoi d’un des auteurs.

50 € + port

Le poète Sanlecque gagne-t-il à être connu ?

SanlecqueC’est selon.

Louis de Sanlecque [1652-1714], petit-fils et fils de graveurs de caractères d’imprimerie, faisait partie de la congrégation des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève de Paris.

Professeur de rhétorique au collège de Nanterre, qui dépendait de son abbaye, il se distingua par une abondante production de vers français et parfois latins.

Son genre préféré fut la satire, et ne connaissant pas d’autre monde que celui du clergé, il en fit sa cible principale. C’est ainsi qu’il se créa des ennemis fort rancuniers, et qu’il finit ses jours dans un misérable prieuré rural, n’ayant pu obtenir le bénéfice ecclésiastique que souhaitait pour lui son protecteur, le duc de Nevers : Louis XIV s’y était opposé.

La querelle de Phèdre

Sanlecque s’était déjà fait remarquer lors de la querelle des deux Phèdre (celui de Racine et celui de Pradon), en 1677. D’un côté Racine et Boileau, de l’autre Pradon, le duc de Nevers et ses soutiens, parmi lesquels Sanlecque. [détails de la querelle ici]

Il semble que l’on n’en soit pas tout à fait venu aux coups de bâton, et que l’on se borna à combattre à coup de sonnets vengeurs.

Grand Siècle et élégance de la langue obligent, ces échanges versifiés d’invectives, quoique de sens opposés, utilisaient chacun les mêmes mots-rimes. [textes ici]

Vers « du temps », ou vers « du génie » ?

Voltaire, dans Le Siècle de Louis XIV, consacra un petit article à Sanlecque :

« Chanoine régulier, poète qui a fait quelques jolis vers. C’est un des effets du siècle de Louis XIV que le nombre prodigieux de poètes médiocres dans lesquels on trouve des vers heureux. La plupart de ces vers appartiennent au temps, et non au génie. »

Malheureusement, Voltaire ne cite aucun de ces « vers heureux », et ne définit pas non plus ce qu’il entend par là.

S’agit-il de ceux-ci ? :

  • La vertu seule a le droit de plaire toute nue. (Satire II)
  • Je dois mordre, il est vrai, mais non pas déchirer. (Satire II)
  • …Que celui qui mena sa pénitente à Londres,
    Afin qu’en sûreté la poulette y put pondre.  (Satire II)
  • Est-ce qu’une coquette a peur de son époux ? (Satire III)

Critiques du clergé

Si Sanlecque eut maille à partir avec le clergé établi, faut-il s’en étonner ?

Moine, qui dans l’ardeur d’allier des familles,
Vas pour les soupirants à la quête des filles,
Et qui sais l’opéra pour l’apprendre aux parloirs ;
Chanoine efféminé, qui souris aux miroirs ;
Toi qui, bien que pourvu de grosses Abbayes,
Ne nous parais abbé que dans tes armoiries ;
Toi qui dans tes serments pleins de faux ornements,
Fais dire au Saint-Esprit des phrases de Romans ;
Curé, dont tout le zèle est une humeur bourrue ;
Abbesse, que Satan fait loger sur la rue ;
Prélat, bien moins Prélat que le bourgeois de Paris ;
Directeur, si jaloux, même des vieux maris ;
Enfin toi qui démens tout ce que tu crois être,
Veux-tu connaître un fou ? Tu n’as qu’à te connaître. (Satire I)

Guerre, guerre éternelle à ces hommes de bien
Qui, pour toute vertu, n’ont qu’un air de chrétien.
Que ces grands imposteurs, prônés par tant de sottes,
Trouvent plus d’ennemis qu’ils ne font de bigotes. (Épitre au père de la Chaise)

Critiques de la Cour

Surtout qu’il élargit son sujet :

Ah que surtout la Cour me rend atrabilaire !
Choquons-là. Mon plaisir est de lui bien déplaire.
Adieu Cour où le cœur n’ose dire un seul mot,
Où le seul fourbe est sage, ou l’honnête homme est sot. […]
Adieu Cour, où le luxe est une bienséance,
Où Tartuffe a trouvé la corne d’abondance,
Où, ne jamais flatter, c’est être criminel,
Où pour tout Évangile on a Machiavel. (Satire V)

Faut-il s’étonner qu’il se soit créé tant d’ennemis ?

Sanlecque flatteur

Mais Sanlecque n’était-il pas aussi un de ces courtisans qu’il dépeint, témoins ces vers à Louis XIV ? (La typographie est d’origine)

R O Y, digne d’être élu le seul Roi des mortels,
Que du temps des Césars on t’eût dressé d’autels !
Qu’on eût même en toi seul trouvé de Dieux ensemble ! […]
 Et c’est cette Justice, et c’est cette bonté,
Qui soutiennent, GRAND ROI, ta rare probité. (Satire I)

Non, probité, sagesse, équité, bonne foi,
Vous ne régnez en paix que dans le cœur du R O Y. (Satire V)

Ou celui-ci, à son protecteur le duc de Nevers :

Horace n’est point mort, il est Duc de Nevers. (Épitre au duc de Nevers)

Révocation de l’Édit de Nantes

Là où Sanlecque passe les bornes, c’est dans son éloge de la révocation de l’Édit de Nantes (1685), qui poussa à l’exil près de 300 000 protestants.

Oui, ce fier Huguenot devient humble et fidèle.
Cet enfant dégoûté revient à la mamelle ;
Ce peuple que l’enfer avait tant aveuglé,
Voit que par sa réforme il s’était déréglé.
Sa raison n’ose plus s’ériger en Concile,
Il n’empoisonne plus la Loi de l’Évangile.
(Épitre au Roy après la destruction de l’hérésie – 1686)

BoileauLa querelle avec Boileau

Après la querelle de Phèdre, l’ennemi littéraire principal de Sanlecque resta Boileau.

Boileau ? non, non, Boileau ne fait plus que médire.
Quoiqu’il soit assez vieux, sa Muse d’aujourd’hui,
De vingt ans pour le moins, est moins vieille que lui.
Il veut polir son vers, qu’il croit encore sublime ;
Mais c’est en vain, son vers est plus dur que la lime. (Épitre au duc de Nevers)

Dans un coin de Paris, Boileau tremblant et blême,
Fut hier bien frotté, quoiqu’il n’en dise rien.
Voilà ce qu’a produit son style peu chrétien,
Disant du mal d’autrui, l’on s’en fait à soi-même.
(attribué à Sanlecque par Moreri dans son Grand Dictionnaire Historique)

Peut-être aussi par jalousie de ne pas être reconnu son égal :

Moi, qui voudrais qu’on crût que tous mes vers sont beaux,
Selon moi seul, qui suis-je ? un second Despreaux. (Satire I)

L’art du sermon

Et pourtant, ils n’œuvraient pas sur le même terrain : tandis que Boileau enseignait l’art d’écrire, Sanlecque enseignait, longuement et assez finement, l’art de la prédication :

chaireVous donc qui, pour prêcher, courez toute la terre,
Voulez-vous qu’un grand peuple assiège votre chaire ?
Voulez-vous enchérir les chaises et les bancs ,
Et jusques au portail mettre en presse les gens ?
Que votre oeil avec vous me convainque et me touche ;
On doit parler de l’oeil autant que de la bouche.
Que la crainte et l’espoir, que la haine et l’amour,
Comme sur un théâtre y parlent tour à tour.
(Poème sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public, et surtout des prédicateurs).

Non non. Un Orateur n’est point une furie.
Prêchez donc sans fureur, et sans effronterie.
Ne soyez ni trop lent, ni trop précipité ;
Distinguez bien l’air vif d’avec l’air emporté.
Soyez grave sans faste, aisé sans nonchalance,
Modeste sans froideur, aisé sans insolence.
(Poème sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public, et surtout des prédicateurs).

Fin de vie en misérable curé de campagne

C’est avec la même verve que Sanlecque décrit son sort, essayant – vainement – d’apitoyer le confesseur de Louis XIV :

Permettez, mon Révérend Père,
Qu’un malheureux Prieur-Curé
Vous dépeigne ici la misère,
C’est-à-dire son Prieuré.

Dans mon Église l’on patrouille,
Si l’on ne prend bien garde à soi ;
Et le crapaud et la grenouille,
Chantent tout l’office avec moi.

Près de là sont dans des masures
Cinq cent gueux couverts de haillons.
Point de dévotes à confitures,
Point de pénitentes à bouillons.

Comme ils n’ont ni terre ni rente,
Et qu’ils sont tous des pauvres gens ;
(Dans un curé chose étonnante)
Je suis triste aux enterrements.
(Petite épitre en vers au très révérend père de la Chaise)

Pourquoi ses œuvres sont-elles systématiquement publiées avec celles de Boileau ?

Reste un petit mystère éditorial : pourquoi les Œuvres de Sanlecque sont-elles publiées systématiquement dans le même volume que celles de Boileau, son ennemi ?

Parce qu’elles sont fort peu épaisses ? Mais on trouve des volumes très fins à cette époque.

Pour profiter de la polémique célèbre entre les deux hommes ? Mais de telles éditions communes paraissent encore en 1770, près de soixante ans après la mort des deux protagonistes, dont l’un avait déjà sombré dans l’oubli.

Nous n’avons pas réussi à débrouiller ce mystère.

Si vous avez des idées…

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21243_121243_3BOILEAU, SANLECQUE

Œuvres de Mr Boileau Despreaux, nouvelle édition qui renferme toutes les Pièces contenues dans les Éditions de Hollande et de Paris, augmentée de plusieurs pièces qui n’ont point encore paru. RELIÉ AVEC Poésies du Père Sanlecque, chanoine régulier de l’Ordre de Sainte Geneviève, nouvelle édition augmentée de plusieurs pièces qui n’ont point encore paru

Genève, Fabry & Barillot, 1732.
Deux ouvrages en un volume 16,5 x 10 cms. VI-360 + 72 pages.
Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés. Petits frottements d’usage. Bon état intérieur.

Contient, de Boileau : Satires, Épitres, L’Art poétique, Le Lutrin, Ode sur la prise de Namur, Épigrammes, Le Chapelain décoiffé, L’Ombre de Despreaux, Le Tombeau de Despreaux, Requête en faveur d’Aristote, Les Héros de roman.

45 € + port

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Puzzle Corot

Cet ouvrage se présente comme un puzzle.

Il est fait de morceaux divers : fragments écrits par Corot dans ses carnets,  extraits de sa correspondance, propos rapportés par ses contemporains, articles des critiques d’art de son époque ; précédé d’une pertinente introduction par Pierre Cailler, l’éditeur du livre, et d’une  longue étude sur La Vie de Corot par Gustave Geoffroy.

Et comme dans un puzzle, le sujet apparaît peu à peu.

  • « J’ai été au collège de Rouen jusqu’à dix-huit ans. De là j’ai passé huit ans dans le commerce. Ne pouvant plus y tenir, je me suis fait peintre de paysage, élève de Michallon d’abord. L’ayant perdu, je suis entré dans l’atelier de Victor Bertin. Après je me suis lancé, tout seul, sur la nature, et voilà ! »
  • Sa première vente (le succès ne lui viendra que bien tard) : « J’ai enfin vendu un tableau et je le regrette, car il manquera à la collection complète.»
  • Son objectif : « Saisir le mouvement des choses, la vie passante des êtres, le frémissement des branches, l’élan d’un geste, exprimer tout cela par une image qui fixe l’impression fugitive de la vie. »

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  • « Son œuvre, ce sont les toiles mouillées, frissonnantes, lumineuses, où il y a de l’eau, de l’herbe, des arbres, des nuages, de la clarté qui se lève ou se couche à l’horizon, un pressentiment ou un regret de soleil, une douceur de lune et d’étoiles, un reflet argenté qui persiste dans le silence et dans la nuit. » (Geoffroy)

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  • « Corot n’eut pas de « charrette à traîner ». Dès les premières années de sa peinture, son père en rechignant lui servit la pension qui le maintint à l’abri des soucis d’argent. Et d’autre part, exposant peu, faisant très peu parler de lui, il ne fut pas « livré aux bêtes ». Ses contemporains, il est vrai, l’accusaient de gaucherie. On disait même qu’il ne savait pas peindre. Et Baudelaire lui-même que l’art de Corot n’étonnait pas assez, Baudelaire écrivait, en 1845, qu’entre Théodore Rousseau et Corot, « la suprématie serait douteuse. » » (Introduction, par Pierre Cailler)
  • « Corot est un peintre qui se donne. Pas de superbe en lui. Sa peinture, il nous la tend d’une main toute allante, toute venante et très fraternelle. Corot ne peint pas pour être regardé, mais pour nous convier à ses noces. Son œuvre est le rayonnement de la bonté, la transmission d’un amour qui s’étend à la création tout entière, un espace clos baigné de merveilleux, un plaisir d’ombres et de lumières, un chant de valeurs distanciées. Son dessin sans pittoresque tourne autour du même motif de paysage ; et, dans les figures, c’est presque toujours la même femme vêtue à l’italienne, la fidèle poseuse accoudée ou assise dans l’atelier. » (idem)

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  • « Il fut le peintre poète. Il a rendu sensibles au cœur la distance et l’instant, le mystère de l’homme jeté dans la vie comme un passager promu à la terre de Dieu. C’est l’acte, le don de soi qui importait à ce contemplatif pour qui les verdures et les ciels avaient une tout autre signification que physique. […] Cet œil, posé sur l’âge d’or du sable et de la pierre, y a capté d’émouvants souvenirs et les signes d’un art que la bonté dépasse. » (idem)

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  •  Toujours la masse, l’ensemble, ce qui nous a frappés. Ne jamais perdre la première impression qui nous a émus. Le dessin est la première chose à chercher. Ensuite, les valeurs, les rapports des formes et des valeurs. Voilà les points d’appui. Après, la couleur ; enfin, l’exécution. Si votre toile est blanche, commencez par le ton le plus vigoureux. Suivez l’ordre jusqu’au ton le plus clair. Il est très peu logique de commencer par le ciel. » (Écrit sur un Album)
  • « Oui, je mets du blanc dans tous mes tons, mais je vous jure que je ne le fais pas par principe. C’est mon instinct qui m’y pousse et j’obéis à mon instinct. » (Conversation avec Alfred Robaut, 1874).
  • « Après mes excursions, j’invite la Nature à venir passer quelques jours chez moi ; c’est alors que commence la folie : le pinceau à la main, je cherche des noisettes dans les bois de mon atelier ; j’y entends chanter les oiseaux, les arbres frissonnent sous le vent, j’y vois couler ruisseaux et rivières chargés de mille reflets du ciel et de la terre ; le soleil se couche et se lève chez moi. » (rapporté par Théophile Silvestre)
  • « Il est impossible, même à Corot, de copier un Corot. Il pourrait reproduire un même effet, et non refaire un même tableau. Il peint d’inspiration ; il voit le but, il y va sans regarder le chemin. Il n’a pas, comme tant d’autres peintres, des procédés arrêtés. Il ne marche pas dans un sentier ; il s’avance librement, humant l’air et admirant le soleil. On voit bien que l’air inonde sa peinture, mais on ne saura jamais par quel secret il est parvenu à peindre l’air. Ses eaux sont d’une limpidité enivrante ; mais on n’apprendrait pas en dix ans comment il arrive à rendre la beauté de l’eau. Ses arbres sont dessinés sans contours et peints sans couleur : comment cela s’est-il fait ? Il l’ignore lui-même. » (Edmond About)

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13572_113572_2Corot raconté par lui-même et ses amis. 2/2.
Tome I : Pensées et écrits du peintre
Tome II : Ses contemporains, sa postérité.

Vésenaz-Genève, Pierre Cailler, 1946.
Deux volumes brochés 19 x 12,5 cms. 225 + 214 pages.
23 + 23 illustrations photographiques hors texte.
Bon état.

30 € + port

Philippiques

Les Philippiques

Le terme Philippique, qui signifie attaque verbale, violent discours contre quelqu’un, nous vient de l’antiquité. Plus exactement de la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ, quand le célèbre orateur Démosthène attaquait à la tribune Philippe II de Macédoine.

Certaines de ses phrases semblent tellement actuelles que le terme mérite en effet d’avoir survécu.

  • demosthene en pied« Vous n’avez rien à craindre tant que vous serez sur vos gardes, mais rien à espérer si vous restez dans l’inaction. » (Première Philippique)
  • « Comme un général ouvre la marche de ses troupes, de même un politique habile trace la route des événements pour les faire arriver à son gré, sans être forcé de les attendre. » (Première Philippique)
  • « Comme dans le corps humain, tant que les forces et la santé se soutiennent, les anciennes fractures et les maux des parties affectées ne se font pas sentir ; mais qu’à la première maladie qui survient, tous les vices assoupis jusqu’alors se réveillent et s’annoncent par des douleurs ; de même dans les monarchies et les autres états, tout parait sain et calme tant que la guerre est éloignée, mais au moment qu’elle approche des frontières, le désordre se manifeste et tous les maux se découvrent. » (Première Olynthienne)
  • « Je pense qu’un bon citoyen doit préférer dans ses discours le salut de la patrie à l’agrément des paroles. » (Seconde Olynthienne)
  • « Vous autres, citoyens avilis, peuple énervé, sans alliés et sans finances, on vous regarde comme des valets, comme une populace qui fait seulement nombre, trop heureux qu’on vous distribue du pain ; et, ce qui est le comble de la lâcheté, vous vous croyez redevables à ceux qui vous donnent ce qui est à vous. » (Seconde Olynthienne)

À cette époque, la situation politique de la Grèce est plus que confuse – nous avons vraiment tout appris des Grecs :

  • Philippe, vainqueur de la Phocide, maître des Thermopyles, et honoré du titre d’Amphictyon, avait tourné les armes du côté de l’Illyrie et de la Thrace. Il y avait déjà fait plusieurs conquêtes lorsque le Péloponèse attira son attention. Argos et Messene, villes célèbres de cette contrée, étaient sur le point d’être opprimées par Lacédémone. Elles eurent recours à Philippe. Ce prince avait conclu la paix avec les Athéniens, qui, sur la foi de leurs orateurs gagnés par ses présents, avaient cru qu’il allait abandonner les Thébains. Mais loin de se détacher de ceux-ci, il partagea avec eux les fruits de la victoire quand il eut subjugué la Phocide. Les Thébains saisirent avec joie cette occasion favorable de lui ouvrir une porte pour entrer dans le Péloponnèse, où leur haine invétérée contre Sparte ne cessait de fomenter des divisions, et d’entretenir la guerre. Ils sollicitent donc Philippe de s’unir avec eux, et avec les Messeniens et les Argiens, pour humilier ensemble Lacédémone.  (Auger. Sommaire de la Sixième Philippique)

Démosthène, farouche opposant aux menées de Philippe de Macédoine, utilise toutes les ressources de son éloquence pour tenter de convaincre ses concitoyens d’agir :

  • « Si, sans alléguer de preuves, je lui prodiguais les noms de parjure et de traître, on pourrait me regarder comme un vain déclamateur, et je n’aurais aucun droit de m’en plaindre ; mais, sans me consumer en paroles inutiles, je puis le convaincre des plus grandes perfidies ; et je crois qu’il est convenable de les exposer au grand jour pour deux raisons : la première, pour le faire connaître ; la seconde, pour que tous ceux qui pourraient le redouter comme un ennemi invincible, sachent que tous les artifices dont il a usé pour s’accroître sont épuisés, et que sa fortune est au moment de changer. » (Première Olynthienne)
  • « Il n’est pas possible, Athéniens, non il ne l’est pas, qu’un injuste, un imposteur, un parjure ait des succès constants. Il peut bien tromper une fois et réaliser par hasard une partie de ses espérances ; mais bientôt il se démasque, et ne tarde pas à voir l’édifice de sa fortune se dissoudre et s’écrouler. Et comme pour être durables, une maison, un vaisseau, un bâtiment quelconque doivent avoir un fondement solide ; de même, pour être constamment heureuse, une entreprise doit avoir pour principe et pour base la justice et la vérité ; et c’est par là que manquent toutes celles de Philippe. » (Première Olynthienne)

Mais les Athéniens tergiversent, ou prennent des demi-mesures. Démosthène est parfois découragé :

  • « Vous êtes dans l’usage de demander à vos orateurs quand ils montent à la tribune, que faut-il donc faire ? Je vous demanderai moi, que faut-il donc dire ? Car si vous continuez à ne pas contribuer de vos biens, à ne pas vous mettre en campagne, à dissiper les revenus publics, à laisser manquer d’argent votre général, à lui faire un crime de l’abondance qu’il se procure lui-même ; si vous persévérez dans ce désordre, sans pouvoir vous résoudre à ne vous mêler que de ce qui vous regarde, je ne sais que vous dire. » (Harangue sur la Quersonèse)

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Deux traductions

Nous disposons de deux traductions totalement différentes des Philippiques.

La plus ancienne date de 1691 et a été réalisée par Jacques de Tourreil [1656-1714], qui présenta la première édition du Dictionnaire de l’Académie à Louis XIV.

De Tourreil est un traducteur au sens où on l’entendait au XVIIe siècle. Dans la lignée de D’Ablancourt et de sa traduction de Lucien (voir ici), il s’éloigne de la lettre, pour conserver l’esprit :  « J’ai suivi Démosthène, mais je n’ai pu l’atteindre. Il parle avec une telle impétuosité que sa langue ne peut pas suffire à son esprit, et les paroles suspendues ne forment souvent avec toute leur énergie qu’une ébauche de sa pensée. Ainsi un attachement trop scrupuleux à la lettre, après en avoir défiguré le sens, m’eût éloigné de la fidélité où j’aspire, et où je ne pouvais parvenir qu’avec un tour plus libre et plus étendu. J’ai donc cherché un tempérament, qui sans trop m’écarter du texte, n’en étouffât pas le feu et la vigueur. »

De Tourreil propose la première Philippique, les trois Olynthiennes, et la Harangue de la paix, chacune assortie de longs éclaircissements historiques et d’explications sur ses choix de traduction. Les 26 pages de la première Philippique sont ainsi suivies de 78 pages de Remarques.

Une autre traduction est publiée par l’abbé Auger en 1784. Il propose 17 harangues de Démosthène, ses exordes et ses lettres, avec en prime quelques textes d’Eschine.

Son appareil critique est plus léger, mais néanmoins substantiel : chaque texte est précédé d’une synthèse historique suffisante pour comprendre à quoi se réfèrent les discours de Démosthène, et des notes explicitent des passages particuliers.

Traduire Démosthène ?

Mais peut-on bien traduire Démosthène ? J.F. Stiévenard, qui s’y est également essayé au XIXe siècle, pense que non :

  • « Démosthène traduit en français ! l’entreprise est-elle possible ? Hâtons-nous de le reconnaître : non ! Plus rapproché du grec que du latin, le mécanisme de notre langue diffère encore beaucoup trop du premier de ces idiomes. Notre littérature n’offre rien qui ressemble à l’éloquence attique […] Avant de traduire, il faut comprendre nettement : or, plus de cent passages des harangues de Démosthène ont conservé, pour les plus savants hellénistes, quelque chose d’énigmatique . Et, quand vous surmonteriez tous ces obstacles, quand vous seriez sûr de posséder réellement ces harangues telles qu’elles ont été prononcées, quand vous rendriez toujours fidèlement le discours écrit, la lettre morte, traduirez-vous l’orateur, son émotion, son geste, sa voix, son regard ? » (texte complet ici)

Nous vous laissons juges, avec ces deux traductions du même passage, le début de la Harangue sur la paix.

  • « Le trouble, l’agitation, l’incertitude se montrent à moi de toutes parts. Tout me paraît épineux et délicat dans la résolution que vous avez à prendre. Je ne vois que pertes, et pertes sans ressource, tant que pour les réparer l’exécution secondera faiblement nos conseils et nos projets. Je n’aperçois que des maux inévitables, tant que pour les détourner nous ne réunirons pas nos vues et nos sentiments. C’est peu. Vous redoublez encore l’embarras naturel où tombe l’homme qui se hasarde à conseiller. Il semblent que les Athéniens se plaisent à renverser l’ordre de la politique. Tranquilles sur l’avenir, ils ne s’inquiètent que du passé. » (Traduction de De Tourreil)
  • « Ce qu’il y a d’embarrassant et de difficile dans la délibération actuelle, ô Athéniens, c’est que, d’un côté, nous avons fait par notre négligence bien des pertes sur lesquelles il serait superflu de raisonner longuement, et que, de l’autre, ne pouvant nous accorder sur les moyens de conserver ce qui nous reste, nous sommes toujours divisés sur nos vrais intérêts. Mais ce qui augmente encore l’embarras, c’est que, par un défaut qui vous est propre, au lieu de songer à ne prévenir le mal, vous ne délibérez que quand le mal est fait. » (Traduction d’Auger)

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21203_1DEMOSTHENE, DETOURREIL

Harangues de Démosthene, avec des remarques.

Paris, Antoine Dezallier, 1691.
Un volume 19 x 13 cms. XIV-340 pages. Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés, pièce de titre et ancienne étiquette papier de bibliothèque.
Reliure très frottée et brunie avec manques, coins émoussés. Intérieur bien frais.

100 €

21201_1DEMOSTHENE, ESCHINE, AUGER

Œuvres complètes de Démosthene et d’Eschine, traduires en françois, avec des remarques sur les harangues et plaidoyers de ces deux orateurs…

Paris, De Bure, Barrois, Jombert, 1784. Un volume 20 x 12,5 cms. XVI-592 pages.
Demi reliure, dos lisse, ornements dorés et étiquette papier de bibliothèque, pièce de titre.
Reliure très frottée avec importants manques. Texte en excellent état. Le n° du Tome a été gratté.

Contient : Philippiques, Harangues sur le gouvernement de la république, sur les classes des armateurs, sur les Mégapolitains, sur la liberté des Rhodiens, sur le Traité d’Alexandre, Exordes, Lettres de Démosthene et d’Eschine, Harangue d’Eschine contre Timarque

35 €

Une Maternelle à Ménilmontant en 1904

Titulaire d’une licence de Lettres, Rose est éduquée. Mais quand son père meurt et que son fiancé l’abandonne après avoir découvert qu’elle ne se révélait pas l’héritière espérée, il ne lui reste plus qu’à travailler comme femme de service dans une école maternelle de Ménilmontant.

Ses notes, prises tout au long d’une année scolaire, nous font entrer dans le monde des classes populaires au début du siècle dernier et de leur école, quand il y avait 60 enfants par classe.

menilmontant1bLE DÉCOR

« L’école est dans une rue pauvre d’un quartier pauvre assez différent d’un quartier ouvrier proprement dit.
Voici le paysage : les ruisseaux ont une maladie noire ; la chaussée, de la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n’est pas nettoyée par la pluie ; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.
Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée d’éclaboussures ; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces chiffonnières, cendrées, avec des traînées de larmes couleur de café ; les fenêtres étroites, malsaines, n’ont que de la friperie à laisser voir. Des lanternes interlopes, ça et là, dépassent seules de l’alignement.
Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours à la vieillesse du sol et des immeubles.
Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vins et quatre de brocanteurs. Il y a le vins-restaurant, le vin-épicerie, la fruiterie et vins, le vins-crêmier, le vins-tabac, le vins-concert et bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand comptoir et, pour chaque débit, un hôtel meublé.
La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les fiacres y sont rares et les passants peu variés : la majorité des gens apparaissent en savates et nu-tête ; des journées entières peuvent s’écouler sans que l’on rencontre un pardessus ou un chapeau de haute forme. Cependant l’animation ne manque pas. Des quantités d’affaires se traitent en dehors  avec de grands éclats de voix, et comportent l’appoint de solides horions. Quand l’école n’est pas ouverte, des déballages considérables d’enfants jonchent le trottoir et la chaussée.
Un drapeau éteint signale de loin un local d’utilité publique. De près, on reconnaît une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée, à boiseries jaune foncé et à l’architecture de pierres de taille agrémentée, dans le bas, d’affiches officielles et d’inscriptions scabreuses charbonnées par les gamins. Devant cette façade, le pavé en bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures. »

LE TRAVAIL

21223_2« La femme de service est priée d’arriver strictement à six heures du matin, pour l’allumage des feux, en hiver, pour l’arrosage de la cour et l’aération des classes, en été. À partir de sept heures, en été, et de huit heures, en hiver, elle doit être continuellement à la disposition de la directrice et des adjointes pour tous les soins matériels nécessaires aux enfants et notamment pour la conduite aux cabinets et aux lavabos, à 9 heures, avant l’entrée en classe et à une heure, après le déjeuner. Le matin, pendant la classe, c’est-à-dire de neuf heures et quart à onze heures et demie, elle entretient les feux, prépare les paniers et les tables de réfection, répond à tous les appels, en cas d’accident malpropre, et garde les élèves si la directrice ou une maîtresse a besoin de s’absenter. Ensuite, elle habille ceux qui vont prendre leur repas dans la famille, elle sert le déjeuner, sous la surveillance d’une maîtresse et aide les tout petits à manger.
Après le repas et le service de la cour, il faut dégraisser les tables et le parquet. À quatre heures, distribution des paniers, habillage et organisation de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage minutieux des classes évacuées, et, seulement après le départ du dernier enfant, balayage du préau. Dans les temps froids, l’on monte de la cave environ dix seaux de charbon de terre. En somme, la journée est à peu près terminée à septe heures en hiver, et à huit en été.
Je m’inclinais en grande satisfaction. Je n’entrevoyais pas plus de treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre vingts francs par mois et je me disais : il n’y a encore rien de tel que l’administration. »

LA CLASSE

« Et j’ai un plaisir grave à compter, en face de la maîtresse, cinq rangées de douze enfants : les garçons tondus, les filles, aux cheveux noués d’un bout de ruban. L’ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, grâce au large éclairage de serre, un aspect vivant, printanier, prometteur, se découvre aussi. Tous reflètent et absorbent la maîtresse, les uns avec vibration, les autres avec un abandon végétatif. »
« La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les enfants toussent comme ils rient, par contagion ; mais certains rauquements véritables me cognent dans l’estomac ; les rangées grises de marmots figurent des ballots de marchandise avariée ; ça et là, quelques enfants de commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir davantage la moisissure du stock. »

LA TEMPÉRATURE

« Le préau et les classes ne s’attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu’il faut aérer à chaque sortie des classes, quelle que soit la température. »

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LES ENFANTS

« Quelle lamentable espèce d’enfants ! J’en compte ça et là une quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur possible, ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des brutalités depuis leur naissance ! Car la chair reprend sa forme après une torgnole, le sourire renait après les pleurs, en a-t-il fallu des réitérations pour que les coins de visage restent de travers, pour que les joues gardent l’air giflé, pour que l’apparence de renifler des larmes s’installe définitivement, même quand l’enfant rit !
Mais il y a pis que les déformations accidentelles ! Cette enfance pèche par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte de strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique. Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent : nous possédons toute une collection de coxalgies ; nous recélons trois boiteux, sans compter Vidal, le bossu ; quant aux rachitiques, aux noués, aux scrofuleux, on ne les distingue même pas : autant prendre l’effectif entier, à un degré près. »

LE REPAS

« Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leurs boisson. Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin ; très peu ont du dessert. »

LES RÉSULTATS

21223_1« Je note l’assouplissement de la discipline, de la mécanisation ; certes, les rangs manœuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets, pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de la turbulence, de l’impétuosité, de la vivacité, semblent avoir porté leurs fruits… Je me demande si l’école n’a pas pour principal effet de rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale ? […]
Qu’est-ce que l’école peut changer à la destinée des enfants préparée par l’hérédité et par le milieu ? Adam est moins turbulent, tant pis. Gillon a la bêtise plus administrative ; Ducret semble plus rampant et Bonvalot plus aigri ; les visages pointus ne gagnent aucune force ; la même fatalité accable Julia Kasen. Et Richard, et Vidal, ne sont pas moins affreux. Irma Guépin rit toujours trop bonnement. »

DOUTES

« Ah ça ! est-ce que les bienfaits de l’école ne seraient que théoriques et apparents ? est-ce que l’enseignement commettrait cette erreur prodigieuse de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur du convenu, sans souci du vrai ? […]  « Vous devez obéissance à vos parents – vous devez suivre l’exemple de vos parents. » Oui, les devoirs envers la famille, devoirs de soumission et de  conformisme, c’est la leçon de tous les jours, c’est l’anneau de départ qui commande l’enchaînement du reste. Mais non ! les parents ne sont pas parfaits, bien au contraire ; ce qu’ils font est rarement bien fait ; il ne faut pas que les enfants les imitent… Eh mais, alors… »

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21223_3FRAPIÉ Léon

La Maternelle. Édition Originale. Couverture illustrée par Steinlen

Paris, Librairie Universelle, 1904. Un volume 18,5 x 12,5 cms. 305 pages. Demi reliure, dos lisse à filets dorés. Couverture originale conservée (1er et 4e de couverture). Bon état.

30 € + port