Richepin, Vallès, et la Commune

Richepin3On a décrit Jean Richepin comme proche de la personne et des idées de Jules Vallès, le révolutionnaire de la Commune de Paris.

De sa personne, c’est sûr, de ses idées, cela l’est bien moins.

Quand il publie sa brochure, Les Étapes d’un réfractaire : Jules Vallès, Richepin est un parfait inconnu. Il ne commencera à se faire un nom qu’en 1876, date de la condamnation de certains poèmes du recueil La Chanson des Gueux.

Mais en 1872, il débute. Veut-il se faire les dents sur Vallès, que l’on croyait mort pendant la Commune, et qui vient de réapparaître à Londres ?

Certes, il lui adresse quelques compliments, en louant sa « vaillance, ses nobles et rares sentiments, son cœur affectueux, son style chaud, son talent tout de paradoxe et d’ironie, pétri de brutalité et de colère, enluminé de couleurs voyantes. »

Mais il est intarissable sur les défauts qu’il lui prête : « orgueil, ambition, désirs sans bornes, volonté féroce, envie, convoitise, vengeance… » N’en jetez plus !

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Richepin prétend qu’il y a deux sortes de réfractaires : « Les rêveurs, les faibles, les résignés, ceux qui n’ont pas eu assez de force pour accepter la vie telle qu’elle se présente, mais qui n’ont pas non plus assez d’énergie pour attaquer de front l’ordre établi. […] Les violents, les impatients, sont dangereux. De leur misère ils se font un aiguillon qui les pousse, en attendant qu’elle devienne une arme qui les venge. Ils s’excitent, ils s’irritent de tout. L’insuccès, qui peut corriger l’ambition, les aigrit ; le succès, loin de les calmer, les exalte. Vaincus, l’envie les soutient ; vainqueurs, la vanité les gonfle. » Vallès est bien entendu dans la deuxième catégorie.

Richepin donne au détour d’une phrase le fond de sa pensée : « Les déclassés de la plume, on les admire souvent, on les aime quelquefois, on les plaint presque toujours. »

Mais tout d’un coup, après avoir mis les défauts de Vallès sur le compte de son caractère et de son individu, dans les dernières pages de sa brochure, il fait volte-face et en rend totalement responsable la Société : « N’a-t-elle pas excité les désirs par des tentations ? allumé l’envie par des injustices ? enflé la haine par des cruautés ? »

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Et avant de conclure par un couplet enflammé, qui détonne avec le reste :

« Ô riches et heureux de ce monde, vous tous qui vivez joyeusement votre vie, et qui ne sortez de votre paresse que pour engraisser de cadavres le fumier où pousse l’arbre de vos prospérités, ô vous les repus, vous les gavés, vous les satisfaits, en vérité je tremble pour vous »,

il dévoile sa vision des rapports entre les classes sociales : « C’est la lutte des affamés contre les repus, des déguenillés contre les richards, des travailleurs contre les oisifs. Leur mot d’ordre est bien simple ; ils disent : « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » »

Car comme beaucoup, il récuse  « l’abîme qui s’appelle la Commune de 1871, […] soulèvement des déclassés, et gouvernement de fruits-secs » mené par  « La Bête populaire. »

Richepin préfère les Gueux, quand ils sont bien pittoresques, mais surtout quand ils restent à leur place.  Il est ainsi possible de les décrire – avec talent – mais il ne faudrait pas qu’ils gâchent un si beau sujet…

Pas frileux

Moi j’ai l’ cœur gai. C’est pas ma faute.
J’ rigol’ quand j’ vois les gens d’ la haute
L’ cou engoncé comme des bossus.
On doit rien suer sous leur capote !
Et quand qu’on a sué, ça ch’lipote.
J’ voudrais pa’ êt’ leur pardessus.

Et moi sauciss’, j’ su’ quand j’ turbine.
Mais, bon sang ! la danse s’ débine
Dans l’ coulant d’air qui boit ma sueur.
Eux aut’s, c’est pompé par leur linge.
Minç’ qu’ils doiv’ emboucanner l’ singe.
Vrai, c’est pas l’ ling’ qui fait l’ bonheur.

Est-c’ qu’un mâle a besoin d’ limace,
D’ can’çon, d’ flanell’ ? C’est d’ la grimace.
Bon pour frusquiner nos jeun’s vieux !
Moi, j’ai du sang, du nerf, d’ la moelle,
Du poil partout. Ça m’ tient lieu d’ toile.
J’ai froid null’ part, surtout aux yeux.

Aussi j’ suis gai. Quand la lansquine
M’a trempé l’ cuir, j’ m’essui’ l’échine
Dans le vent qui passe et m’ fait joli ;
Et j’ soutiens qu’ les gens vraiment sales
C’est ceuss que pour laver leurs balles
Il leurs en faut cinque d’ Bully.

Viv’ la gaîté ! J’ai pas d’ chaussettes ;
Mes rigadins font des risettes ;
Mes tas d’ douilards m’ servent d’ chapeau ;
Mais avec vous j’ chang’rais pas d’ mise.
Qué qu’ ça fait qu’on n’ait pas d’ chemise,
Quand qu’on a du cœur sous la peau ?

Sonnet consolant

Malheur aux pauvres ! C’est l’argent qui rend heureux.
Les riches ont la force, et la gloire et la joie.
Sur leur nez orgueilleux c’est leur or qui rougeoie.
L’or mettrait du soleil même au front d’un lépreux.

Ils ont tout : les bons plats, les vieux vins généreux,
Les bijoux, les chevaux, le luxe qui flamboie,
Et les belles putains aux cuirasses de soie
Dont les seins provocants ne sont nus que pour eux.

Bah ! Les pauvres, malgré la misère sans trêves,
Ont aussi leurs trésors : les chansons et les rêves.
Ce peu-là leur suffit pour rire quelquefois.

J’en sais qui sont heureux, et qui n’ont pour fortune
Que ces louis d’un jour nommés les fleurs des bois
Et cet écu rogné qu’on appelle la lune.

_ _ _ _ _ _ _

07331_1RICHEPIN Jean

Les Étapes d’un réfractaire : Jules Vallès. Édition Originale.

Paris, Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1872.
Une brochure 19 x 12 cms. 95 pages. Sans couverture. Petits manques aux bords supérieurs, dus au coupage des feuillets.

50 €

Sur le même sujet :

01929_1RICHEPIN Jean

La Chanson des Gueux, illustrations d’après les dessins de Ricardo Flores – Braves gens, illustrations de René Lelong – Les Débuts de César Borgia, illustrations d’après les aquarelles d’A. Calbet – Histoire d’un autre mondeMonsieur Destrémeaux

Paris, Fayard, Modern Bibliothèque, sans date.
Un volume 23 x 17 cms. Demi reliure percaline, dos lisse. Couvertures originales conservées. Bon état.

25 €

02782_1LISSAGARAY

Histoire de la Commune de 1871. Nouvelle édition précédée d’une notice sur Lissagaray par Amédée Dunois.

Paris, Librairie Marcel Rivière, 1947. Un volume broché 22,5 x 14 cms. XXXI-476 pages. Bon état. Non coupé.

25 €

02294[Anonyme]

Guerre des communeux de Paris, 18 mars – 28 mai 1871, par un officier supérieur de l’Armée de Versailles

Paris, Firmin-Didot, 1871, troisième édition. Un volume 18 x 12 cms. 368 pages. Demi reliure. Dos à faux nerfs. Titre et n° de bibliothèque dorés. Dos insolé. Frottements. Quelques rousseurs. Tampons de cercle militaire .

50 €

02909_1La Commune de Paris, 1871-1971, exposition du centenaire au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis du 18 mars au 13 septembre 1971

Alençon, Imprimerie Corbière et Jugain, 1971. Un volume broché 24 x 24 cms. 96 pages. Illustrations in et hors texte. Bon état, malgré une petite tache sur la couverture.

25 €

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