Bibliographies galantes

Une première édition épuisée rapidement, une deuxième, augmentée, publiée trois ans plus tard, qui sera suivie de deux autres, cette Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes, au mariage… aura eu du succès.

Pourtant, il s’agit d’un ouvrage hybride, mélangeant des listes d’ouvrages, des extraits de catalogues, des commentaires de l’auteur ou de littérateurs, des indications de prix de vente, des citations, le tout dans un ordre apparent, qui cache un profond désordre.

On a l’impression que l’auteur, Jules Gay, à la fois théoricien du socialisme et éditeur d’ouvrages galants, a rassemblé assez hâtivement des fiches plus ou moins précises et abouties.

Ainsi, il établit une subtile distinction entre Romans, Nouvelles, Facéties et Dialogues, qu’il classe par date de parution avant de passer, à partir de 1815 à l’ordre alphabétique d’auteurs.

Et classe à sa façon : Les Véritables secrets pour rendre les femmes fidèles sont rangés dans la rubrique Sciences et Arts…

Il est parfois elliptique : « La Muse folastre, 3 parties, Tours, 1600. Recueil très libre et contenant beaucoup de pièces que l’on ne trouve point ailleurs. »

Mais parfois bibliographiquement précieux : « Peignot consacre à Claude Le Petit un article plein d’erreurs. Il dit que l’ouvrage qui a motivé la condamnation et le supplice du poète avait pour titre Le B… céleste. On vient de voir que ce livre ne portait pas ce titre, mais était intitulé Le B… des Muses. […] L’erreur de Peignot se retrouve dans les principaux ouvrages de bibliographie, et même (qui le croirait ?) dans la nouvelle édition du Manuel du Libraire du savant M. Brunet. Et cependant cette erreur avait été rectifiée dès 1844 par Charles Nodier. […] »

En tout cas polyglotte : beaucoup de références en langues étrangères. Ainsi, les Annals of gallantry, a conjugal monitor, voisinent avec De Broekdragende vrouw (« scènes de lieux de débauche qui auraient été imprimées par Pierre Elzevir ») et avec Die Inoculation der Liebe (« contes en vers où une jeune fille prend les démonstrations d’amour d’un chevalier pour l’inoculation. Cette bluette est pleine de détails piquants. »)

Il faut donc fouiller, et l’on apprendra qu’un libraire anglais fut mis au pilori et eut les oreilles coupées pour avoir publié Nun in her smock, traduction de Vénus dans le cloître.

Que Corneille avait commis ces vers :

Avec un amoureux silence,
Dans un secret appartement,
Elle supporte doucement,
Son amour et sa violence ;
Ses bras qu’elle veut avancer
Ne servent à le repousser
Que pour l’attirer davantage ;
Elle le souffre à ses genoux,
Et n’a pas presque le courage
De lui dire : « Que faites-vous ? »

L’on pourra aussi parcourir des extraits du Banquet des chambrières ; du Sermon joyeux d’un dépuceleur de nourrices ; ou du Vuydangeur sensible.

Et méditer cette parole de Mathurin le Picard, curé du Mesnil-Jourdain, auteur du Fouet des paillards, ou Juste punition des voluptueux et charnels : « La femme est une vraie pierre à feu, et les yeux de l’homme sont de vrais fusils. La pierre étant frappée par le fusil, jette incontinent du feu. »

Les livres galants écrits par les religieux, voici le sujet de la Bibliographie clérico-galante établie par L’Apôtre Bibliographe, pseudonyme du libraire parisien Laporte.

Il a trouvé son sujet sous le coup d’une grande colère, provoquée par une dénonciation publique de l’impureté de son catalogue, parue dans L’Univers, le grand journal clérical du XIXe siècle.

« Cette Bibliographie clérico-galante est presque, ma foi ! l’histoire littéraire d’un concile galant. Toute la hiérarchie cléricale, depuis l’humble minime à la tonsure modeste, jusqu’au pape à la tiare souveraine, apporte gaiement son œuvre à l’édification de ce monument de galanterie. On y trouve, à côté du livre mystique dans lequel l’imagination enflammée des ascètes épand, sous le couvert de Dieu, de Jésus, de Marie et des saints, ses rêveries charnelles les plus érotiques, le roman sensuel de l’abbé libertin et la débauche d’esprit d’un évêque ou d’un pape en belle humeur. »

On y retrouve bien entendu l’abbé Picard de tout à l’heure, avec cette précision : « Il fut exhumé en 1647 et brûlé comme sorcier. On l’accusait d’avoir commis des actes de débauche et ensorcelé les religieuses de Louviers. »

Défilent (cette fois dans un strict ordre alphabétique) des Dissertations plus ou moins scabreuses sur la conception de la Vierge Marie, ou sur le péché du confesseur avec sa pénitente ; d’innombrables romans et contes plus ou moins licencieux ; et même des poésies légères.

Laporte a visiblement lu tous les ouvrages qu’il recense, puisqu’il y va à chaque fois de son petit commentaire. À propos de La Religieuse en chemise : « Cet ouvrage, effrontément obscène, doit être classé dans les écrits licencieux. L’abbé Lenglet-Dufresnoy, qui l’attribuait à l’abbé Barrin et le désignait sous l’épithète d’infâme, en a pourtant donné une réimpression en 1739. Quand on a lu une production aussi nettement ordurière, faite par un moine et rééditée par un abbé, on se demande comment les cléricaux osent accuser les bouquinistes d’affriander la pratique par une pâture horrible. »

Et à propos des Carmina, de Pierre Bembo :  Ces poésies latines, sont tellement libres que Bembo en supprimait avec soin tous les exemplaires. Il est heureux pour sa réputation littéraire, sinon pour son salut, qu’elles aient échappé à la destruction. »

Il cerne aussi le ridicule.  Ainsi dans une tragédie, ces vers :

Tu ne dis pas aussi qu’auprès de cette grotte
Je faisais de la grue et toi de la marmotte…

Mais on sent parfois une pointe d’affection pour quelques auteurs. Ainsi Jean-Pierre Camus, ami de saint François de Sales : « Il a beaucoup écrit contre les moines, dont il détestait la mollesse et l’oisiveté. Écrivain d’une imagination et d’une fécondité inépuisable, il a produit plus de deux cents volumes. […] Rien de plus étrange, de plus amusant que ce mélange d’amour charnel, d’amour mystique, d’aventures pieuses et scabreuses, de caractères religieux et profanes, d’expressions chastes et risquées, de style sobre et intempérant. Il n’est pas absolument mauvais, mais il serait bien drôle si, sous ce style baroque et de tous morceaux, on ne sentait palpiter un cœur à conscience droite et digne. Son intention est plus chaste que sa plume. »

Ou le Père Vénance Dougados, qu’un désespoir amoureux conduisit au monastère : « Ces vers sont remarquables par leur facilité et l’originalité de la pensée. On sent que les macérations de la discipline n’ont jamais pu triompher des ardeurs de cet amour, d’autant plus puissant, qu’il est davantage combattu. »

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Gay[GAY Jules]

Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes, au mariage, contenant les titres détaillés de ces ouvrages, les noms des auteurs, un aperçu de leur sujet, leur valeur et leur prix dans les ventes, l’indication de ceux qui ont été poursuivi ou qui ont subi des condamnations, etc., par M. le C*** d’I***.

Paris, Gay, 1864, seconde édition, revue, corrigée et considérablement augmentée, notamment d’un index alphabétique.
Un volume broché 22 x 14 cms. VIII pages-810 colonnes.
Volume débroché. Des rousseurs, en particulier au premier cahier, n’empêchant nullement la lecture. Déchirure (recollée) au dernier plat.

120 €

Laporte[LAPORTE Antoine]

Bibliographie clerico-galante ; ouvrages galants ou singuliers sur l’amour, les femmes, le mariage, le théâtre etc. écrits par des abbés, prêtres, chanoines…, par l’apôtre bibliographe

Paris, Laporte, 1879. Un volume 22 x 14 cms. 178 pages.
Demi reliure percaline rouge. Dos à un fleuron. Pièce de titre brune légèrement décollée. Premier plat abimé. Ex-libris. Couverture originale conservée. Texte frais, sans rousseurs.

35 €

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